Traduit par Albérique

La prédication et les quatre sens des Écritures

Par Randall Smith

vendredi 30 juin 2017

Les exégètes catholiques de la Bible ont traditionnellement distingué quatre sens dans les Ecritures : Le littéral, l’allégorique, l’anagogique, et le moral. Au Moyen-Age, la différence entre eux était résumée dans ce petit poème latin :}}}

luttera gesta doce,

Quod credas allegoria.

Moralia quod agas,

Quo tendas anagogia.

.

Le sens littéral enseigne ce qui est arrivé,

L’allégorique ce que vous devriez croire,

Le moral ce que vous devriez faire,

L’analogique où vous allez.

Le Catéchisme nous dit ceci : « La profonde concordance des quatre sens garantit toute sa richesse à la lecture vivante des Ecritures dans l’Eglise ». Cela a vraiment été le cas pendant des siècles.

Et cependant, on n’entend plus que rarement mentionner les trois sens « spirituels ». C’est bizarre, non seulement parce que l’évocation de tous les quatre sens a été au coeur des grandes prédications pendant des siècles, mais aussi parce que le lectionnaire moderne était articulé autour de lectures de l’Ancien Testament correspondant à l’Evangile précisément pour favoriser un sens de la manière dont, suivant la fameuse citation de St Augustin, « le Nouveau Testament se trouve caché dans l’Ancien, et l’Ancien est rendu manifeste dans le Nouveau ». Le lectionnaire moderne est fait sur mesure pour le sens de l’allégorie et les autres sens spirituels.

Et cependant on n’en parle que rarement dans les sermons modernes. Les petites leçons morales habituellement données à la Messe - « être gentil », « tolérant », « accueillant » -n’ont que peu à voir avec le sens moral tel qu’il est traditionnellement compris, qui implique d’agir en accord avec les Commandements, les Béatitudes et les vertus cardinales et théologales.

Même le sens littéral du texte est souvent perdu de vue car les prédicateurs ne répètent que rarement les lectures du jour, même si, par le temps qu’ils mettent à aller jusqu’à la chair, beaucoup parmi l’assistance les ont déjà oublié. De ma propre expérience, les prêtres mentionnerons l’Evangile parfois, la lecture de l’Ancien Testament rarement, et l’épître jamais. C’est une honte, car les lectures des épitres de St Paul contiennent certains des plus importants enseignements théologiques de toute la Bible.

Au lieu de plonger directement dans les textes des Ecritures du jour, il n’est pas rare que les prédicateurs modernes commencent par une histoire personnelle ou une plaisanterie. Au Moyen-Age, il y eut quelque chose d’analogue : des petites histoires pieuses que les prédicateurs aimaient, appelées exempla. Il y eut des volumes pleins de ces histoires, de la même manière que, de nos jours, nous avons des « guides de prédication » .
Bien qu’ils aient été très populaires parmi certains prédicateurs, ni saint Thomas d’Aquin ni saint Bonaventure n’ont fait usage des exempla. Et là nous avons les deux plus grands prédicateurs du treizième siècle, et aucun n’a fait usage de ces petites histoires en vogue. Pourquoi pas ?

Dans « Le Paradis » 29.109-117, Dante présente Béatrice punissant des prédicateurs à cause de l’utilisation qu’ils ont fait de ces plaisanteries et de ces petites histoires :

.

Le Christ n’a pas dit à ses premiers compagnons :

« Allez et prêchez des histoires futiles au monde » ;

Mais il leur donna l’enseignement qui est vérité,

.

Et seule la vérité sortait de leurs bouches ;

Et ainsi, pour combattre pour susciter la foi,

Les Evangiles leur servaient à la fois de bouclier et de lance.

.

Mais maintenant les hommes vont prêcher avec des plaisanteries et des railleries,

Et aussi longtemps qu’ils font rire,

Ils bombent le torse et rien d’autre n’est requis.

Ainsi, aussi, le frère dominicain, Jacopo Passavanti (1302-1357) suggère que certains de ses compagnons prêcheurs se conduisaient plus comme des « jongleurs et des conteurs et des bouffons » que comme les prêcheurs étaient sensés être.

