Traduit par Antonia

La mémoire assassinée

par Brad Miner

samedi 3 juin 2017

Robert E. Lee nous a quittés la semaine dernière.

Evidemment, le grand général de l’armée des Confédérés est mort – chargé d’ans et d’honneurs – en 1870, mais cette semaine il a été ignominieusement déboulonné à La Nouvelle-Orléans (Louisiane). La statue de Lee a été enlevée de son piédestal par une grue. La foule rassemblée pour le spectacle a scandé le tube gouailleur des années 70 « Na Na Na Hey Hey Hey, Goodbye ». Mitch Landrieu, le maire démocrate de la ville [surnommée Big Easy = de la vie facile], a déclaré que la statue célébrait « une Confédération fictive, aseptisée, ne tenant aucun compte ni de la mort ni de l’esclavage ni de la terreur qu’elle représentait. Et après la guerre de Sécession, ces monuments incarnaient autant le terrorisme que le fait de brûler une croix sur la pelouse d’une maison ».

Il y a désormais un mouvement visant à remplacer l’effigie du général Lee par un hommage quelconque à Allen Toussaint (1938-2015), le compositeur louisianais de chansons pop, comme l’inoubliable « Cast Your Fate to the Wind » [Laissez-vous emporter par le vent] et des airs moins inoubliables comme « Mother-in-Law » [Belle-mère] et « I Could Eat Crawfish Everyday » [Je pourrais manger des écrevisses tous les jours].

Sauf votre respect, M. Toussaint, c’est le genre d’imbécillités auxquelles nous nous attendons de la part de la gauche. Et ne vous faites pas d’illusions : cet élan ne s’arrêtera pas à la destruction de monuments publics. Je crois sérieusement que bientôt les écoles exigeront que des personnages comme le général Lee soient supprimées des manuels d’histoire, de peur que la sensibilité des écoliers ( appelés autrefois étudiants diplômés) ne soit brutalisée par des individus aussi « discutables ».

Reste à voir si ces efforts seront plus ou moins efficaces que ceux du Politburo dans la déstalinisation de l’URSS. Mais ceux qui veulent épurer l’histoire s’enhardissent. Comme le rappelle l’article de Wikipedia sur la Place du général Lee : « La statue a finalement été enlevée le 19 mai à 18 heures, à la différence des enlèvements précédents qui avaient eu lieu à l’aube, à la faveur de l’obscurité ». Les enlèvements précédents étaient les suivants : celui du monument de la Place de la Bataille de la Liberté de 1874 (déboulonné le 24 avril) ; celle de la statue du président de la Confédération, Jefferson Davis (le11 mai) ; et celle du général P.T.G. Beauregard (le 17 mai). Il ne reste plus un seul monument consacré aux Confédérés dans la ville.

Aujourd’hui, nous célébrons le jour des morts au champ d’honneur [Memorial Day], un jour fait pour méditer sur notre mémoire.

Je suis un admirateur sans vergogne du Général Lee. C’était un homme d’un caractère et d’un courage exceptionnels. Bien que, cela va sans dire, il n’ait pas été parfait. C’est surtout dans les églises catholiques (à La Nouvelle-Orléans et ailleurs) qu’on trouve des statues en l’honneur du seul homme parfait. Aucune autre statue ailleurs ne représente un homme ou une femme qui n’ait pas été un pécheur, même si cette personne est devenue un saint par la suite.

Mais peu importe cette remarque, ce qui compte c’est rapporter les faits tels qu’ils se sont réellement passés. L’histoire n’est pas l’écriture de ce qui, selon nous, aurait dû arriver. G. K. Chesterton a parlé de la responsabilité de l’historien (dans Lunacy & Letters) [Lunatiques et littérature- non traduit en français] : « Vous ne pouvez pas être juste en histoire. Vous pouvez éprouver de l’enthousiasme et de la pitié, vous contenter de l’objectivité et de l’observation, mais pas question d’imaginer que vous allez parvenir à ce que vous appelez la vérité. Applaudissez, admirez, révérez, dénoncez, exécrez. Mais ne jugez pas de peur d’être jugés ».

