FC 628 – 12 décembre 1958

La malheur d’avoir des disciples (suite 2)

lundi 17 octobre 2011

A la suite de l’article du R.P. Bouyer « Du malheur d’avoir des disciples… » paru dans notre numéro du 28 novembre, M. Claude Cuénot a adressé, par nos soins, à notre éminent collaborateur et ami, une « lettre ouverte » que nous faisons un devoir de publier.

Mon Révérend Père,

J’ai lu votre article Du malheur d’avoir des disciples paru dans « La France catholique » du 28 novembre 1958 et concernant en grande partie mon Pierre Teilhard de Chardin (Plon éd.).

Le P. Teilhard avait le don d’extraire l’élément positif des êtres et des choses, quelle que fût leur valeur intrinsèque. Je m’efforcerai donc de faire comme lui. Je dégage de vos réflexions deux apports utiles :

1° Je vous suis d’abord reconnaissant d’avoir répondu à l’appel contenu dans ma préface et de m’avoir signalé la réunion chez M. Marcel Moré : une note de mon chapitre avouait que mon dénombrement était sûrement incomplet. Mais vous auriez pu réfréner votre enthousiasme polémique, me fournir une analyse détaillée de la séance, et m’en indiquer la date (1948 ?). Même observation pour la séance « traquenard ». Je compte sur vous pour me donner, par lettre, les renseignements nécessaires.

Je crois que vous vous méprenez sur l’attitude soi-disant embarrassé du Père devant certains adversaires. Ayant acquis une sorte d’évidence que rien désormais ne peut se construire de vraiment contagieux et constructif où ne figure pas, à la base, comme élément naturel pré-requis, la foi en l’en-avant, il se refusait, quand il rencontrait devant lui le scepticisme humain, à aborder le fond de sa pensée. Lorsqu’il se heurtait à des incompréhensions systématiques, le P. Teilhard, en bon Jésuite qui n’éparpille pas son effort, laissait tomber, purement et simplement.
Confondre, dans l’œuvre de Teilhard, « l’achèvement du corps mystique » avec « la simple expansion d’un univers concentrationnaire », autant d’erreurs que de mots ; l’univers de Teilhard n’est pas en « expansion », mais en « convergence » ; il n’est pas « concentrationnaire », mais mû par l’amour, et Teilhard en a explicitement exposé la différence. L’amour est unité dans le respect des personnes, l’univers concentrationnaire est essentiellement fondé sur la démoniaque dichotomie entre les seigneurs S.S. et une masse déshumanisée de sous-hommes, d’Unfermenschen.

2° vous manifestez quelque agacement devant le snobisme dont le P. Teilhard est la victime. Vous n’avez pas tort, mais ce sont hélas ! des phénomènes sociologiques inévitables. Prions le Ciel pour que ce snobisme prenne fin. D’ailleurs, dès maintenant, les études de fond se multiplient, d’une haute tenue intellectuelle. Quant au reste, il retournera en poussière.
A ce propos, vous adressez au « clan » teilhardien divers reproches. Mais au fait, existe-t-il un « clan » teilhardien ? Qui dit clan dit petit groupe se serrant les coudes. Or la spiritualité teilhardienne a pénétré une gamme assez variée de classes sociales. Je reçois des lettres de partout, et de gens qui n’ont aucun dénominateur commun, sauf leur attachement au P. Teilhard.
Par ailleurs il y a quelque perfidie, ce me semble, à opposer Teilhard et les teilhardisants. On exécute les derniers pour isoler le premier, puis on cherche à s’en prendre au Père lui-même. Comme cela, il ne reste rien.
Permettez-moi en outre de préciser un point de détail : il s’est produit effectivement à la succession une mise au pas, car il s’agissait de faire taire et de neutraliser une personne non qualifiée, qui allait tout gâcher alors que la situation était délicate et tendue.

Vous êtes agacé par mes prétendues tendances hagiographiques : vous avez raison de penser que le P. Teilhard est assez grand pour se passer de tout éloge. Mais je ne saurais vous cacher que la ferveur (une ferveur critique) est chez moi un point de méthode. Pour comprendre, il faut sympathiser, autrement dit aimer. Je l’avoue, j’ai profondément aimé ce religieux à qui je dois beaucoup, mais je n’ai pas oublié de signaler ses défauts et ses travers. Quand à mon style, nous en discuterons quand vous m’aurez expliqué votre expression : « Aux derniers chapitres, hélas ! l’entropie est totale. » Un de mes correspondants vient de m’écrire avec anxiété : « Qu’est-ce que cela peut bien signifier ? »

Vous employez la technique habituelle du pamphlétaire !