Saint Thomas d’Aquin écrivit à son contemporain, Gérard de Besançon, qu’il « n’était pas correct pour un prêcheur de la vérité d’être détourné par des fables invérifiables ». Et le biographe de St Thomas, le père Jean-Pierre Torrell, nous dit : St Thomas pensait que les prédicateurs ont besoin d’un art qui puisse remuer les sentiments, mais il refusait de réduire cet art à la sagesse de ce monde. C’est pourquoi nous trouvons difficilement chez lui ces différentes anecdotes (exempla) si appréciées par tellement de prédicateurs. Il nous mettait en garde, a contrario, contre ce qu’il appelait des « frivolités » (frivolitates). C’est un bon conseil.

Rétrospectivement, on peut imaginer qu’il y avait dans ce domaine de bons exempla et d’autres mauvais. Beaucoup parmi nous ont eu le privilège d’écouter des sermons avec des histoires intéressantes et éclairantes ou des exemples particulièrement illustrants tirés de la grande littérature ou des vies des saints. Mais cela n’est pas habituel.

Je ne nie pas l’utilité d’employer des « exemples » concrets pour aider à illustrer les points d’un sermon puisque, ainsi que beaucoup de manuels de prédication de l’époque médiévale le mettent en avant, les gens ordinaires ont tendance à apprécier les images visuelles plus que le raisonnement abstrait. Et cependant, ces petites histoires peuvent être trop ou mal utilisées. Je connais un bon nombre de prêtres qui ne peuvent pas faire une homélie sans raconter une histoire sur eux-mêmes. Beaucoup pensent que c’est un bon moyen de « rendre les Ecritures adaptées » à leurs fidèles.

Il n’en est pas ainsi. De tels prédicateurs remplacent la Parole universelle de Dieu par une histoire particulière de leur propre vie. L’histoire de Moïse n’est pas simplement une autre histoire à propos de quelqu’un que je n’ai jamais rencontré ; elle a une signification pour moi en tant que moment dans l’histoire du Salut. Moïse est aussi une « sorte », une préfiguration, du Christ, ainsi que le sont David, Abraham, et Melchizedek. Lorsque la plus part des catholiques vont à la Messe, Ils veulent entendre parlé du Christ et de l’histoire du Salut, et non du voyage du Père David à Cleveland, ou des choses mignonnes que la nièce du Père Brad avait dit à sa mère.

La manière de rendre les Ecritures « tout à fait vivantes » est d’utiliser intelligemment les différents sens spirituels des textes. De trop nombreux prêtres délaissent les meilleurs outils que l’Eglise met à leur portée pour une prédication vivante. Les résultats sont souvent un brouet clair, manquant de la nourriture spirituelle dont les adultes cultivés ont besoin dans une culture toxique et de plus en plus anti-catholique.

Les catholiques ayant une formation profane de haut niveau dans le domaine juridique, ou dans les affaires ou en médecine, et qui ont un bon niveau d’entendement de leur Foi ont tendance à être dominés uniquement par leur formation profane. La « Foi » devient quelque chose pour les enfants, mais pas quelque chose pour guider chacun dans ses activités de tous les jours ou le cours de sa vie. Quelques petites historiettes sur « comment être spirituel » ne changeront rien à ceci. Une congrégation instruite a besoin de prédication érudite ainsi que st Thomas et st Bonaventure l’avaient compris.

— -
 

Randall B. Smith est le scanlan Professor de Theology à l’University of St Thomas, à Houston. Son livre le plus récent, Reading the sermons of Thomas Aquinas : A Beginner’s Guide (http://amzn.to/2hX5R7E) est maintenant disponible sur Amazon et à la Emmaus Academic Press.

Messages

  • Bonjour,

    Votre citation latine n’est pas très rigoureuse. Voici le texte exact, que l’on trouve dans le Catéchisme de l’Église Catholique au numéro 118 :

    « Littera gesta docet, quid credas allegoria,
    moralis quid agas, quo tendas anagogia ».

    S. Augustinus de Dacia, Rotulus pugillaris, I : ed. A. Walz : Angelicum 6 (1929) 256.

    http://www.vatican.va/archive/catechism_lt/p1s1c2a3_lt.htm

  • Donc, deux explications possibles : soit le docte professeur de théologie s’est trompé (cela peut arriver), soit, ce qui me semble plus vraisemblable, circulait effectivement au Moyen-Age le petit poème qu’il cite et qui était une vulgarisation de l’enseignement de Saint Augustin sous une forme facilement mémorisable. Même si pas tout-à-fait conforme à l’original.
    Il est dommage qu’il n’y ait plus de forum sur le site de TCT pour pouvoir interpeller les auteurs (trop coûteux en temps paraît-il). On pourrait en avoir le cœur net.
    En tout cas, merci pour la citation du Catéchisme de l’Eglise Catholique.

