La nouvelle création

par le Père François de Vorges

mercredi 4 mai 2016

Introduction

Il nous faut circonscrire le sujet. La nouvelle création peut s’entendre de la vie nouvelle ouverte par le Christ ressuscité et communiquée au baptême. Il s’agirait alors de toute la vie chrétienne, de foi, d’amour et de grâce. Dans la ligne des communications de cette année, nous chercherons plutôt ce que la Révélation nous dit sur le monde matériel futur, dans la perspective du renouvellement de toutes choses annoncé par le Christ.

- I – Ancien Testament

L’AT est une histoire, celle du peuple élu auquel Dieu donne un rôle dans le salut. Mais la perspective de la fin absolue ne semble pas première. Il semble au contraire que ce soit les merveilles prochaines qui occupent les auteurs sacrés. Perspective d’une Terre Promise, avec ses surprises et ses déboires, perspective d’une victoire sur les ennemis, les plus proches au moment de la conquête, les Philistins, plus lointains mais beaucoup plus dangereux, les empires successifs qui vont lorgner sur ce coin de terre qui donne accès à la mer. La prédication prophétique, au début, ne semble que concerner ces victoires proches. Elle s’élargira à un futur plus enthousiasmant, lorsqu’elle annoncera un état plus merveilleux. Ce sont alors les prophéties messianiques, soit avant l’Exil, soit surtout au retour de celui-ci, qui décriront un état enchanteur.

Le SEIGNEUR, le tout-puissant, va donner sur cette montagne un festin pour tous les peuples, un festin de viandes grasses et de vins vieux, de viandes grasses succulentes et de vins vieux décantés. Il fera disparaître sur cette montagne le voile de deuil tendu sur tous les peuples, l’enduit plaqué sur toutes les nations. Il fera disparaître la mort pour toujours. Le Seigneur DIEU essuiera les larmes sur tous les visages et dans tout le pays il enlèvera la honte de son peuple. Il l’a dit, lui, le SEIGNEUR. On dira ce jour-là : C’est lui notre Dieu. Nous avons espéré en lui, et il nous délivre. C’est le SEIGNEUR en qui nous avons espéré. Exultons, jubilons, puisqu’il nous sauve. (Isaïe 25,6-8)

Pour notre sujet, le problème est de savoir s’il s’agit d’une annonce de la restauration du peuple élu dans sa terre et dans sa félicité matérielle et spirituelle, ou s’il s’agit d’un avenir absolu, radicalement hors du temps.
Le même problème se pose avec ce verset 19 du chapitre 45 :

Voici que je fais une chose nouvelle : elle germe déjà, ne la voyez-vous pas ? Oui, je vais faire passer un chemin dans le désert et des fleuves dans les lieux arides.

Ce souci des derniers temps, où la victoire du Seigneur sera patente, va alimenter la littérature dite apocalyptique. On en a des exemples dans la fin du livre d’Isaïe et surtout dans le livre de Daniel. On décrira alors cette fin des temps avec les matériaux d’une reconstruction de la Ville ou du Peuple saint, mais le passage à l’irréversible, au définitivement nouveau, n’est pas toujours net. De plus, pour notre sujet, il n’est guère précisé s’il y aura un autre environnement, un autre cosmos.

- II – Nouveau Testament

Au contraire, dans les Synoptiques, lorsqu’ils parlent de la fin de temps, l’aspect cosmique sera très présent : « Les puissances célestes seront ébranlées » (Matthieu 24,29, qui reprend d’Isaïe 13,10). Mais là encore le partage entre les bouleversements sociaux et politiques (les persécutions, la chute des empires) et le monde nouveau est difficile à faire.
Paul, dans les conseils qu’il donne aux correspondants de Corinthe pour ne pas trop s’attacher aux réalités de ce monde, richesse, sexualité, dit bien : « Elle passe la figure de ce monde (1 Corinthiens 7,31) » mais ne dit rien sur ce qui la remplacera.

La 2° lettre de Pierre aborde le problème de front, contre les railleurs qui estiment que l’attente du retour a trop duré (que diraient-ils 21 siècles après !).

