La radio de la Paix

Entretien avec Églantine Gabaix-Hiale

mardi 14 mars 2017

Nos lecteurs se souviennent peut-être de Vincent Gelot. Ce jeune et intrépide aventurier s’était lancé dans un fascinant périple en 4L qui paraissait un peu fou au départ et qui l’était peut-être d’ailleurs. Il en avait ramené le «  Livre d’Orient  », un codex de 300 pages, format A3, qui a recueilli de nombreux témoignages de fidèles d’Églises souvent isolées et persécutées (cf. France Catholique n°3315). L’Œuvre d’Orient avait été bien seule à le soutenir à l’époque. Il a ensuite, notamment, participé à la fondation de Radio Al Salam (la radio de la Paix), toujours avec l’Œuvre d’Orient, à Erbil, la capitale du Kurdistan irakien. Aujourd’hui, l’Œuvre d’Orient s’engage résolument sur la voie de la confiance à la jeunesse en lançant un «  Pôle jeunes  » dédié à l’envoi de jeunes en mission auprès des Églises d’Orient, afin de, selon les mots de Mgr Pascal Gollnisch, «  faire partager la vie de nos communautés dans un esprit de service. Vivre des moments forts d’amitié, de compréhension mutuelle  ».
À cette occasion nous avons interrogé Églantine Gabaix-Hiale qui finit actuellement une mission d’un an à Radio Al Salam.

Pourquoi être partie à Erbil ?

J’ai vu une annonce. Javais déjà habité et travaillé en Égypte et en Syrie. Et en 2013-2014 j’avais passé un an à Souleimaniye, une ville au sud-est d’Erbil, en tant qu’enseignante. Cette annonce correspondait à mon profil, que l’on peut trouver, selon les points de vue, atypique, ou chaotique. J’étais journaliste auparavant, j’avais ensuite travaillé trois ans à Paris auprès des sdf, avec le Secours catholique. J’ai donc travaillé dans plusieurs domaines et ce poste, qui demandait d’être un peu journaliste, un peu arabophone, de savoir trois mots de kurde, d’avoir quelques notions de management et aussi de comptabilité (je m’en suis aperçue après !), me correspondait finalement presque en tout point.

Mais j’ai postulé surtout parce que j’avais très envie de revenir dans la région. Quand je suis partie, en 2014, de Souleimaniye, j’étais enseignante à l’école française mais j’habitais dans le monastère du père Jens, une annexe du monastère de Mar Moussa en Syrie. Le jour de mon départ, le 30 juin, les deux premiers réfugiés de Qaraqosh arrivaient. Qaraqosh n’était pas encore envahie par Daesh mais les gens sentaient la menace. Il y a eu un croisement : ces deux jeunes femmes, enseignantes aussi, qui avaient à peu près mon âge et qui arrivaient là en ayant tout laissé, complètement perdues et moi qui partais… Je prenais l’avion dans la nuit et l’une d’elles m’a dit : «  Est-ce que tu peux me mettre dans tes bagages ?  » Ça a été un des départs les plus difficiles de ma vie, en laissant tous ceux avec qui j’avais vécu pendant un an dans une situation dont on ne savait absolument pas comment elle allait tourner. Certains des parents d’élèves, d’anciens Peshmergas, repartaient sur le front. Du coup j’ai eu une impression de désertion assez puissante.

Quand j’ai vu cette annonce, je me suis dit que c’était l’occasion de palier cette «  désertion  », de retourner là-bas et de voir comment tout cela avait tourné et ce que je pouvais y faire ou au minimum tenter de comprendre la situation.

Quand a été fondé Radio Al Salam ?

