Entretien avec Tugdual Derville

La mort, de maux en mots

propos recueillis par Frédéric Aimard

lundi 16 juin 2014

Les volontaires d’Alliance VITA conduisent actuellement une enquête sur la mort, dans la rue. Tugdual Derville, délégué général de VITA, nous partage les premiers enseignements de ce projet audacieux.

■ Aborder les passants en leur parlant de la mort ! Pourquoi cette démarche originale alors que le débat sur l’euthanasie est sans cesse relancé ?

Les revendications de l’euthanasie et du suicide assisté n’arrivent pas par hasard. Elles s’inscrivent dans des cultures désemparées, en quête de repères… L’euthanasie est une façon paradoxale d’escamoter la mort en la maîtrisant. Sur ce sujet, la Belgique nage en pleine confusion… Car la mort est le repère par excellence, à la fois inéluctable et intouchable. C’est notre ligne d’horizon à tous, le seul point commun entre tous les vivants sur la planète.

■ Vous reliez donc mort et vie…

Oui. Pour l’homme, la conscience de sa mort est un fantastique moteur d’humanisation. à l’inverse, perdre de vue la mort, c’est perdre le sens de la vie. La «  culture de mort  » va donc de pair avec l’oc­cultation de la mort : corbillards banalisés, appauvrissement des rites funéraires… jusqu’au grand silence. Ce tabou absolu est le drame de notre temps. Alliance VITA, qui fonde son action sur l’écoute, a donc choisi d’aller à la rencontre des Français pour leur offrir cette écoute.

■ Ne dit-on pas que la mort, comme le soleil, ne peut se regarder en face ?

Ce qu’il y a de sain dans ce tabou demeurera, car chacun ne lève du voile que ce qui préserve sa pudeur. Mais il s’agit bien de libérer une parole sur la mort. Parler la mort… pour la vie (c’est le titre de notre campagne) offre aux passants comme aux volontaires d’Alliance VITA d’engager une conversation essentielle. C’est libérateur et consolateur. Nous leur proposons d’échanger sur le sujet de la fin de vie, et, au terme de la discussion, de se faire photographier avec un «  verbatim  » qu’ils ont eux-mêmes écrit. Il répond à la question : «  Qu’est-ce que la mort d’un proche m’a appris pour ma vie ?  » Nous atteindrons bientôt 1 000 verbatims.

■ N’est-ce pas difficile de parler de la mort ?

Ce qui a été le plus difficile pour VITA, c’est de surmonter nos propres peurs. Nous avons commencé par tester ce projet dans une dizaine de villes, pour nous prouver sa pertinence. Mais le résultat a été tel que plus de cent équipes s’y sont déjà engagées. Nous avons des refus, bien sûr, et c’est très légitime. Mais très peu de critiques. Nous vivons au contraire des rencontres magnifiques. Et nos volontaires reviennent émerveillés avec un sentiment d’avoir partagé une paix profonde.

■ Parler de ce sujet procure de la paix ?

La conscience partagée de la mort répond à une soif intime : la mort étant notre destin commun, en parler nous ouvre à la fraternité universelle. Sans faux-semblant. Discuter entre «  mortels  », c’est parler vrai, en êtres fragiles. La mort corporelle est l’antidote à notre tentation de toute-puissance. D’où l’importance des rites de deuil. Chacun de nous sait bien que notre participation à des obsèques fait appel au meilleur de nous-mêmes. La mort d’autrui, pas seulement d’un proche, résonne comme un envoi : elle nous incite à donner le meilleur au reste de notre vie.

■ Quelles sont les suites de cette campagne, et peut-on y participer ?

Ce projet est si «  universel  » que nous pensons à de multiples suites, grâce à la richesse des verbatims : publications, exposition, colloque… Nous avons déjà ouvert un site Internet (www.parlonslamort.fr) et une page Facebook dédiée. Nous proposons à chaque personne d’y participer en se prenant en photo avec son propre verbatim. Il suffit d’envoyer la photographie à contact@parlonslamort.fr en respectant le code graphique de cette campagne : un losange, signe de vie, d’échange et de transmission.

http://www.alliancevita.org/

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