La renonciation de Benoît XVI

entretien entre Gérard Leclerc et Grégoire Coustenoble

lundi 11 février 2013

Comment interprétez-vous cette démission qui intervient ex abrupto et qui surprend absolument tout le monde ?

Gérard Leclerc : Ma première réflexion m’amène à comparer nos deux derniers papes, si proches par certains côtés, si solidaires, mais si différents par leurs origines, leurs appartenances nationales et aussi par leurs tempéraments.

À la possibilité d’une démission, Jean-Paul II avait répondu par la négative. C’était d’abord un mystique, persuadé qu’un successeur de Pierre ne pouvait aller que jusqu’au bout de ses forces, dans une disposition d’offrande, presque sacrificielle.

Benoît XVI apparaît plus rationnel. Non que son prédécesseur ait été le moins du monde irrationnel, mais les motifs positifs, disons réalistes semblent beaucoup plus compter pour lui. Il a dû longuement réfléchir avant de se déterminer, il en a sûrement conclu que la sagesse lui commandait de renoncer à une charge qu’il ne se sentait plus en mesure d’assumer au-delà de ses 85 ans. Ce faisant, il n’a pas craint de prendre à revers une solide tradition qui imposait le sentiment qu’un pape doit mourir à la tâche.

Je pense qu’il va se retirer à l’abri de toutes les sollicitations et qu’on ne l’entendra plus s’exprimer sur les affaires de l’Église. On ne peut exclure des publications d’ordre purement théologique, mais il ne fera rien qui pourrait apparaître comme une pression sur son successeur, auquel il laissera une liberté absolue. Le moment est-il venu pour lui d’épouser une vocation monastique que sa vénération pour saint Benoît pourrait justifier ? On ne tardera pas à le savoir. Ce qui est sûr, c’est que cette décision marque de sa part une réelle audace, tout en présageant de la plus grande humilité en ce qui concerne ses derniers jours.

D’ores et déjà, on est amené à établir un premier bilan de ce pontificat. Comment pourriez-vous le caractériser  ?

De ce pape-là, on ne pouvait s’attendre qu’à une œuvre de discernement intellectuel et spirituel. Ce n’est pas pour rien que Jean-Paul II l’avait fait venir à Rome. Lorsqu’il parlait de lui, il disait simplement «  le Cardinal  ». Et lorsque Ratzinger s’exprimait devant lui, il lui apportait une écoute singulière. C’est une des raisons, et sans doute la principale qui l’a fait élire par ses pairs en 2005.

On reviendra sur son enseignement, qui a la double qualité d’être toujours profond et limpide. En presque huit ans de pontificat, il a pu développer une doctrine à la fois traditionnelle dans son inspiration et actuelle dans ses implications. De ce point de vue, il a prolongé Jean-Paul II dont il était le principal conseiller. Il a également poursuivi et, d’une certaine manière, achevé Vatican II.
Toute la vie de Joseph Ratzinger est ordonnée autour du Concile. Sa formation intellectuelle l’a préparé à devenir le concepteur qu’il a été au cœur de l’élaboration des principaux textes conciliaires. Par la suite, il a été amené à expliquer, expliciter le sens du corpus de Vatican II.

On saisit là l’importance de son grand discours du 22 décembre 2005 devant la Curie romaine sur l’herméneutique de continuité qu’il a opposé à l’herméneutique de rupture. Ce faisant, il retrouvait le sillage du cardinal John-Henry Newman, qu’il béatifiera lors de son séjour en Angleterre. La tradition doctrinale de l’Église consiste en un développement organique, et non en des dissonances contradictoires.

C’est peut-être une des raisons qui l’ont conduit à tenter une réconciliation avec la Fraternité Saint-Pie-X des successeurs de Mgr Lefebvre. Il lui semblait qu’il y avait grand dommage à entériner une séparation qui pouvait être définitive avec les représentants d’un traditionalisme assumé. Cela me fait penser à ce que disait son ami Urs von Balthasar du rôle de Jacques, chef de l’Église de Jérusalem dans ce qu’il appelait «  le carré apostolique  ».

Mais tout de même, il y a eu quelques accrocs durant ces années Benoît XVI, des moments où les médias se déchaînèrent contre un pape conservateur, incapable à leurs yeux de concilier l’Église et la modernité !

