La pensée du cardinal Newman. Antidote au scepticisme

par Richard Bastien

vendredi 22 février 2019

Un des aspects les plus importants de la pensée de Newman, c’est sa doctrine de la conscience. Il concevait celle-ci «  comme la voix de Dieu, qui vient du fond de l’homme et parle à son cœur  » et agit en nous «  comme le roi qui nous impose ses ordres  ». C’est pourquoi «  elle vise directement l’agir humain, elle concerne quelque chose qui est à faire ou à ne pas faire  ». Dans sa célèbre Lettre au duc de Norfolk, Newman cite le passage de la Somme théologique où saint Thomas définit la conscience comme «  le jugement pratique ou le précepte de la raison, par lequel nous jugeons ce qu’il est convenable de faire hic et nunc pour accomplir le bien et éviter le mal  ».

À cette conception classique de la conscience proclamée par Newman et reprise dans le Catéchisme de l’Église catholique (paragraphe 1778) s’oppose la conception moderne qui, n’admettant pas l’autorité de Dieu, lui substitue celle du moi, lequel s’érige en tribunal suprême de ce qui est bien et de ce qui est mal. L’opposition entre ces deux conceptions existait à l’époque de Newman, mais seules les classes supérieures de la société en connaissaient l’existence. Aujourd’hui on peut l’observer à peu près partout dans le monde occidental. Pour parodier Sartre, le subjectivisme est devenu «  l’horizon indépassable de notre temps  ». La conséquence en est que la notion de péché n’a plus de sens. Dans une conférence donnée en 1952, Étienne Gilson déclarait que «  le problème aujourd’hui n’est pas la multiplication des pécheurs mais la disparition du péché  ». Tous les papes depuis Pie XII ont repris cette idée. L’homme moderne ou postmoderne ne croit plus au péché et ne ressent donc aucunement la nécessité d’être justifié, c’est-à-dire rendu juste par un Dieu sauveur. Bien au contraire, il estime que c’est Dieu lui-même qui a besoin de se justifier en raison des malheurs inhérents à la condition humaine. C’est ce qui faisait dire au pape Benoît XVI dans son message de Noël 2006 : «  L’homme du XXIe siècle se présente comme l’artisan de son destin, sûr de lui et autosuffisant.  » Et lors de son voyage de 2007 en Autriche, il ajoutait : «  Le relativisme relativise tout et, à la fin, on n’arrive plus à distinguer le bien du mal.  »

Newman s’est longtemps interrogé sur les origines de ce subjectivisme, qu’il considérait comme la plus grande menace pour l’avenir. Il estimait que ses fondements philosophiques se trouvaient dans ce qu’il appelait le libéralisme et ce que nous appelons aujourd’hui le sécularisme ou le laïcisme – l’idée qu’il ne saurait y avoir de vérité autre que scientifique et que tout ce qui n’est pas empiriquement mesurable doit être tenu comme dépouillé de toute valeur épistémologique. Ce scepticisme est devenu triomphant avec la révolution sexuelle des années 1960. Benoît XVI a plus d’une fois comparé notre monde à celui du déclin de l’Empire romain. Newman aura été un véritable prophète.

La stratégie utilisée par Newman pour contrer ce sécularisme militant a été d’établir une distinction entre foi et fidéisme. Et de démontrer qu’il ne pouvait y avoir de foi véritable en l’absence de rapports étroits entre celle-ci et la raison. Ses plus importantes réflexions à ce sujet se trouvent dans ses sermons universitaires et dans un ouvrage relativement peu connu : Grammaire de l’assentiment. Un auteur français du début du XXe siècle, Ernest Dimmet, l’a décrit comme «  une réaction du génie religieux anglo-saxon contre la sèche logique des Latins  ».

Pour Newman, comme pour l’Église catholique, la foi en tant qu’acte humain fait intervenir aussi bien la raison que la volonté. Newman estimait que la foi «  n’est pas une conclusion tirée de prémisses, mais le résultat d’un acte de la volonté consécutif à la conviction que croire est un devoir  ». Cela signifie que la volonté intervient, non dans la démarche intellectuelle qui aboutit à la conviction, mais dans l’action que cette conviction commande ou exige. Et pour mettre les choses bien au clair, il ajoutait : «  Car, dès que vous avez la conviction que vous devez croire, la raison a fait sa partie, et ce qu’il faut alors pour la foi, c’est, non de la preuve, mais de la volonté.  »