  • Au-delà de la citation latine que frère Thomas Michelet rappelle et en l’en remerciant, le but de l’article semble focalisé sur la manière dont des prédicateurs catholiques aux Etats-Unis livrent leurs homélies, je souligne : aux Etats-Unis.

    N’étant pas en mesure de porter jugement sur Randall Smith, à savoir s’il se serait trompé ou non, je ne pourrais que me situer sur la deuxième explication possible telle que présentée par Bernadette Cosyn, que je remercie également.

    En tout état de cause, l’essentiel se trouve dans le titre de l’article "La prédication et les quatre sens des Ecritures" qui sert, pour ainsi dire d’introduction à la description que donne l’auteur sur la manière dont les homélies sont en général présentées par des prédicateurs catholiques aux Etats-Unis. Il ne semble pas possible sur ce point que Randall Smith livre une description erronée sur, disons, le style et le contenu de certaines prédications aux USA, ou alors il ne s’agirait que d’une caricature des faits dont je ne pense pas Smith capable de porter la responsabilité.

    Il me semble comprendre, à tort ou a raison, le texte de Randall Smith comme une invitation à plus de rigueur dans le contenu des prédications catholiques aux USA et la manière de les présenter. La conclusion du billet faisant référence à Saint Thomas et Saint Bonaventure contient à elle seule l’intention de R. Smith et son souci de la communiquer.
    Viviane Gemayel

  • En effet, ce texte laisse à entendre sur ce qui se pratique dans les églises U.S. Le constat est instructif

    Pour diverses raisons, je ne circule plus beaucoup dans des paroisses diverses. J’ai donc nécessairement une vision très nettement plus restreinte sur les homélies hexagonales.

    Très récemment encore, pourtant, j’ai subi, affligé, (dans un lieu spirituel historique...) quelques homélies désespérantes. Entre conversation décousue truffée de belles intentions de spiritualité naïve et potage fourre-tout accommodant les restes glanés sur les étagères de la sacristie, il y avait de quoi hésiter.

    Certes, cela ne concernait qu’un des prêtres du lieu (et que j’avais déjà repéré pour ce travers). Pourtant, même si on ne vient pas à la messe pour les qualités oratoires du célébrant, il y a des limites.
    Quand, en particulier, on est en train de se demander avec une certaine gêne ce que des auditeurs néophytes ou incroyants vont bien pouvoir conclure de ce bla-bla confus. Pire encore s’ils risquent de ressentir un effet répulsif...

    Pour beaucoup de chrétiens, dits pratiquants, ce sont, au mieux, 52 rencontres annuelles dans une église, à écouter la parole de Dieu ; le seul lien avec une catéchèse adulte. Sous ce point de vue, le contenu, et la structuration, des homélies est essentiel.

    Au risque de paraître directif et managérial (c’est très macronien comme démarche...), il me semble que la hiérarchie épiscopale devrait procéder à des évaluations de la qualité des homélies (un "permis de conduire" à points ?). Dans certains cas, il serait même judicieux d’imposer au cébrant malhabile des homélies écrites (*) afin de faire cesser ces bavardages filandreux, interminables et totalement démotivants qu’on ne devrait plus entendre dans certaines de nos églises.

    Oui, parce qu’on peut être saisi par une homélie (parfois des plus modeste dans les apparences) et renversé comme Paul sur le chemin de Damas.

    L’homélie est parfois l’instant unique d’évangélisation. Elle doit donc être l’objet de soins attentifs, comme un joyau précieux ou comme un remède rare.

    * au passage, on pourrait inviter les homélistes à lire et à écouter, eux-aussi, les commentaires bibliques de l’excellente Marie-Noëlle Thabut.
    Une bonne source d’inspiration...

  • "L’homélie est parfois l’instant unique d’évangélisation. Elle doit donc être l’objet
    de soins attentifs, comme un joyau précieux ou comme un remède rare". Bien vu.
    Y adhère complètement. Merci Réginald de Coucy.
    Viviane Gemayel

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