1° Pour déconsidérer mon livre, vous n’allez naturellement pas au fond du sujet. Par-ci par-là, vous m’accordez quelques coups de chapeau, mais je défie quiconque aura lu votre exercice de style d’avoir une idée juste de la vie du P. Teilhard et de son évolution philosophique et spirituelle. C’est grave. Toute critique suppose d’abord un résumé synthétique de l’œuvre. Après quoi, viennent les objections et les jugements de valeur. Chez vous, ce n’est pas un compte rendu, c’est une logorrhée purement passionnelle, qui charrie ça et là quelques éléments plus consistants : sur le plan intellectuel, il n’en reste rien.

2° Vous jouez sur les mots. Vous vous gaussez du Nota bene qui suit ma préface : « A la suite de diverses critiques qui ont vu à tort dans les signes de coupure (…) des parties de texte à cacher, nous avertissons le lecteur que ces signes indiquent simplement des passages qui ne rentrent pas dans le cadre de notre démonstration. » Vous traduisez mon texte de la façon suivante : « Je veux démontrer que le P. Teilhard est le plus grand génie et le plus grand saint du siècle, et je supprimerai soigneusement tout ce qui peut aller en sens contraire. » Mais ma pensée est autrement plus simple : « Je désire illustrer tel ou tel point, et je choisis dans tel ou tel opuscule ou lettre le passage correspondant susceptible de servir d’illustration. » Je m’explique. Je veux, par exemple, prouver que le P. Teilhard, durant la première guerre mondial, a desservi comme prêtre des paroisses déshéritées dans le voisinage du front. Eh bien, je choisis une lettre caractéristique, mais si elle contient un paragraphe où le Père demande des chaussette de laine, je supprime les chaussettes, qui ne rentrent effectivement pas dans le cadre de ma démonstration.

Vous vous plaignez du nombre de mes coupures. Mais ne pourrait-on pas retourner l’argument contre vous en soulignant combien il est rare de trouver une biographie avec tant de citations ? Vous dites que mes références ne sont pas utilisables : mais comment citer avec une référence utilisable par les lecteurs un document qui n’est en aucune manière publié ?
3° Vous tronquez sciemment les textes. Vous vous en prenez longuement à Teilhard théologien, en isolant certaines de mes affirmations que vous tournez en ridicule, et en passant les autres sous un silence volontaire. Cette fois-ci, c’est vous qui fractionnez. Mes positions, sur Teilhard théologien, tiennent en deux thèses :

A) Le P. Teilhard n’est pas un théologien professionnel, mais – ce que, malgré mon livre, vous persistez à ignorer – il a correspondu constamment avec des théologiens de valeur, le P. H. de Lubac, Mgr Bruno de Solages, le P. Charles, et surtout le P. Auguste Valensin. L’un d’eux vient de m’écrire : « Quelle absurdité de dire que le P. Teilhard n’a pas eu même « un entretien sérieux avec un spécialiste de ces choses » ! Alors, ses amis théologiens ne parlaient donc jamais que de balivernes ? Pour ma part, j’ai eu avec lui de nombreux et longs entretiens théologiques et une correspondance théologique sur ses conceptions » (lettre du 29 novembre 1958).

B) Le Père Teilhard est une source pour les théologiens futurs parce qu’il a compris que la théologie ne pouvait plus vivre dans un splendide isolement, parce que, bien avant le P. Labourdette, il a définitivement introduit dans la pensée religieuse la dimension de l’évolution, dont il a compris toutes les conséquences. Il sera donc au point de départ d’une ligne de réflexion, neuve à bien des égards, mais qui se rattache à la plus constante tradition théologique. Celle-ci, en effet, a toujours su se préoccuper de la dimension cosmique de notre foi, dimension que saint Paul a le premier explicitée.

4° J’en viens au reproche le plus grave : n’ayant pas le respect de l’adversaire, vous cherchez à le salir. Vous attaquez le Club des Editeurs en essayant par-dessus le marché d’éclabousser les « disciples » du P. Teilhard. Votre défaut d’information éclate dès le prime abord. Vous n’avez pas lu le colophon qui précise que l’édition Club a été tiré à 5.000 et non à 10.000.

Dans la collection Club « Hommes et Faits de l’Histoire », vous présentez le P. Teilhard en compagnie de Lucrèce Borgia et de Bussy-Rabutin. Mais pourquoi ne citez-vous pas le n°10 de la collection : Alain Guillermou, Saint Ignace de Loyola ? Toujours la méthode du pamphlétaire, celle de l’énumération incomplète. Or l’omission volontaire est une forme de mensonge. Et si la maison Plon m’a proposé de faire imprimer les cinq premiers mille par le Club des Editeurs, c’est qu’elle avait des raisons techniques et tactiques n’ayant strictement rien à voir avec les teilhardiens.

