FC 1213 – 13 mars 1970

La parole divine et la messe

par le R.P. Louis Bouyer

vendredi 16 décembre 2011

Le premier point d’importance capitale dans le nouvel Ordo Missae, c’est qu’il restitue la première partie de la messe dans sa vérité : comme une audition de la Parole de Dieu méditée en commun par le peuple de Dieu. On peut dire que déjà en Israël l’ « assemblée » du peuple de Dieu se fait par et pour cette écoute communautaire de la Parole divine. C’est par là fondamentalement que Dieu se rend présent d’une manière toute spéciale pour « les siens », ceux qui le « connaissent », ou plutôt le reconnaissent comme leur Dieu. Et c’est par là du même coup qu’eux-mêmes sont constitués en un peuple nouveau, le peuple de Dieu, en qui un cœur nouveau a été créé par la Parole et animé par l’esprit même de Dieu.

Il est très révélateur, à cet égard, que la promesse évangélique : « là où deux ou trois sont rassemblés pour prier en mon nom, je suis au milieu d’eux » ait été préparé par un dit rabbinique bien connu de tous les juifs : « là où dix Israélites sont rassemblés pour écouter la Torah (la parole divine), la Schekinah (la présence divine) est au milieu d’eux ». Si nous rapprochons ces deux textes, il en résulte que la prière au nom de Jésus est la plénitude finale de la méditation commune de la Parole qui s’était fait entendre depuis Abraham et Moïse à travers tous les prophètes, tout comme sa présence au milieu des siens est la consommation définitive de cette venue de Dieu à leur rencontre qui ferait dire à saint Irénée qu’à travers toutes l’Histoire sainte « le Verbe divin s’accoutumerait à demeurer avec les enfants des hommes ».

Un renouvellement qui tient à trois choses

Cette restauration dans sa vraie nature, ce renouvellement dans une vérité rajeunie de la première partie de la messe tient à trois choses. La première est qu’à la place d’un petit nombre de textes, toujours les mêmes, une très large sélection des textes les plus riches du sens de la Bible nous est maintenant proposée, à travers un cycle de trois années consécutives, bâti, comme toujours, sur le développement du mystère du Christ au long des fêtes et des saisons de l’année liturgique. La seconde réforme est qu’à chaque messe, au moins des dimanches et des jours de fêtes, il y a désormais non plus seulement deux mais trois lectures : l’Ancien Testament est rétabli comme l’introduction nécessaire aux grands thèmes de la Révélation qui parviennent à leur floraison totale seulement dans l’Evangile. L’enseignement apostolique reprend ainsi lui-même, entre les deux, son caractère essentiel d’explication du Christ, de son enseignement et du mystère de sa vie, à la lumière de toute la Parole divine.

La troisième réforme enfin qui est une restauration de la psalmodie, à la place des graduels exagérément écourtés que nous avons connus, nous fait passer de l’Ancien Testament au Nouveau en nous établissant dans la prière de la foi espérante. C’est là ce que l’Ancien Testament, précisément, devait créer pour que le Christ et son œuvre soient accueillis dans des cœurs préparés à sa venue et livrés à l’avance au salut qu’il leur apportait.
De telles réformes devaient être comme le principe de toute la réforme liturgique. Car la prière chrétienne n’est que la réponse de l’Eglise à la Parole divine, et les sacrements, à commencer par celui de l’eucharistie, ne sont que la mise en œuvre de ce que cette Parole annonce : l’action commune où nous sommes pris par le Christ dans l’agir créateur et sauveur du Dieu qui nous révèle son dessein sur nous pour nous y associer.

Mais déjà ici, nous devons comprendre que ces réformes ne pourront pas être efficaces si nous n’y voyons qu’un simple changement dans les rubriques.

Il faudrait maintenant que les prêtres les premiers connaissent, comprennent, apprécient la Parole divine. Il faut qu’ils en viennent à redécouvrir que leur première tâche, c’est d’être les prédicateurs, c’est-à-dire les hérauts et les témoins de cette Parole. Et il faut ensuite qu’ils se mettent en mesure de le devenir effectivement.

Au moment où la réforme s’accomplit…

Sur tous les points, avouons-le, nous sommes encore loin du compte. Et le plus grave est peut-être qu’au moment même où la réforme s’accomplit officiellement, nous voyons se développer, sous le fallacieux prétexte d’aller de l’avant, des idées bien moins neuves qu’elles ne semblent et qui ne tendent, en fait, qu’à colmater nos vieilles erreurs et justifier du coup nos vieilles paresses.

Le dernier numéro de la revue Concilium produisait les résultats d’une enquête d’après laquelle la Bible, après avoir connu un bref succès de curiosité dans les années d’après-guerre parmi les catholiques, maintenant les intéressait moins que jamais. Loin de s’inquiéter d’un si prompt recul d’une redécouverte à peine ébauchée, les rédacteurs de ce texte s’en félicitaient : les catholiques, selon eux, seraient en train de découvrir que ce n’est plus par les prophètes, les apôtres, le Christ des Evangiles, que Dieu nous parle, mais par le monde et les hommes nos contemporains !…
Un tel affaissement de l’effort de ressourcement chrétien, préparant et justifiant la débandade de tout apostolat comme de tout témoignage, en dépit des formules ronflantes et pseudo-modernes dont on l’entoure, ne serait rien d’autre que le dernier degré du dépérissement de la messe et de toute la spiritualité catholique qui avait été au cours des derniers siècles l’effet fatal d’une désaffection croissante des catholiques à l’égard de la Parole de Dieu.

Tout au contraire, dans la ligne même de l’enseignement du Concile, il faut que, dans le clergé d’abord, dans toute l’Eglise ensuite, de l’application intelligente et vivante de la liturgie rénovée sorte enfin le renouveau biblique des petits cénacles où il s’était trop confiné jusqu’ici : il faut que tous les chrétiens ensemble reviennent s’abreuver à la seule source de la vérité comme de la vie de l’Eglise. Cela demande, certes, et de tous, un grand effort. S’y refuser, cependant, serait se refuser non seulement à revivre, mais tout simplement à survivre.

Louis BOUYER

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