Tout d’abord sachez-le : dans les derniers jours viendront des sceptiques moqueurs menés par leurs passions personnelles qui diront : « Où en est la promesse de son avènement ? Car depuis que les pères sont morts, tout demeure dans le même état qu’au début de la création. » En prétendant cela, ils oublient qu’il existait, il y a très longtemps, des cieux et une terre tirant origine de l’eau et gardant cohésion par l’eau, grâce à la Parole de Dieu. Par les mêmes causes, le monde d’alors périt submergé par l’eau. Quant aux cieux et à la terre actuels, la même Parole les tient en réserve pour le feu, les garde pour le jour du jugement et de la perdition des impies. Il y a une chose en tout cas, mes amis, que vous ne devez pas oublier : pour le Seigneur un seul jour est comme mille ans et mille ans comme un jour. Le Seigneur ne tarde pas à tenir sa promesse, alors que certains prétendent qu’il a du retard, mais il fait preuve de patience envers vous, ne voulant pas que quelques-uns périssent mais que tous parviennent à la conversion. Le jour du Seigneur viendra comme un voleur, jour où les cieux disparaîtront à grand fracas, où les éléments embrasés se dissoudront et où la terre et ses oeuvres seront mises en jugement. Puisque tout cela doit ainsi se dissoudre, quels hommes devez-vous être ! Quelle sainteté de vie ! Quel respect de Dieu !

Vous qui attendez et qui hâtez la venue du jour de Dieu, jour où les cieux enflammés se dissoudront et où les éléments embrasés se fondront ! Nous attendons selon sa promesse des cieux nouveaux et une terre nouvelle où la justice habite.

C’est pourquoi, mes amis, dans cette attente, faites effort pour qu’il vous trouve dans la paix, nets et irréprochables. (1 Pierre 3,5-7)

Le couplet sur la date, pour faire patienter les impatients, et les exhorter à une bonne conduite morale, ne touche pas à notre sujet. En revanche, l’allusion à la Parole créatrice est fondamentale. Si elle est créatrice, elle peut être re-créatrice, et l’auteur évoque la suite du déluge comme re-création. Il y aura donc une re-création, après le temps de la patience de Dieu et la modification des éléments, par l’eau (déluge) puis par le feu (image classique de la fin des temps). D’où la phrase clé, qui sera reprise dans l’Apocalypse, des cieux nouveaux et de la terre nouvelle, sans autre précision que celle de son parfait équilibre et de la disparition du péché, « Là où la justice habite. »
Dans le contexte de l’époque, c’est une prise de position précise contre toute conception cyclique des événements, il y a bien un terme de l’histoire, y compris pour le monde matériel, même si les précisons manquent sur ce nouvel état.

L’Apocalypse de Jean nous pose de manière aiguë le problème de la symbolique et de l’histoire. Le chapitre 21 utilise le matériau classique des réalités nouvelles et présente le monde futur comme cadeau du Dieu re-créateur, puisque la Jérusalem définitive descend du ciel. Les données symboliques sont multiples : les dimensions, la géométrie, les pierres précieuses… Mais surtout, elle est le triomphe de l’amour dans les réalités sociales et la place centrale du Christ, l’Agneau, qui est au milieu, à la place du Temple. Mais le problème rebondit, quelle réalité matérielle est révélé dans cette vision ?

- III - Quelques jalons dans la Tradition

Les Pères de l’Église n’abordent le sujet du monde nouveau que sous l’angle de la résurrection des corps. On sait que celle-ci posait un problème à la pensée grecque, principalement sous l’influence de Platon pour lequel le corps est une sorte de prison.

Irénée consacre presque tout le livre 5 de son ouvrage Contre les hérésies à la défense du dogme de la résurrection de la chair. Il utilise abondamment Isaïe, Paul et l’Apocalypse pour parler des cieux nouveaux et de la terre nouvelle, mais ne se hasarde pas à donner quelques détails sur ceux-ci., sauf peut-être le court passage suivant :

L’univers visible est destiné à être transformé… afin que le monde lui-même, restauré dans son premier état, soit, sans plus aucun obstacle au service des justes. (5, 32, 1)

Grégoire de Nysse prend parti contre Origène. Celui-ci voyait trop la résurrection comme une évasion du corps matériel pour ne devenir qu’une pure réalité spirituelle. Grégoire va tenter de trouver une nouvelle définition de la corporéité qui sera compatible avec la résurrection de la chair. Mais il ne dit mot du monde qui entourera cette vie nouvelle avec le Christ.
En Occident, on soulignera l’aspect moral de cette vie nouvelle, dans laquelle il n’y aura plus de péché ni de mort et où règnera la justice. Les Orientaux, plus soucieux de mystique trouveront que l’on fait bon marché de cette imprégnation de la vie divine, grâce à l’Esprit reçu au baptême. Ils soulignent que c’est celle-ci qui, dans sa plénitude, sera notre vie de ressuscité, mais là encore pas un mot sur le monde qui entourera cette vie éternelle. Le penseur orthodoxe contemporain, Olivier Clément, exprimera cela en disant qu’il y aura une christification des êtres humains et même du monde matériel. Celui-ci deviendra plus transparent à la réalité divine. Il cite l’exemple des saints qui discernent Dieu en toute chose, tellement leur regard est imprégné de la recherche de Dieu et plus tard de sa vision.
Thomas d’Aquin, garde une vison aristotélicienne de l’univers, avec les sphères qui entourent notre monde et qui sont du ressort des puissance angéliques. Il semble dire que le monde nouveau sera immobile et incorruptible. Le supplément à la Somme théologique, rédigée par un élève, ne consacre qu’une question à la qualité du monde après le jugement. Ce sera un monde nouveau (a. 1), les mouvements célestes cesseront, car l’homme glorifié n’en aura plus besoin (a. 2), les plantes et les animaux n’y demeureront plus, puisqu’on sera dans le domaine de l’incorruptible et que plantes et animaux appartiennent à ce domaine.
Le Catéchisme de l’Église catholique, lorsqu’il commente le denier article du credo (§ 1046) explique que le cosmos est profondément lié à l’expérience humaine. À la suite de Paul en Romains 8, il prend l’image de l’enfantement, sans donner plus de détail sur ce monde nouveau, sauf la citation d’Irénée donnée plus haut.
L’encyclique Laudato si, sur l’écologie, si elle attire notre attention sur la nécessité de préserver la création, ne serait-ce que pour laisser à nos successeurs un monde où l’on pourra vivre, n’aborde pas notre problème.