En avril 2015. C’est une initiative conjointe de la Guilde européenne du raid, une grosse ONG qui, depuis 1967, envoie des volontaires, très axée sur tout ce qui est aventure (mais qui impulse aussi des projets, notamment, depuis quelque temps dans le domaine du développement durable et de l’environnement), et bien sûr de l’Œuvre d’Orient. À Qaraqosh, la grande ville assyrienne, il y avait, depuis 2005, une radio qui s’appelait La voix de la paix, qui avait été détruite en août 2014. L’idée de l’Œuvre d’Orient et de la Guilde était de remonter cette radio à Erbil, sauf que le personnel qui travaillait à Qaraqosh, est, pour la plupart, parti en Europe ; il n’y avait donc plus d’équipe. Vincent Gelot et Pierrick Bonno, les deux premiers volontaires ont recréé cette radio avec des journalistes locaux : deux chrétiens, Fabian, de Bagdad – lui-même déplacé depuis dix ans – et un chrétien du nord de l’Irak, Rayan, auxquels s’ajoutent un Kurde musulman, Samir, Ronza, une jeune femme yézédie. Celle-ci remplace une réfugiée syro-russe qui était là à l’origine.

À Qaraqosh c’était une radio clairement catholique, syriaque-catholique même, très confessionnelle. Maintenant c’est une radio pour les réfugiés, pour les déplacés, avec moins d’aspects confessionnels, même si, comme les financements sont en majorité de l’Œuvre d’Orient et de Raoul-Follereau, il y a une forte présence chrétienne, mais on essaye de ne pas s’enfermer. Et cela se voit par le profil des journalistes issus de différentes confessions. On fait énormément de reportages dans les camps, c’est le cœur de la radio. On va interviewer dans les camps yazédis, les camps musulmans, les camps chrétiens, suivant des thématiques ou selon la période de l’année, au moment de la rentrée des classes, au moment de Noël, au moment des fêtes, des «  anniversaires  » de la prise de Mossoul ou de Qaraqosh.

Ensuite on a un invité par jour. Un représentant religieux ou un représentant d’ONG, sachant que les ONG viennent faire un peu de prévention à la radio. Des choses toutes simples : comment refaire ses papiers ? Ou de la prévention en ce qui concerne la maternité, l’éducation, la violence (qui est assez présente dans les camps).

Nous avons également des programmes plus orientés vers le divertissement, notamment le soir avec des programmes musicaux, des invités artistes, des choses un peu plus légères.

Savez-vous qui vous écoute ?

On n’a pas le moyen de calculer cela mais on sait qu’on est de plus en plus diffusés dans les taxis, l’endroit où la radio est le plus écoutée. Nous émettons en kurde et en arabe, mais essentiellement en arabe et même les taxis kurdes écoutent. Aussi parce qu’il y a de la bonne musique entre les émissions. Une musique assez éclectique. Par exemple Fayrouz le matin, puis de la musique kurde, de la pop anglaise, espagnole, française… On est écouté dans les camps quand les gens ont des postes de radio, ce qui n’est pas très fréquent. On a une application sur Android et iOS, équipements plus courants et on peut donc même l’écouter de France. On est connu jusqu’au niveau du gouvernement kurde. De manière générale, quand on dit Radio Al Salam, les gens connaissent.

Comment fonctionne la radio ?

Il y a cette équipe de quatre journalistes, qui ont été formés un peu sur le tas, à part Fabian, qui est maintenant directeur adjoint et qui travaille depuis dix ans dans la télé et la radio. Samir devient un journaliste de plus en plus aguerri, et passionné surtout, il est francophone et est aussi assistant à l’université. Ronza a été formée par Fabian et Rayan est un très bon animateur.

