La loi scélérate

par Gérard Leclerc

lundi 12 décembre 2016

Il faut bien reparler de l’adoption de la loi scélérate votée par les deux assemblées, concernant le délit d’entrave à l’IVG, car l’affaire est décidément trop grave. Il règne d’ailleurs, à propos de cette loi, un étrange climat, même dans les médias les plus acquis à la normalisation de l’avortement. Je pense au Monde et à Libération qui ont émis des réserves à propos de la mise en cause de la liberté d’expression, incluse dans cette loi. En même temps, les deux quotidiens partagent les mêmes griefs que Mme Rossignol à l’encontre des sites suspects de s’opposer frontalement à l’avortement, à travers une stratégie concertée de dissuasion.

C’est donc qu’un voyant rouge s’est allumé dans la tête de certains, qui sentent que les arguments des adversaires de la loi ne sont pas sans pertinence. En quoi consiste le risque ? Tout simplement dans le glissement vers ce que le romancier George Orwell nommait dans son célèbre 1984, le ministère de la Vérité, qui n’est rien d’autre qu’un ministère de la propagande dans le cadre d’un État totalitaire. Dans les régimes libéraux, c’est la délibération qui prévaut et qui permet à chacun d’exprimer ses opinions. Certains théoriciens ont même affirmé que la place de la vérité était vide, pour laisser place à cette délibération. Par ailleurs, un philosophe politique comme Habermas a tenté de définir les règles d’une discussion ordonnée entre les différents partenaires du débat démocratique. Bien entendu, ce qui vaut pour les instances parlementaires vaut aussi pour la société toute entière. Il y a certes des limites à l’expression des opinions, lorsqu’elles peuvent nuire gravement à autrui, par exemple lorsqu’il s’agit d’ostraciser certaines catégories en termes racistes.

Mais avec le délit d’entrave à l’IVG on rentre dans le cercle le plus sensible, celui qui circonscrit la liberté de pensée et la liberté d’exprimer sa pensée. Et de plus, dans un domaine où la conscience morale est sollicitée de la façon la plus vive, la plus aiguë. L’État exerçant une police de la pensée intervient à l’encontre de ce qu’il y a de plus décisif et de plus sacré pour notre libre arbitre. On n’a pas tort d’en appeler à George Orwell.

Chronique diffusée sur Radio Notre-Dame le 12 décembre 2016.

Pour aller plus loin :

Messages

  • Bien sûr, Gérard Leclerc.

    • A l’écoute de l’édito ce matin sur Radio N.D., peut-être plus encore que de le lire le mot "scélérate" a été reçu comme une évidence cinglante. Quoi trouver de plus juste et explicite pour qualifier cette loi... Quant à la manière dont elle est assénée... Comment ne pas réagir. Et quand on est sur une pente...

      Il y a peu de temps alors qu’ici et là on se plaignait du silence de nos évêques sur tel et et tel sujet, le fait avait été signalé que les citoyens avaient le droit de réclamer et de dénoncer et, à leur suite, les clercs pouvaient, alors, plus facilement peut-être se faire entendre. J’avais ajouté que les hommes d’Eglise étaient aussi des citoyens à part entière, avec droit de vote etc... Mais voilà que s’étant exprimés au sujet de cette loi, leur situation d’ecclésiastique avait été agitée "rappelant" la séparation de l’Eglise et de l’Etat. D’excuses en prétextes d’aucuns auraient le droit de regretter une mauvaise foi évidente.

      Evoquer Orwell n’est pas excessif. D’accord avec vous, G. Leclerc.

  • Il me semble que cette loi marque en réalité l’aboutissement d’une mutation culturelle qui ne date pas d’hier et qu’on peut résumer ainsi : en France, la dénonciation du mensonge sur l’avortement est interdite.

    Cela fait bien longtemps que ce sujet est devenu un tabou : tabou dans la sphère publique, tabou dans les médias, tabou même dans l’Eglise et tabou - le plus terrible finalement - dans la vie privée.

    L’avortement, c’est aussi ce qui a rendu possible les transgressions bioéthiques. A partir du moment où l’on peut supprimer un foetus de quelques semaines, au nom du "droit de la femme", l’interdit de la destruction de l’embryon, au nom de la recherche et de la santé publique, devait tomber tôt ou tard. On peut dire que l’IVG a avorté l’éthique de la vie.

