FC 1046 – 16 décembre 1966

La prière eucharistique, réponse humaine à la Parole de Dieu

par le R.P. Louis Bouyer

vendredi 2 décembre 2011

Paris-Match, dans son numéro de Noël, présente quelques images de « nouvelles messes »(!) On s’aperçoit que certaines ne sont rien d’autre que ces « agapes fraternelles » qui, loin d’être un retour aux sources – le R.P. Bouyer, expert au Consilium pour l’application de la réforme liturgique le montre dans cet article – sont une dénaturation de l’unique et véritable sacrifice eucharistique. FC

Les fausses théologies qui encombrent l’Eucharistie sous prétexte de la développer, puis la détruisent en prétendant la réformer, entretiennent évidemment des piétés eucharistiques dégradées, dont elles-mêmes se nourrissent en retour. N’est-ce pas un indice révélateur que l’expression « dévotion eucharistique », à l’époque moderne, ait pu en venir à désigner de préférence, voire exclusivement, des pratiques ou la piété qui s’attachaient aux éléments eucharistiques en dehors de l’action liturgique, de la célébration eucharistique ? [1]

Dans ces conditions, il n’y a pas lieu d’être surpris si cette dévotion, en fait, trop souvent, non contente d’ignorer cette célébration, s’est développée à son détriment, ou n’a réagi sur elle que pour l’obscurcir et la travestir. La messe ne sera plus alors qu’un moyen de recharger le tabernacle. Ou bien on l’interprétera comme si elle culminait dans cette « adoration du Saint-Sacrement » à laquelle donne lieu la consécration, par l’élévation qui lui a été tardivement ajoutée.

La liturgie luthérienne, loin de réagir efficacement contre ce renversement des perspectives primitives, n’a fait au contraire que le porter à son terme logique, en amputant le canon romain de tout ce qui suit la consécration et l’élévation, et en transportant à cet endroit le Sanctus avec le Benedictus. Tant il est vrai que les « réformes » qui ne procèdent pas d’une meilleure intelligence de la liturgie traditionnelle ne font jamais que mettre le comble à son altération.

Sans même qu’on aille à ces extrêmes, que penser d’une piété eucharistique qui multipliait les « saluts » dans la mesure où se raréfiaient les communions ? qui se complaisait dans les « expositions » de plus en (plus) solennelles en même temps que dans les « messes basses » les plus « privées » qu’il est possible ? qui visitait affectueusement « le divin prisonnier du tabernacle », mais qui n’avait pas une pensée pour le Christ glorieux, dont l’eucharistie cependant ne chante (ou ne chantait) que la victoire ?

La paille et la poutre

Ici encore, il nous est facile de discerner la paille dans l’œil de nos devanciers, mais nous risquons de ne point même apercevoir la poutre qui s’enfonce dans le nôtre. Certes, on peut se féliciter de ce qu’on retrouve le sens collectif de la célébration eucharistique, cependant qu’on revient à des conceptions du sacrifice eucharistique impliquant notre participation.
Mais c’est déjà un fort mauvais signe que les valeurs d’adoration et de contemplation, hier concentrées sur une dévotion eucharistique en fait étrangère à l’eucharistie, ne paraissent guère avoir reflué sur notre célébration de celle-ci, mais plutôt s’être volatilisées purement et simplement, avec la disparition progressive des pratiques où elles s’étaient logées : « bénédictions du Saint-Sacrement », « visite au Saint-Sacrement », « action de grâce après la communion », etc.

Dans ces conditions, la célébration collective que n’anime ni la contemplation ni moins encore l’adoration du Christ présent dans son mystère risque fort de se dégrader en une de ces « manifestations de masse » chères au paganisme contemporain, superficiellement nimbée d’une aura de sentiments chrétiens. N’est-il pas inévitable, alors, que notre union au sacrifice du Sauveur par la messe en vienne à s’y confondre, comme nous le voyons trop, avec une simple addition, en attendant une substitution pure et simple, de nos œuvres tout humaines à l’opus redemptionis ?