On a une réunion d’équipe toutes les semaines, avec la particularité que nous n’avons aucune langue en commun, on a des réunions en kurde, arabe, français et anglais. Ce qui est parfois très drôle mais qui peut aussi produire quelques malentendus. Mais c’est une équipe magnifique composée de gens qui savent ce que c’est que d’être un réfugié. Fabian lui-même a connu le fait d’être déplacé, puisqu’il est parti de Bagdad en 2006, son frère a été assassiné. Ronza est yézidie, donc elle a connu leur exode, les camps. Samir, qui est Kurde, n’a pas directement connu ça, quoique tout petit il soit parti en Iran avec sa famille, mais il a été bercé par ces récits de déplacements sous Saddam Hussein quand les Kurdes étaient persécutés. Seul Rayan n’a pas connu ça mais comme il vit dans un pays où c’est le quotidien…

Pouvez-vous nous en dire plus sur cette équipe ?

Fabian, le directeur adjoint donc, est à plein temps à la radio. 7h-16h environ, avec une grosse pause au milieu, et ensuite, il embraye directement avec un autre travail à la télévision à plein temps également. Samir est maintenant à plein temps à la radio et le matin il est assistant à l’université, donc il fait du 14h-21h à la radio, aussi pour des questions financières, parce qu’il va se marier et appartient à une tribu kurde où le prétendant doit couvrir de cadeaux sa future épouse. Ronza est à mi-temps mais travaillait avant le matin en tant que prof d’anglais et Rayan est à plein temps, sans autre emploi même s’il a plein d’autres activités.

Ils ont des salaires corrects, mais la vie est chère. Tout est importé, il n’y pas d’agriculture : depuis Saddam Hussein c’est une région où il y a neuf millions de mines qui n’ont pas encore été déterrées, et Daesh en a rajouté quelques-unes. Et puis il y a cette malédiction du pétrole qui a créé l’habitude d’une sorte de rente, avec l’idée que l’argent arrive tout seul. Les hôpitaux sont gratuits par exemple. Mais mieux vaut ne pas être malade. Les hôpitaux à Erbil sont saturés de blessés de Mossoul, militaires ou civils, et la médecine est désastreuse. Il y a du matériel par contre. Le Kurdistan est une région qui est assez neuve. Il y a cent ans, tout le monde vivait dans les montagnes. Ils ont donc un peu de retard du point de vue de la médecine. Les bons hôpitaux sont tenus par des Indiens.

Et techniquement, comment fonctionne la radio ?

Nous sommes hébergés par Babylon-media qui est un grand groupe de médias à Erbil, tenu par deux frères chaldéens. Ils ont trois chaînes de télévision, une radio, une imprimerie… Nous avons un studio de quelques mètres carrés, où nous tenons à cinq, avec un matériel installé par les techniciens de Radio sans frontière (RSF-radio), une association française basée au Mans qui, depuis 2001, aide à remonter des radios dans des pays où elles ont été détruites. On a du bon matériel, antenne, micros…

Vous aviez déjà fait de la radio ?

Non. C’est une découverte pour moi. Mais je n’interviens pas à la radio. Il faudrait déjà que je sois plus arabophone. J’essaie d’impulser une ligne éditoriale, de guider le contenu des reportages, des témoignages, de cadrer ce que les journalistes vont faire, de les pousser à se questionner sur ce qu’ils veulent faire. Après il y a l’aspect ressources humaines, sur une petite équipe, certes, mais avec des situations compliquées. Et puis la grosse difficulté de faire venir l’argent pour les payer car les transferts d’argent entre la France et l’Irak sont, pour le moins, un casse-tête. Il y a aussi tout l’aspect de gestion comptable et financière avec la recherche de financements, de sponsors… On fait de la publicité, mais peu, en général ce sont les ONG qui nous payent des spots pour des messages de prévention. Je m’occupe également de la communication avec l’extérieur, notamment la France et les autorités locales au Kurdistan et les autorités religieuses.

Votre mission touche à sa fin. Vous allez être remplacée ?

