La propagande pédagogique du journal Le Monde

par Marion Duvauchel

mercredi 14 novembre 2018

En 1955, dans Tristes tropiques, Claude Levi-Strauss, ironisait :

« Ainsi, l’Islam qui, dans le Proche-Orient, fut l’inventeur de la tolérance, pardonne mal aux non musulmans de na pas abjurer leur foi au profit de la sienne, puisqu’elle a sur toutes les autres la supériorité écrasante des les respecter ».

Ce propos est mentionné dans un petit ouvrage édifiant, publié en 1983, aux Editions « Lieux commun » : Le radeau de Mahomet. Il devait être republié l’année d’après aux Editions Flammarion. Qui se souvient encore de ce livre…

Dans une tout autre perspective, mais avec le même soubassement (la propagande médiatique) nous avons aujourd’hui les fiches pédagogiques de journal Le Monde. On trouve sur la toile des fiches de révision pour les futurs bacheliers. C’est ainsi qu’on trouve tout un texte édifiant sur la Question de l’homme https://www.lemonde.fr/revision-du-bac/.

Voici ce qu’on peut y lire :

« Montaigne, au XVIème siècle, critique l’ethnocentrisme dans Les Essais, et Levi-Strauss, ethnologue du xxe siècle (auteur de Tristes Tropiques), montre que ce que nous nommons « barbarie » est de notre côté bien plus que de celui des « barbares ». Sartre signe la préface d’une anthologie de « la nouvelle poésie nègre et malgache », préface intitulée Orphée noir dans laquelle il démonte les mécanismes racistes. D’autres auteurs utilisent le biais de l’argumentation indirecte : Prévert, Césaire, Senghor prennent la parole et défendent la thèse de l’anti-racisme à travers la poésie ».

 

Mettre sur le même plan l’œuvre littéraire d’un homme enfermé dans sa confortable tour d’ivoire bordelaise et un anthropologue du XXème siècle est déjà absurde, même dans le cadre de cette fiction académique de la dissertation littéraire. Mais plus grave, on fait dire à un penseur ce qu’il n’a jamais, mais alors jamais écrit, et on dénature ainsi sa pensée.

Voici le texte Claude Lévi Strauss

On sait, en effet, que la notion d’humanité, englobant, sans distinction de race ou de civilisation, toutes les formes de l’espèce humaine, est d’apparition fort tardive et d’expansion limitée. Là même où elle semble avoir atteint son plus haut développement, il est nullement certain - l’histoire récente le prouve - qu’elle soit établie à l’abri des équivoques ou des régressions. Mais, pour de vastes fractions de l’espèce humaine et pendant des dizaines de millénaires, cette notion apparaît totalement absente. L’humanité cesse aux frontières de la tribu, du groupe linguistique, parfois même du village ; à tel point qu’un grand nombre de populations dites primitives se désignent d’un nom qui signifie les "hommes" (ou parfois - dirons- nous avec plus de discrétion "les bons", "les excellents", "les complets), impliquant ainsi que les autres tribus groupes ou villages ne participent pas des vertus - ou même de la nature humaine, mais sont tout au plus composés de "mauvais", de "méchants", de "singes de terre" ou "d’œufs de pou" [....]. Dans les Grandes Antilles, après la découverte de l’Amérique, pendant que les Espagnols envoyaient des commissions d’enquête pour rechercher si les indigènes possédaient ou non une âme, ces derniers s’employaient à immerger des blancs prisonniers afin de vérifier par une surveillance prolongée si leur cadavre était ou non, sujet à la putréfaction.

Cette anecdote à la fois baroque et tragique illustre bien le paradoxe du relativisme culturel (que nous retrouverons ailleurs sous d’autres formes) : c’est dans la mesure même où l’on prétend établir une discrimination entre les cultures et les coutumes que l’on s’identifie le plus complètement avec celles qu’on essaye de nier. En refusant l’humanité à ceux qui apparaissent comme les plus "sauvages" ou les plus "barbares" de ses représentants, on ne fait que leur emprunter une de leur attitude typique. Le barbare c’est celui qui croit à la barbarie.

Or, ce qui est dit, c’est que toutes les sociétés ou presque ont construit un clivage entre le civilisé et le barbare, entre ce qui est homme et ce qui ne l’est pas. Il laisse clairement entendre que l’idée d’ « humanité » n’a rien d’universel, ou du moins que toutes les cultures ne le font pas apparaître dans leur langue.

Inutile de dire que le reste de cette fiche de révision est à l’avenant. On trouve l’analyse détaillé sur le site internet « alternativephilolettres ».

Avec ses fiches de révision le journal Le Monde ne fait que révéler le mépris dans lequel il tient les enseignants comme les lycéens. Il révèle l’instrumentalisation du « français » (et de la philosophie ensuite) au service d’une propagande d’Etat. Il révèle surtout la faillite du corps pédagogique qui servilement, transmet des savoirs faux, des savoirs idéologiques, et non pas le difficile apprentissage de l’analyse de texte, dans le cadre construit de solides repères historiques liés à l’histoire des idées. L’épistémè de Montaigne n’est pas celle de Claude Lévi-Strauss. Simple affaire d’honnêteté intellectuelle, mais aussi de compétence intellectuelle.