Faut-il être surpris davantage si, une fois de plus, ne pouvant trouver satisfaction pour de telles tendances dans une liturgie qui ne les a certes pas inspirées, certains veulent profiter de la réforme liturgique en cours pour obtenir, ou imposer, ce qui serait une déformation suprême ? Mêlant, ainsi qu’il se doit, l’œcuménisme en vogue à la « conversion au monde », on nous propose des refontes de la messe qui, comme toujours, prétendraient la ramener à ses origines évangéliques en y gardant (et s’il le faut en y introduisant) cela seul qui peut convenir, nous dit-on, à « l’homme d’aujourd’hui », un homme qu’on proclame tout « désacralisé » !

Beaucoup plus et autre chose que des « agapes fraternelles »

Faute d’avoir pu proposer au Concile un projet dans ce goût, un prélat tient conférence de presse pour assurer la plus large réclame à cette « messe œcuménique » et sécularisée, que l’homme d’aujourd’hui pourrait comprendre sans avoir rien à comprendre. Un théologien conciliaire, de son côté, n’osant s’aventurer si loin, suggère, à tout le moins, la mise au rancart du canon et son remplacement par la liturgie d’Hippolyte accommodée au cri du jour. D’autres passent des paroles aux actes. On prépare déjà la liturgie de demain par des « agapes fraternelles » (œcuméniques également, bien entendu), où l’on se distribue du pain et du vin non consacrés, mais objets d’une simple « action de grâces » où, évidemment tout soupçon de « magie sacramentaire » est absent…

Tout ceci, sans doute, est du domaine de la fantaisie et paraît si pauvre et si ridicule que nous avons longtemps hésité à en faire cas ici. Mais, prenons garde : c’est ainsi que se préparent et se coagulent des « groupes de pression » qui pourraient bien, d’ici peu, peser d’un poids considérable sur les réformes éventuelles, et, faute de pouvoir jamais en prendre en main la direction, en comprimer ou en fausser la réalisation.

Dom Lambert Beauduin disait que la relative fossilisation de la liturgie aux temps modernes y avait peut-être été son salut : faute de cela, expliquait-il, qu’est-ce qui aurait subsisté jusqu’à nous de la grande tradition de l’Eglise ? L’ère de cette momification est passée, et c’est un bien. Mais il ne suffit pas de changer à nouveau pour revivre. Il ne faut pas qu’un foisonnement de décomposition recouvre si vite Lazare à peine sorti du sépulcre qu’il risque cette fois d’y retourner de bon.

Nous voyons trop, déjà, ce que des divagations individuelles ou des chimères collectives arrivent à tisser à l’entour des meilleures orientations de l’autorité conciliaire… A toutes les malfaçons liturgiques, contemporaines aussi bien que du passé, à tout ce qui les accompagne, les entretient ou les produit, dans la piété comme dans la pensée religieuse, il ne peut être qu’un remède. Et c’est le retour aux sources, pourvu qu’il soit authentique et non pas simulé, ni raté.

Quel singulier encouragement, pour le théologien catholique, que de voir ce que ce retour a déjà produit de positif, même en dehors de l’Eglise catholique ! Nos œcuménisme improvisés, qui croient aller à la rencontre des protestants en sabordant la tradition catholique, n’ont pas le moindre soupçon de ce que ceux-ci, souvent, en ont déjà recouvré, qu’eux-mêmes sont encore incapables d’apprécier.

Pour tous les protestants qui ne se résignent pas à vivre sur ce qu’il y a de plus mort dans leur propre passé, une eucharistie sans mystère, sans présence réelle, qui ne soit qu’une joyeuse réunion fraternelle, dans un commun souvenir reconnaissant d’un Jésus qui ne paraîtrait homme que dans la mesure où l’on pourrait oublier qu’il est Dieu, n’a plus aucun attrait.
Comme me le disait récemment un oecuméniste protestant, « la plus grande entrave actuelle au rapprochement entre nous pourrait être dans ces catholiques qui croient que l’œcuménisme, pour eux, doit consister à abandonner tout ce que nous sommes en train de récupérer, et à adopter tout ce dont nous sommes en train de nous défaire. »