Il y a des candidatures mais nous cherchons. J’ai demandé à ce que mon successeur soit arabophone car Fabian est directeur adjoint, donc il faut pouvoir communiquer avec lui et aussi écouter un minimum le contenu des programmes. Mais il faut aussi quelqu’un qui s’y connaisse en radio. Une partie de mon travail était pour l’Œuvre d’Orient, donc le profil radio était moins prononcé, c’est Fabian qui a pris les rênes de toute la technique. Maintenant il faudrait quelqu’un en mesure de développer la radio, d’étoffer les programmes. Et si en plus cette personne sait faire un peu de comptabilité, ce serait parfait.

C’est un peu délicat à trouver. Il faudra probablement faire des compromis. Et vivre à Erbil, ce n’est quand même pas facile. Cela reste un contexte de guerre, même si Erbil n’est pas dans la guerre, c’est un ballet incessant d’hélicoptères qui atterrissent parfois presque sur le toit de là où j’habite. Et visiter, quotidiennement ou presque, des camps, ça pèse. Quant aux villages récemment libérés où nous allons régulièrement, ce sont des paysages apocalyptiques.

Et quel est l’état d’esprit des habitants ?

Quand je suis arrivée tous les témoignages que j’entendais disaient : on retournera à Qaraqosh dès que ce sera libéré. Il y avait un espoir fort. Et ils y sont retournés, ils ont vu ce que c’était devenu et le moral en a pris un coup. Ils devaient avoir l’idée fausse qu’ils allaient retrouver leur ville un peu comme ils l’avaient laissée. Alors que Daesh a évidemment tout saccagé, notamment tous les édifices religieux et même les maisons ont brûlé, tout a été tagué et la reprise par l’aviation de la coalition a fait les plus gros dégâts, avec des maisons qui se sont complètement effondrées. Et surtout ils ont peur, peur de revenir et que ça reparte comme avant. S’ils pouvaient tous partir en Europe, ils le feraient. 10 % resteraient peut-être. Il y a une grande lassitude.

Mais cela peut s’inverser. Quand les premiers lanceront le mouvement de retour dans leur ville, on peut espérer que les autres suivront. Mais ils attendent d’être sûrs qu’ils seront en sécurité. Le problème c’est qu’il y a eu des pillages dès que les villes ont été libérées. Ils sont allés voir une première fois leur maison et lorsqu’ils sont revenus il manquait la moitié des choses et cela avait été encore brûlé. Et puis tant que Mossoul n’a pas été libéré… On ne sait pas ce qui appartient au Kurdistan, ce qui appartient à l’Irak. Il y a des zones floues. Qaraqosh est tenue par l’armée irakienne par exemple. Pour l’instant je peux y aller, mais à un moment donné il va me falloir un visa irakien. Cela va bloquer des projets de reconstruction.

Ceci mis à part, quel regard portez-vous sur votre retour dans la région et cette année écoulée d’un point de vue professionnel ou personnel ?

Les deux sont imbriqués dans ce genre de mission. Des amitiés très fortes se nouent avec des gens qui travaillent sur place. Avec Ibrahim, avec Monzer. Monzer est un ingénieur qui travaille beaucoup avec l’Œuvre d’Orient, Ibrahim est un des chefs du plus grand camp de chrétiens, comme il est francophone, les liens ont été faciles ; puis des liens avec les petites sœurs de Jésus, qui sont, comme partout dans le monde, des personnes assez formidables. Elles vivent dans des caravanes dans les camps. Et puis avec cette équipe de la radio qui, même quand les matins sont ou trop froids ou trop chauds – il n’y a pas beaucoup d’électricité –, donnent envie d’aller travailler.

C’était une expérience humaine dans tous ses extrêmes. Dans ce qu’il peut y avoir de plus difficile à supporter, au niveau de la souffrance, de ces paysages dévastés, de cette ambiance de guerre, et de l’autre côté tout ce qu’il peut y avoir de plus réconfortant, de voir des gens qui vivent, qui ont envie de vivre, de reconstruire et qui, en tout cas ceux avec lesquels je suis en lien, gardent une bonne humeur qui m’épate.

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