FC 1209 – 13 février 1970

La nouvelle Curie romaine

par le R.P. Louis Bouyer

mardi 13 décembre 2011

Il n’y a pas si longtemps que la presse mondiale retentissait de déclarations sur la Curie romaine auxquelles elle assurait la plus large diffusion et dont elle multipliait les échos. A entendre tout ce tintamarre, on aurait pu croire facilement – et combien de braves gens ainsi informés (?) n’ont-ils pas cru ! – que la seule chose qui manquât pour que le Concile pût porter tous ses fruits de réforme était une Curie romaine, autrement dit : un organisme central de l’Eglise, radicalement réformé… Qu’en est-il en réalité ?

Même aux plus mauvais jours

Ce qu’il y a de gênant dans ces déclarations et leur orchestration, c’est qu’elles supposent deux choses comme évidentes : la première est que la Curie romaine, pour l’essentiel, demeure ce qu’elle était avant le Concile ; la seconde est qu’ailleurs, à la périphérie de l’Eglise, on a déjà fait le plus gros des réformes désirables ou que le besoin ne s’impose guère ou point du tout de réformes profondes. Le malheur est que ces deux suppositions, apparemment axiomatiques pour les auteurs et les diffuseurs de tout ce tapage, sont également fallacieuses.

Certes, la Curie romaine, jusque dans un passé très récent, n’a donné que trop de prise aux critiques, par sa volonté de centralisation exagérée, ses pratiques routinières et tracassières, son information insuffisante des problèmes qu’elle prétendait trancher en souveraine, et bien d’autres choses du même ordre. Et, certes, tout cela n’a pas subitement disparu, comme par un coup de baguette magique. Il n’en est pas moins vrai, tout d’abord, qu’à côté de ces faiblesses, aux jours mêmes où elles étaient les plus réelles, il y avait autre chose à dire de la Curie romaine que ces incontestables vérités. A côté de bureaucrates étroits et sans imagination, d’administrations tatillonnes et désuètes, de sous-ordres auxquels l’autorité qu’ils auraient dû simplement servir et représenter était quelque peu montée à la tête, la Curie romaine, telle que nous l’avons connue même à ses plus mauvais jours des années récentes, a toujours compté un nombre de serviteurs compétents, dévoués, désintéressés dont bien des administrations civiles, pour ne rien dire d’autres administrations religieuses, auraient eu quelque peine à fournir l’équivalent. Et, malgré des rouages grinçants, certains même qui paraissaient presque bloqués, de l’avis impartial de juristes et de sociologues même étrangers à la foi, voire violemment anticléricaux, son « efficacité », pour employer un mot à la mode, pouvait encore se comparer avec avantage à celui de bien des gouvernements, voir, a fortiori, d’organisations mondiales, fussent-elles aussi modernes que l’ONU ou l’UNESCO.

Mais surtout, même en admettant que rien de ceci n’eût de fondement et qu’on eût tout dit sur la Curie romaine de naguère en disant ce qui précédait, la question est avant tout de savoir si on a encore le droit, en 1969 ou 1970, d’en parler comme on aurait pu le faire à la veille, voire aux lendemains immédiats du Concile ? C’est ici que certaines déclarations fracassantes, qui font un effet de courage et de hardiesse méritoires sur les gens non informés ou mal informés, ne peuvent faire qu’un effet d’ignorance présomptueuse ou d’honnêteté suspecte sur les autres. Bien entendu, à Rome, comme ailleurs qu’à Rome, il reste fort à faire. Mais enfin, sans heurts violents, sans proclamations grandiloquentes, la Curie romaine, en quelques années, est passée par une transformation dont bien des révolutions spectaculaires n’ont pas produit l’équivalent. Est-ce sérieux de l’ignorer ? Est-ce tolérable de feindre l’ignorer ?

« L’internationalisation »

En premier lieu, le personnel, à commencer par le plus haut personnel : les cardinaux chefs de dicastères. On se plaignait de leur quasi exclusive italianité. Faut-il rappeler que la Congrégation qui a la responsabilité de la doctrine est dirigée aujourd’hui par un Yougoslave, dont tout le ministère s’est exercé depuis la guerre en pays communiste, et que ses deux principaux assistants sont un religieux français et un prêtre séculier belge ? Le secrétaire d’Etat lui-même n’est-il pas un prélat français, qui a dirigé l’un des plus grands diocèses de notre pays, après avoir été le premier secrétaire de l’épiscopat français ? Le Secrétariat pour l’Unité (dont la seule existence au cœur de la Curie est la nouveauté la plus inouïe qui soit) n’est-il pas sous l’autorité d’un cardinal hollandais (pays catholique, de nos jours, pas spécialement rétrograde) ? La congrégation qui a la responsabilité de tout l’enseignement catholique, universités et séminaires compris, n’est-elle pas confiée à un autre cardinal français ?… On pourrait ainsi poursuivre longtemps la litanie.

Méthodes et fonctionnement nouveaux

Mais ce n’est pas seulement le personnel, et plus spécialement le haut personnel, qui a été changé d’une façon radicale, et avant tout sur le point dont on se plaignait le plus. La structure, le fonctionnement, le mode de recrutement, et surtout de renouvellement, de tous ces organes centraux de l’Eglise ont été soumis, par un décret pontifical qui a déjà commencé à porter abondamment ses fruits, à une refonte dont il serait difficile d’exagérer l’importance. Bien sûr, tout n’a pas pu disparaître du jour a lendemain, ni des hommes, ni des méthodes, ni des procédés… Mais, si l’on veut une comparaison, croit-on que la différence, après la Révolution française et la codification de ses transformations les plus hardies sous Napoléon, était (est encore aujourd’hui) plus grande entre les anciens Parlements et notre Cour de cassation ou nos Cours d’appel qu’elle n’est déjà entre l’ancien Saint-Office et l’actuelle congrégation de la Doctrine de la foi, ou entre un intendant de Louis XVI et un préfet même de notre dernière République, qu’elle ne peut apparaître entre les président d’un des cœtus du Consilium pour la liturgie qui vient d’en opérer la réforme et les fonctionnaires plus ou moins équivalents de l’ancienne congrégation des Rites ?…

Alors, s’il en est ainsi – et qui oserait le nier ? – de qui se moque-t-on ? Que cherche-t-on en ameutant l’opinion publique contre une Rome qu’on voudrait nous faire croire toujours semblable à elle-même… dans ses seuls défauts trop longtemps vainement déplorés ?

Louis BOUYER

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