L’âme vivante de toute eucharistie fidèle

Et que dire de ces approches de « l’homme moderne » qui croient lui rendre acceptable le christianisme en sécularisant celui-ci au maximum, à l’heure où psychologues et anthropologues s’accordent à reconnaître que le sacré, voire « le mythe » (au sens où le prennent les historiens modernes de la religion, et qui n’a rien de commun avec la terminologie, ni la problématique, incroyablement retardataires, de Bultmann) est inévacuable de l’humain tout court, à moins de lui faire subir une mortelle éviscération ?…
Plus que toutes les discussions, la meilleures cure de ces diverses illusions des catholiques qui se veulent éperdument modernes, mais qui n’ont pas encore eu le temps de s’informer de ce qu’il y a de plus intéressant dans l’évolution de leurs contemporains, se trouvera dans une remontée à cette source par excellence qu’est l’eucharistie naissante. Encore faut-il pour cela relire et réinterpréter les textes en s’appliquant patiemment à discerner le mouvement de la foi vive de l’Eglise qui fit prendre forme à son eucharistie, qui en fit sa propre expression la plus pure en même temps que la plus pleine. C’est ce que nous voudrions au moins ébaucher.

Il n’y sera pas question de redécouvrir la formule de cette anaphore apostolique, qu’on a cru d’abord retrouver dans le VIIIe livre des Constitutions « apostoliques », précisément, puis dans bien d’autres textes, jusque, très près de nous, le bon Dom Cagin, dans la Tradition également « apostolique », avec tant d’autres admirateurs d’Hippolyte qui ne paraissent pas encore tout à fait désabusés de ce dernier mirage. Il n’en sera pas question, tout simplement parce qu’une telle formule n’a certainement jamais existé, sans quoi, d’abord, tout le monde la connaîtrait, car on n’aurait jamais osé en fabriquer une autre !…

Mais ceci ne veut pas dire, bien loin de là, qu’il n’y ait pas un type, un schème, et surtout comme une âme vivante de toute eucharistie fidèle à sa substance originelle, âme qui s’est révélée et comme projetée dans les plus anciens formulaires eucharistiques. Nous pouvons l’y ressaisir dans sa foncière unité, comme dans son inépuisable richesse, un peu comme l’Evangile, qui échappe à toute formule unique et ne saurait être contenu dans tous les livres qui remplieraient la terre, nous est cependant livré authentiquement dans les quatre évangiles canoniques.

Sans doute, pour l’eucharistie, il n’est point de formulaire inspiré, définitif pour autant. Mais c’est parce que l’eucharistie de l’Eglise étant, de sa nature, réponse humaine à la Parole de Dieu en Jésus-Christ ne peut être achevée tant que l’Eglise ne sera pas consommée dans son union parfaite à son Epoux, le Christ total atteignant alors seulement son âge adulte, en la multitude définitive et la parfaite unité de tous ses membres. C’est ce mouvement, cet élan spirituel de l’eucharistie orienté de suite vers le « signe du Fils de l’homme », que les documents de la période créatrice de la liturgie chrétienne doivent nous permettre de ressaisir, et de retrouver ensuite dans les grandes prières demeurées classiques et qui continuent, aujourd’hui encore, de consacrer nos eucharistie.

Redécouvrant donc celles-ci comme de l’intérieur, rencontrant pour ainsi dire le souffle de vie qui les a traversées pour les façonner comme du dedans, nous serons à même enfin de pénétrer le sens de ce que fait l’Eglise quand elle fait l’eucharistie, faute duquel l’Eglise elle-même ne saurait s’y faire en nous et de nous.

Louis BOUYER


[1Cet article est fait de bonnes feuilles d’un nouveau livre du R.P. Bouyer, Eucharistie (Desclée, 24 F). De la classe et de l’importance du Mystère pascal, ce livre expose une théologie et une spiritualité de la prière eucharistique en montrant notamment comment celle-ci s’enracine dans les prières d’action de grâce juives. On trouve dans ce livre, intégralement traduits, les grands textes eucharistiques de l’Antiquité. Nous soulignerons enfin que dans ce travail, le R.P. Bouyer développe les idées qu’il avait exposées dans l’article de La France Catholique du 7 janvier 1966 : Sens du canon de la messe.

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