Si G. K. Chesterton s’était trouvé sur la Place Lee ce vendredi, il aurait sûrement suggéré aux talibans de La Nouvelle-Orléans que la statue de « l’homme de marbre » pouvait servir de « moment pédagogique », selon l’expression favorite des gauchistes. Ou plutôt, en l’occurrence, de monument pédagogique, amenant vos pareils à expliquer pourquoi cet homme avait été tellement honoré dans le passé et à expliquer ensuite pourquoi, à votre avis, sa pensée et sa conduite méritaient à présent le déshonneur.

Quand certaines personnes subissent un trauma, elles suppriment ce qui s’est passé. C’est un mécanisme de défense nommé refoulement. Quelques-uns des traumatisés ont recours à une thérapie au cours de laquelle un bon médecin va essayer d’aider le patient à retrouver le souvenir pénible de façon à pouvoir l’analyser et le comprendre et en quelque sorte l’exorciser, parce que le refoulement est un phénomène malsain.

Nous pourrions ajouter ici la citation intégrale de George Santayana ( tirée de son ouvrage, The Life of Reason –La Vie de la raison) dont la version tronquée qui est plus courante laisse de côté une grande partie de l’essentiel :
« Le progrès, loin de consister en un changement, dépend de la mémoire.

Quand le changement est absolu, il ne reste rien à améliorer et rien pour vous orienter vers une éventuelle amélioration : et quand on ne s’appuie plus sur l’expérience, comme chez les sauvages, l’infantilisme est perpétuel. Ceux qui ne peuvent se rappeler le passé sont condamnés à le répéter. »

Je suis convaincu que nos talibans, jacobins ou bolcheviques américains croient tous qu’ils font Un Grand bond en avant. Je suis convaincu que certains d’entre eux regarderont les parades de ce Memorial Day avec dédain, persuadés que les cérémonies commémorant tous ces soldats, marines, marins et aviateurs qui ont fait le sacrifice de leur vie relèvent du chauvinisme et de la propagande belliciste. J’en suis convaincu parce que leur projet comporte évidemment la répression du militarisme que représentent ces parades.

Ils sont comme les Trois Singes [ces figures sont un symbole d’origine asiatique qui par leurs gestes nient l’existence du mal]. Ou plutôt ils voudraient que, comme eux, nous nous couvrions les yeux, les oreilles et la bouche. Nous sommes loin de la période où la Guerre de Sécession était considérée comme l’affrontement tragique de frères entre eux. Et nous constatons les mêmes extrêmes dans nos différends publics actuels.

Le poète irlandais William Butler Yeats a qualifié ce problème de « gaucholâtrie » C’était, a-t-il écrit dans « Les Sept Sages » :

Une espèce d’esprit rationnel, niveleur, rancunier

Jamais sorti de l’œil d’un saint

Ni de l’œil d’un ivrogne.

… Tout est gaucholâtrie maintenant.

Mais nous, les anciens, faisons masse contre le monde.

Et nous, les anciens, nous nous souvenons. Pour certains, les souvenirs sont marqués au fer rouge ; pour d’autres ils sont gravés dans la pierre. Mais nous nous souvenons de tous ceux qui ont combattu et sont morts pour la défense de la liberté, quelle qu’en ait été la définition – et au nombre de ceux-ci, les rebelles tombés au combat que La Nouvelle-Orléans a déshonorés.

Entre 1939 et 1945, les Alliés ont combattu les puissances de l’Axe dans une guerre effroyable. Pourtant, aujourd’hui, les ennemis sont devenus des amis, et ce n’est pas parce que nous avons tout oublié ou refoulé, mais parce que la mémoire a guéri nos blessures, exactement comme le Nord et le Sud se sont réconciliés après Appomattox. En voici la preuve :

Réunion à Gettysburg en 1913 : uniformes bleus et gris.


Source : https://www.thecatholicthing.org/2017/05/29/the-end-of-memory/


Brad Miner est un des rédacteurs principaux de The Catholic Thing, membre éminent du Faith &Reason Institute et membre du conseil d’administration d’Aid to the Church in Need USA. Il est l’auteur de six ouvrages et un ancien rédacteur littéraire de la National Review.

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