Je passe sur l’affaire du testament Teilhard. Vous vous expliquerez sur cette affaire avec des canonistes, car j’en ai consulté deux séparément et leur réponse a été formelle. Vous ne me ferez pas croire que l’Eglise puisse être divisée contre elle-même et que différents ordres religieux puissent se dresser les uns contre les autres, alors qu’ils sont régis par la même législation. J’en viens à ce que vous dites contre moi-même. Vous me qualifiez de brave homme, ce qui est une façon courtoise de me traiter d’imbécile, et une photographie représentant mon père le Professeur Lucien Cuénot et le P. Teilhard porte l’inscription suivante : « Le Père Teilhard et le Professeur Cuénot, de l’Institut, biologiste éminent, qu’il ne faut pas confondre avec l’auteur de l’ouvrage dont parle le R.P. Bouyer. » Comment pourrait-on me confondre avec mon père, puisque son prénom principal est Lucien, et que le mien est Claude ? Ai-je un instant cherché à créer l’équivoque ? En portant cette inscription, vous avez eu un moment d’égarement : je prie Dieu qu’il vous fasse comprendre un jour l’affreuse incorrection de la légende qui agrémente la photo de mon père. Vous, prêtre et théologien, vous savez bien tout de même qu’il est des domaines sacrés qui ne supportent en aucune manière la plaisanterie. Ce seul texte suffirait à vous disqualifier, et vous viendrez un jour à le désavouer, j’en suis sûr, car autrement je ne puis imaginer que vous continuiez à enseigner la doctrine de vérité et de charité du Christ.

Il n’est pas un instant question de discuter sur mon niveau intellectuel. Mais vous rappelez que je suis agrégé de grammaire : eh ! oui, je suis universitaire et, tout orgueil de caste mis à part, c’est malheureusement ce qui vous manque. Vous semblez n’avoir aucun sens de ce que peut être la critique intellectuelle. Je vous le répète : critique signifie d’abord respect de l’adversaire, je dirais même plus : sympathie pour l’adversaire. Cela exclut définitivement une attitude comme la vôtre, car nous n’avez ni le goût de la synthèse, ni celui de l’objectivité, car vous vous refusez à l’effort nécessaire pour épouser le rythme d’une pensée étrangère, quitte à en montrer les déficiences, non de l’extérieur, mais de l’intérieur. Aider l’adversaire à se critiquer lui-même, pour l’obliger à se surmonter – à monter : voilà l’idéal. Vous en êtes loin, et cependant vous êtes un théologien connu. Prenez donc modèle sur le P. Rabut, o.p., qui lui, thomiste, a su instituer un dialogue irénique avec le P. Teilhard de Chardin.

Je viens d’analyser votre technique de pamphlétaire : vous eussiez fait un assez bon journaliste. Permettez-moi néanmoins de vous adresser un candide conseil : ne laissez jamais sortir le bout de l’oreille. La pioche de l’entrepreneur de démolitions ne doit pas se retourner contre lui. Je fais allusion ici à l’affaire Cognet. Ayant conçu l’idée de vous en prendre au P. Teilhard, vous avez pris l’abbé Louis Cognet comme truchement : ce fut un four. Mon livre part bien. La jalousie est humaine… N’insistons pas, sauf sur deux points subsidiaires. Vous écrivez, à propos du livre de Cognet : « L’exposé de la pensée du Père Teilhard y était si objectif que Teilhard (je le tiens de bonne source) n’hésita pas à dire rondement que c’était sa pensée même. » A quelle bonne source avez-vous puisé ? On vient de me téléphoner tout le contraire. A qui se fier ? Autre chose : Vous vous plaignez que votre ami Cognez, à propos de son livre sans écho, ait répété la célèbre plainte de Pascal : « Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie. » Mais ce n’est pas de ma faute si Marcellin Boule déclarait que c’est le silence qui a le mieux raison des choses sans valeur. Quant aux efforts tentés pour arrêter la publication de ce livre, vous savez, n’est-ce pas, qu’ils ne sont pas venus des teilhardiens.

Concluons brièvement. Je suppose qu’un de vos pénitents vienne se confesser à vous : « Mon Père, je m’accuse, par un injuste pamphlet, d’avoir manqué à la charité de l’Evangile. » Que lui répondriez-vous ?

Claude CUENOT, ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure, Docteur ès Lettres.