- III - Essai de synthèse

Nous devons d’abord reconnaître que la moisson est maigre. La Révélation s’intéresse d’abord au sort de l’homme. L’environnement de la vie future avec Dieu ne semble pas au centre de la préoccupation des auteurs sacrés.
Nous devons d’abord écarter un schéma que l’on trouve parfois : tout vient de Dieu, c’est vrai, au sens de la création et non d’une émanation qui serait une sorte dilatation de Dieu, tout doit y retourner, là le bât blesse. Ce qui n’est pas Dieu peut-il avoir place en Dieu, à part l’homme divinisé par la grâce du Christ. Ce schéma, que l’on pourrait nommer néo-platonicien, [exitus (sortie de Dieu) et reditus (réintégration en Dieu) ], ne semble pas compatible avec la foi chrétienne.
L’écologie, malgré certains excès, a souligné l’importance de la création. Il vaut mieux employer ce mot plutôt que le mot de nature, pour nous redire le lien avec son auteur. Mais elle part d’un postulat : celui de la pérennité de notre cosmos. Elle sait pourtant que la loi de l’entropie existe et que tout se dégrade et finit en chaleur, sauf cet étonnant courant contraire qui est celui de la vie, négentropie disait Teilhard de Chardin. Au final, elle ferme les yeux sur l’aspect transitoire de notre monde, tant il est vrai que les cieux nouveaux et la terre nouvelle sont des données de notre foi et non de notre analyse scientifique du monde.
Le vrai problème est que nous sommes toujours tenté d’en revenir à la pure immortalité de l’âme, et non à la résurrection de la chair. Ceci à cause des difficultés que nous avons à imaginer un autre environnement corporel que celui de notre cosmos actuel. Nous sommes toujours tentés par un spiritualisme, à la mode d’Origène, qui nous ferait considérer notre monde actuel comme le cocon dont notre âme-papillon doit se défaire. Ou bien, pour prendre une image plus actuelle, comme le premier étage de la fusée porteuse dont il faut se débarrasser quand on est sur orbite. Du même genre est la tentation de projeter dans notre vie future ce qu’il y a de meilleur dans notre vie actuelle, festin messianique d’Isaïe, (sons oublier le paradis d’Allah avec sa multitude de femmes !).
Un dernier problème : notre cosmos est lié au temps, à la durée. Or la vie éternelle n’est pas une durée indéfinie, elle est une vie intense au présent éternel de Dieu. Deux écoles se profilent sur ce sujet : l’éternité comme un instant, intense et définitif (Thomas d’Aquin ou bien l’apologue du petit moine dans la montagne), ou au contraire une perpétuelle marche en avant, une découverte sans fin, c’est la position de Grégoire de Nysse : « Nous irons de commencement en commencement, vers des commencements qui n’auront pas de fin. »

Conclusion

Nous sommes donc réduits à l’essentiel, croire à la promesse de l’Écriture d’un monde nouveau, débarrassé de la mort et du péché, centré sur le Père qui nous accueille comme ses enfants chéris et qui nous placera dans un monde rénové conformément à notre nature corporelle, mais qui, peut-être pour éprouver notre foi, ne nous en donne pas le détail.

Mais il y a la vie liturgique. Elle met tous les éléments du cosmos au service de l’union à Dieu par la prière et les sacrements : le pain, le vin, l’eau, l’huile, l’encens, la parole, les gestes (les attitudes et les processions), la musique, les beautés architecturales, etc. Ne mérite-t-elle pas ce que nos frère Orientaux en disent le ciel sur la terre.

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