    Et quand un parlement est capable de voter une résolution reconnaissant l’avortement comme un pseudo "droit fondamental", la boucle idéologique est bouclée...

    Je me demande toutefois dans quelle mesure il ne sera pas possible de contourner cette loi liberticide. Après tout, rien n’interdit aux sites d’information destinés aux femmes en détresse d’IVG de se délocaliser dans des Etats plus favorables à la protection de la vie que la France. Est-ce que Mme Rossignol va aussi fermer l’internet comme en Chine pour y faire obstacle ?

    Et pourquoi pas une plateforme multilingue européenne pour la civilisation de la vie hébergée dans l’Etat du Vatican et accueillant des organismes dignes de confiance auxquels on pourrait recommander aux femmes en détresse d’IVG de s’adresser afin d’être ensuite réorientées vers un conseil local adapté ?

    www.vatican.va.vie, capitale de la civilisation de la vie...

  • Scélérats et lois scélérates

    Nous sommes désormais largement engagés dans une ère post-démocratique. Le passage s’est opéré insensiblement mais, c’est clair, notre régime est de plus en plus a-démocratique et oligarchique, en particulier sous les coups de boutoir répétés de l’UE et de ses avalanches de directives.

    Cette loi concernant un burlesque et cynique « délit d’entrave » à l’IVG (*) est clairement scélérate mais, en fin de compte, dans l’ordre des choses telles que les dessine depuis des années une classe médiatico-politique qui s’attache à déconstruire les règles sociétales anciennes pour imposer une morale nouvelle, pernicieusement totalitaire. Un politiquement correct, doublé d’une police de la pensée, qui n’a pas grand-chose à envier à la morale bourgeoise hypocrite du XIXe que dénonçaient les maos et les enragés sur les barricades de 68.

    Mœurs et profit, indissociablement liés, la société ultra libérale ne peut pleinement prospérer qu’en rendant ses habitus contraignants et en réprimant toutes les résistances, qualifiées, au besoin, de déviances criminelles. L’alliance du soft power et du Code pénal au profit de l’Argent et du caprice hédoniste...

    Contrairement à ce que pensent et proclament bien des conservateurs aigris - éternels profiteurs tranquilles du régime, quel qu’il soit -, c’est par un réflexe libertaire qu’il sera possible de se dégager de l’étreinte mortelle dans laquelle la société est de plus en plus étroitement enserrée.

    L’anarchie plus un, c’est la solution radicale - et réaliste - que préconisait, il y a quelques quarante ans de cela un ami qui, depuis, a avancé sur des voies spirituelles exigeantes et inattendues.

    * Une sorte d’apothéose de la Hollandie qui a pondu avec frénésie et obstination en un quinquennat une série de lois toutes plus tordues et délétères les unes que les autres.
    Il faut absolument lire, si ce n’est déjà fait, l’ouvrage de M.M. Gérard Davet et Fabrice Lhome,
    “Un président ne devrait pas dire ça” (Stock, septembre 2016). On y découvre les coulisses et l’envers du décor, stupéfiants, de cet ahurissant pouvoir présidentiel autiste et bavard impénitent qui a plongé la France et les Français un peu plus profondément dans le bourbier.
    Il ne reste plus que cinq mois, pourtant, on peut encore redouter quelques ultimes coups en vache de cette équipe de pieds nickelés qui refusent obstinément de prendre en compte la réalité...

    • Oui , on peut redouter les coups tordus on peut aussi demander leur départ. C’est ce que je fais.

    • Non. Ce n’est pas une ère post-démocratique mais une crise de la démocratie.

      Il n’y aucun système post-démocratique en vue.

      Comme alternative, on voit bien des machins qui ressemblent à des régimes autoritaires à légitimation pseudo religieuse comme en Russie.

      Ca peut plaire aux pigeons mais ça n’a rien de post-démocratique. C’est pré-démocratique...Pour être post-démocratique, il faut avoir connu la démocratie...

  • et dire qu’un personnage comme Fillion, porté aux nues par certains sous prétexte qu’il n’a pas eu de condamnation contrairement à ses principaux adversaires, s’est planqué en n’étant pas présent à l’assemblée le jour du vote de la loi : merci le courage de l’homme honnête et intègre !!

    on est dès maintenant rassuré que RIEN ne changera lors du prochain quinquennat, le ’système’ sait bien se défendre et continuera à mal gouverner.

Un message, un commentaire ?


Les forums restent ouverts durant 15 jours après la date de publication

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.