Le R.P. BOUYER répond à M. Claude Cuénot

Le R.P. Bouyer à qui naturellement nous avons fait tenir cette « lettre ouverte » à lui destinée, nous a remis la réponse suivante :

M. CUENOT qualifie de simple logorrhée mes réflexions sur son livre. Il est peut-être imprudent d’avancer un tel mot lorsqu’on produit devant le public un document comme celui qu’on vient de lire. Cette qualification a dispensé M. Cuénot de répondre aux objections précises qu’on lui fait. Je ne puis que reprendre les miennes restées sans réponse :

1) J’avais rappelé comment les Teilhardistes de son cru repoussent toute discussion de leur maître, tantôt parce que c’était coupable indiscrétion, maintenant parce que c’est intolérable présomption. Dans ce cas, disais-je, si l’on ne peut dialoguer avec le maître, adressons-nous aux disciples… Perfidie ! réplique M. Cuénot. De quel terme faudra-t-il alors désigner cette dérobade perpétuelle devant la discussion ?

2) J’avais minutieusement exposé tous les procédés qui font du livre de M. Cuénot un défi constant à la critique des textes et à la critique historique. Plutôt qu’essayer de réfuter ces raisons expresses pour lesquelles je lui reprochais ses manipulations indiscrètes des textes, M. Cuénot préfère attribuer à ma protestation contre ses découpages et ses recollages un sens totalement fabulé. Les découpages et les recollages existent-ils oui ou non ? M. Cuénot ne le nie pas. Il affirme seulement (gratuitement) que je suis dépourvu de la formation universitaire, qu’il a, lui.

3) J’avais exposé (avec une copieuse citation à l’appui) la candeur à peine croyable avec laquelle M. Cuénot méconnaissait les conditions les plus élémentaires de toute réflexion théologique digne de ce nom. Tout ce que M. Cuénot trouve à répondre, c’est que j’affirme gratuitement que Teilhard n’avait jamais discuté des problèmes de ce genre avec des spécialistes. Mes lecteurs savent que j’avais simplement souligné le fait que M. Cuénot, dans son livre, ignorait – comme si cela n’était d’aucune importance – toute discussion théologique que Teilhard aurait pu, je le soulignait moi-même, avoir en fait avec les meilleurs autorités sans sortir du cercle de sa compagnie.

4) J’avais stigmatisé le procédé qui consiste à passer sous silence les discussions sérieuses du Teilhardisme, tout en triomphant à grand bruit des objections stupides pour persuader le lecteur qu’il n’y en a jamais eu d’une autre valeur. Naturellement, la séance que j’ai rappelée, le livre que j’ai cité déclenchent simplement le disque invariable de qualificatifs méprisants qui tient lieu de raisons à M. Cuénot en face de toute objection qui parvient à se faire jour.

Après ces rappels, un mot suffira sur le chiffre de 10.000 exemplaires du Club. Que M. Cuénot lise donc lui-même les dernières pages de son volume, il y verra : « Chaque édition des volumes [de la série où figure le sien, avec le n°19] comprend… dix mille exemplaires numérotés de 1 à 10.000. »

Est-il besoin d’ajouter que ce que j’ai dit de la présence de cette biographie édifiante dans une telle série vaut « a fortiori » pour l’autre volume religieux qui s’est égaré dans cette étrange compagnie, et derrière lequel M. Cuénot essaie maintenant de se cacher ?

Faut-il dire aussi qu’en présentant M. Cuénot comme typique de certains Teilhardistes, je n’entendais nullement ramener à ce type tous ceux qui croient que le P. Teilhard a posé des problèmes de la plus haute importance et préparé certains sinon tous les éléments de leur solution ? La fin de mon article atteste assez clairement que c’est ce que je pense moi-même, bien loin de voir en lui un simple hérétique qu’il n’y aurait qu’à rejeter sans discussion.

Louis BOUYER

Sur une « légende »…

M. Claude Cuénot, dans sa lettre, reproche au R.P. Bouyer, « l’affreuse incorrection de la légende » qui accompagnait la photo que nous avons donnée du P. Teilhard à côté du professeur Lucien Cuénot.

La rédaction de La France Catholique tient à dégager le P. Bouyer de la « disqualification » et de « l’égarement » dont, sur ce point précis, M. Claude Cuénot prétend l’accabler.

Le P. Bouyer n’est en effet pour rien dans la rédaction de cette « légende ». Celle-ci a été griffonnée sur le marbre, au moment de la mise en page, comme il arrive le plus souvent, par le rédacteur du service : il n’y a mis aucune intention qui pût désobliger ou blesser M. Claude Cuénot.

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