Messages

  • J’enseigne au lycée et je ne suis pas vraiment d’accord avec vous. Le lien entre Montaigne et Lévi-Strauss n’est pas à mon avis une construction propagandiste. Lévi-Strauss est un lecteur assidu de Montaigne, qui l’a beaucoup inspiré. On lui doit aussi la redécouverte de Jean de Léry, dont les écrits concernant les indiens du Brésil ont influencé certains passages du chapitre "Des Cannibales" dans les Essais. La vision que Montaigne a des Cannibales est une utopie, une critique indirecte des Européens. De façon très "rhétorique", Montaigne affirme que les cannibales l’emportent en humanité sur les Européens, puisque ceux-là ignorent "l’art" et vivent conformément à la nature, ils mangent des corps morts mais ne torturent pas des corps vivants.... Montaigne affirme ailleurs que "l’étranger n’est pas un homme pour l’homme", ce qui dit à peu près la même chose que les passages de Lévi-Strauss que vous citez.
    Si m’arrive comme vous de trouver que le monde est un journal subtilement orienté, je ne pense pas que la fiche pédagogique le soit particulièrement. De toute façon le choix des textes du corpus proposé (Montaigne, Lévi Strauss, Prévert, Césaire) suggère inévitablement à l’élève des rapprochements. Si idéologie il y a, c’est dans le choix des textes. Mais cela n’est pas nouveau, c’était déjà le cas au temps du Lagarde et Michard...

  • Effectivement, la source du texte de Claude Levi-Strauss dit le contraire de ce que suggère la lecture de la fiche pédagogique du Monde.
    Le mensonge se caractérise par l’intention de tromper le lecteur ou l’interlocuteur, par un message dévié.
    Il peut être flagrant. C’est assez facilement décelable en général (quoique parfois, les très gros mensonges ont une efficacité redoutable)
    Il peut être subtil, avoir les apparences de paroles vraies, mais par l’enchaînement des phrases, des idées, ..., des demis vérités, incitant subtilement à se détourner de la vérité, tout en se faisant passer pour ouvert d’esprit et tolérant. C’est évidemment plus difficilement décelable, et beaucoup d’esprits, potentiellement intelligents, se laissent tromper ainsi, surtout s’il sont caressés dans le sens de la tolérance, la générosité ...

    Le journal le Monde et beaucoup de médias "intellectuels" sont très au point sur cette seconde approche du mensonge.
    La quasi totalité des supports pédagogiques d’aujourd’hui aussi.
    Ce qui oblige l’enseignant conscient de ce problème et soucieux de transmettre la vérité, à des recherches personnelles des bonnes sources.

  • "le monde est un journal subtilement orienté"
    C’est ce que l’on appelle l’art subtil de la litote...
    Ce journal n’a jamais vraiment caché son camp, mais il le faisait avec élégance, honnêteté et plutôt une large objectivité. Ce qui en rendait sa lecture plaisante et fort utile.
    Depuis pas mal de temps, Le Monde s’est aligné sur les poncifs de la pensée unique, ne rechignant pas à faire preuve d’une mauvaise foi éhontée au mépris des évidences objectives.
    Sur l’affaire de l’Ukraine, par exemple, sa rédaction s’est gravement déshonorée en prenant le parti-pris de la clique qui a opéré le coup d’état de 2014. Sur un fond de russophobie obsessionnelle qui justifie les cécités les plus étonnantes.
    Qui aurait pu imaginer, parmi les anciens rédacteurs, qu’un jour ce journal se rangerait du côté d’une junte composée d’oligarques corrompus (une tautologie...) et de chefs de milices nazies (idéologiquement estampillées) ?
    Beuve-Méry doit se retourner dans sa tombe...

  • Petite information supplémentaire venant à l’appui du message précédent.
    Associated Press a diffusé un reportage (https://youtu.be/vMiJCClj_uY) * qui présente sans fard (phénomène déjà étonnant en soi) quelques réalités crues de la "nouvelle" Ukraine.
    La presse française s’en est-elle fait l’écho ? Non, bien évidemment.
    Prenons ici les paris que Le Monde n’en glissera mot (ou bien, alors, renversera la perspective et la charge de la culpabilité).

    * A camp founded by a Ukrainian nationalist group teaches children to use assault rifles to kill Russians and their sympathizers. They are also being inculcated with nationalist ideology, including derision of LGBT rights. Nov. 12)

  • Je répond au premier message. Les textes que vous cités sont ceux qui systématiquement construisent la séquence de la question de l’homme. Vous mêmes apparemment ce sont ceux que vous avez utilisés. Lévi Strauss ne dit pas que les "sauvages" l’emportent en humanité, il dit que la notion d’humanité vient du monde occidental, qu’elle est tardive, et qu’elle connaît des équivoques et des régressions. Or, cette idée d’humanité "participée", par tous, donc de genre humain est une idée qui vient du monde juif, et que l’Eglise a reprise (Paul XI dans une encyclique).
    Montaigne affirme ailleurs que "l’étranger n’est pas un homme pour l’homme", ce qui dit à peu près la même chose que les passages de Lévi-Strauss que vous citez. Non justement, ce n’est pas ce que dit Lévi Strauss, vous récitez une doxa. Le problème est philosophique : comment concilier l’idée d’un genre humain participé de tous, d’une "nature humaine" donc, et celle de ce principe qui consiste àc cliver entre "nous" et les autres, qui ne sont pas nous donc pas hommes. Ce que dit Lévi Strauss n’est pas ce que dit Montaigne et par ailleurs, Levi Strauss était un homme qui pensait, il n’avait pas besoin des idées de Montaigne pour penser. il l’a lu. Oui. Mais il ne s’en est pas inspiré pour Tristes tropiques, qui commençait comme un livre de littérature, et il s’est rendu compte en l’écrivant qu’il n’avait pas les dons. Il a lu Montaigne qui décrit l’homme "pécheur". Lévi Srauss a surtout lu Rousseau sur la question de la nature humaine. ce qui ne veut pas dire qu’il a gobé toutes ses idées. Libérez vous des séquences toutes faites construisez la vôtre avec vos textes. Je vous invite à visiter mon site internet "alternativephilolettres"

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