L’originalité de Newman est de fonder la connaissance de Dieu que nous procure la religion naturelle sur l’expérience de la conscience, plutôt que sur l’argument des causes finales, qui était largement utilisé par les apologètes de son époque. Il ne nie pas la valeur de l’argument des causes finales, mais il ne croit pas à son pouvoir de persuasion auprès des intellectuels. Il s’emploie à démontrer que la foi, loin d’être une croyance irrationnelle ou a-rationnelle à la Kierkegaard, est un assentiment qui, sans être purement rationnel, ne peut être accordé sans l’intervention de la raison. Autrement dit, la foi a beau ne pas être le simple produit d’une série de syllogismes, elle n’en demeure pas moins éminemment raisonnable. Newman se trouvait ainsi donner la réplique à la tradition empiriste anglaise (John Locke, David Hume, John Stuart Mill), pour qui la foi est dépourvue de toute rationalité. Pour l’empirisme, tout ce qui ne relève pas de l’expérience sensible échappe au champ de la connaissance rationnelle. Et comme les croyances religieuses ne sont pas fondées sur l’expérience sensible, elles ne sauraient être considérées comme une connaissance véritable. Elles ne sont que des hypothèses ou des mythes. Depuis un siècle, cette conception empirique de la vérité a essaimé du monde anglo-saxon dans toutes les parties de l’Occident.

Dans la Grammaire de l’assentiment, Newman démontre que la foi est le produit d’un acte de la volonté mise en présence de raisons de croire, lesquelles, considérées une à une, n’ont pas la force d’une preuve, mais, prises comme un tout, emportent la conviction avec autant de force qu’une preuve rigoureuse. L’acte de foi, dit-il, est le couronnement d’une démarche faisant intervenir successivement la raison, puis la conviction, et enfin l’adhésion de la volonté (qu’il nomme assentiment).

Newman reconnaît que les raisons qu’un chrétien invoque pour rendre compte de sa foi peuvent laisser subsister une marge de doute. Mais il s’oppose aux sceptiques, qui affirment que l’esprit saisi d’une proposition comportant une marge de doute doit donner à cette proposition un assentiment tempéré par un coefficient d’incertitude proportionné à ce doute. Newman soutient au contraire que l’assentiment ne peut être que total ou nul. En d’autres termes, l’esprit qui donne son assentiment à une proposition, par exemple que Jésus-Christ est Dieu, est certain de la véracité de cette proposition à 100 % ou il ne l’est pas du tout : «  La certitude est le fait de l’esprit, aussi bien que l’acte d’inférence qui y conduit.  » Elle n’est pas le fait de la proposition elle-même. Newman est en parfaite harmonie avec saint Thomas d’Aquin, pour qui «  l’assentiment appartient en propre à l’intelligence parce qu’il implique l’adhésion absolue à ce à quoi on le donne  ».

Newman se trouve ainsi à rejeter l’opinion des sceptiques, selon laquelle ce qui distingue le croyant de l’incroyant serait un certain sens de la rigueur intellectuelle. Personne ne peut selon lui parvenir à la certitude sans certaines dispositions préalables. Ce qui distingue le croyant de l’incroyant, c’est non pas la rigueur de l’intellect, mais une certaine réceptivité à la vérité. Dans une lettre à son ami William Froude, Newman a résumé sa pensée comme suit : «  Ce n’est pas par des syllogismes ou autres procédés de la logique que l’on tire les conclusions dignes de foi qui appellent notre assentiment, mais par ce minutieux et continu raisonnement expérimental qui fait mauvaise figure sur le papier, mais qui grandit silencieusement en une accumulation écrasante de preuves, et qui, lorsque notre point de départ est vrai, nous porte jusqu’à un résultat vrai. C’est ainsi que quelqu’un peut être amené du scepticisme, du déisme, du méthodisme, de l’anglicanisme dans l’Église catholique.  »

Nous devons à Newman d’avoir mis en lumière le caractère éminemment raisonnable de la foi des gens ordinaires. Leur foi repose sur des assises solides, même lorsqu’ils ne peuvent expliquer les motifs de leur certitude. Newman propose ainsi une épistémologie de la foi qui nous permet de résister au prosélytisme séculariste de la culture postmoderne. Pas étonnant que le pape Paul VI ait dit de lui en confidence : «  Newman, Père de l’Église pour le siècle à venir !  »

Messages

  • Il expose, cette fois à partir de la culture et des sciences, le même cheminement, en montrant qu’aucune culture, aucune science n’est pratiquée sans actes de confiance (dans nos facultés mêmes, en ceux qui transmettent les apprentissages, puis la culture, les « acquis » des sciences diverses en leurs méthodes, et dans le réel assez stable pour permettre une réflexion à long terme...
    En ce sens il défend aussi la place centrale de la théologie parmi les sciences...

    Voir « l’idée d’université » et ce qu’il a défendu au moment de créer l’université de Dublin (en s’opposant à certains vouloirs épiscopaux offusqués qu’il ait démarré par une fac de médecine...)

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