C’est vrai qu’il y eut plusieurs tempêtes attisées par les médias, où les esprits faibles crurent que la barque de Pierre allait s’enfoncer dans les eaux. Je dis «  esprits faibles  » parce qu’il apparaît rétrospectivement qu’ils n’avaient perçu que l’écume des choses. Il est possible que des erreurs que l’on dit de gouvernance aient été commises. Le Pape n’en était pas le seul responsable, parce qu’il apparaît qu’à certains moments des collaborateurs proches ne lui ont pas dit la vérité. Je pense notamment aux propos négationnistes de Williamson. Mais lorsqu’on prend de la distance par rapport aux faits, on constate que la polémique à l’encontre du Pape n’était pas de bonne foi, et qu’il s’agissait de la part de beaucoup de déstabiliser l’institution.

Je constate qu’après les divers incidents qui ont été sollicités et gonflés à l’extrême, Benoît XVI est parvenu à des mises au point qui restituaient sa pensée dans sa vérité et dans son équilibre. Cela est apparu après la fameuse conférence de Ratisbonne, qui avait provoqué des violences dans le monde musulman. Le voyage en Turquie qui suivra permettra de mettre en lumière les relations du christianisme et de l’islam. Entre parenthèses, il faut noter qu’il n’y aura jamais de difficultés avec le judaïsme, parce que dès son discours d’investiture le Pape avait marqué les liens privilégiés qui existent entre les traditions et les deux Testaments.

Sur un point particulier, qui a toujours provoqué l’intérêt des médias, la question de la prévention à l’égard de l’épidémie du sida, Benoît XVI a su se faire comprendre, alors que son prédécesseur n’avait jamais consenti à s’expliquer vraiment sur le sujet. Mais ce n’était pas une nouveauté absolue, puisque le cardinal Ratzinger, préfet de la Congrégation pour la doctrine de la Foi avait déclaré que l’emploi du préservatif concernait ce qu’on appelle dans l’Église la casuistique, et qu’il n’y avait donc pas cet interdit que les médias ne cessaient de dénoncer.

Ce pape intellectuel a été amené aussi à prendre des décisions pratiques, qui n’étaient pas toujours évidentes...

Oui, face au scandale de la pédophilie dans le clergé, notamment en Irlande, il a su prendre les décisions parfois drastiques qui s’imposaient. Ce fut le cas aussi à propos du scandale du fondateur des légionnaires du Christ. Quand on parle avec des collaborateurs de la Curie, on s’aperçoit qu’il avait la ferme volonté de traiter tous les dossiers, les plus difficiles et les plus pénibles.

Peut-être n’a-t-il pas été jusqu’au bout de son désir de combattre la bureaucratie excessive ? Mais on retiendra notamment ses propos en Allemagne sur une Église qu’il connaissait bien, et dont il voulait simplifier les structures pour qu’elles soient plus évangéliques.

S’il fallait dire d’un mot son grand mérite de pape, c’est d’avoir prouvé qu’il pouvait y avoir un successeur à Jean-Paul II, cet homme qui défiait les communes mesures.

En quels termes se pose aujourd’hui la succession de Benoît XVI ?

Les jeux sont beaucoup plus ouverts qu’en 2005. Pour les cardinaux alors, le nom de Joseph Ratzinger s’était imposé comme celui du meilleur, en dépit de son âge, de sa volonté de retraite et de son inaptitude prétendue à assumer la dimension politique d’un pape.
D’une certaine façon, son effacement marque la fin de l’époque conciliaire. Son successeur n’aura participé au concile, ni de près ni de loin. Il héritera d’une Église très différente de celle des années soixante. Le déclin de la foi en Europe, la montée en puissance des communautés chrétiennes en Afrique, en Asie, en Amérique du Sud, s’ajouteront à la montée de l’islam et au défi de l’évangélisme protestant pour dessiner un paysage dans lequel le successeur de Benoît XVI devra évoluer. Toutes les hypothèses sont possibles : le successeur peut être un Italien, il y a quelques cardinaux de bonne stature dans le péninsule. Ce peut être un Européen, doué d’expérience, éventuellement familier de la Curie, ou encore en pointe sur le terrain de la nouvelle évangélisation. Ce peut-être un Africain, un Sud-Américain ou un Chinois. Le conclave qui va s’ouvrir nous promet de belles spéculations.

Mais nous sommes dans l’espérance d’un nouveau pape pour Pâques. Alléluia !


En images : Benoît XVI, un pontificat de combats et de polémiques

Constance Jamet, Le Figaro

http://www.lefigaro.fr/international/2013/02/11/01003-20130211DIMFIG00476-benoit-xvi-un-pontificat-de-combats-et-de-polemiques.php

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La démission de Benoît XVI provoque un flot de réactions

http://www.lesechos.fr/economie-politique/monde/actu/0202558913326-en-direct-le-pape-annonce-sa-demission-537187.php

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