La formation du jugement

par Gérard Leclerc

mardi 20 octobre 2020

© Enzo Fortunato / CC by-sa

Le drame de Conflans-Sainte-Honorine oblige à revenir sur la vocation enseignante. Le professeur se doit d’initier ses élèves au sens de la critique, en abordant parfois les sujets qui fâchent. Mais l’esprit critique ce n’est pas le dénigrement, c’est l’exercice du jugement.

La tragédie de Samuel Paty renvoie à la vocation enseignante et à la difficulté pour un professeur de faire réfléchir ses élèves, sans crainte d’aborder les questions qui fâchent. Et Dieu sait que celles qui concernent l’islam sont particulièrement délicates, dès lors que l’auditoire comporte une proportion de jeunes musulmans. Peut-on prendre le risque de les blesser ? Cette expression doit elle-même être l’objet d’un discernement sérieux. S’il n’était plus possible d’aborder les sujets conflictuels, un climat généralisé de censure et d’auto-censure s’ensuivrait, avec des conséquences catastrophiques pour l’exercice même de la pensée.

Aux États-Unis l’obsession des discriminations conduit à des mesures extrêmes à l’égard de l’édition d’ouvrages susceptibles de mécontenter des segments de population. Chez nous, en ce qui concerne le système scolaire, ce sont les enseignants qui sont obligés de se surveiller. Et on les comprend d’autant mieux, suite au drame de Conflans-Sainte-Honorine.

Pourtant, Samuel Paty était entouré de beaucoup de sympathie. On le décrit comme gentil et drôle. Il était sans doute à mille lieues d’imaginer ce qui lui est tombé dessus et qui, à l’analyse, se comprend comme une enchaînement fatal dont les causes étaient devenues hors contrôle. S’il y avait eu simple explication entre lui et les parents mécontents, l’affaire aurait pu se conclure rapidement, mais la mise en ligne d’une vidéo accusatoire a déclenché le processus infernal. Nous savions bien en quoi les réseaux sociaux peuvent être nuisibles.

Mais le problème initial, sur lequel il convient de concentrer son attention, est bien celui de la formation des intelligences. On répète sur tous les tons qu’il faut apprendre aux jeunes l’esprit critique. Celui-ci passe notamment par l’usage des caricatures. Sans doute, mais ne s’agit-il pas essentiellement de revenir à ce que signifie la critique. Critiquer de krinein en grec, c’est exercer sa faculté de jugement. Apprendre à juger, exercer son discernement, c’est tout le secret de la pédagogie.

Chronique diffusée sur Radio Notre-Dame le 20 octobre 2020.

Messages

  • Bonjour,
    Rien ne peut excuser l’assassinat de M.Paty, c’est évident. Je pense toutefois à la phrase de Camus "l’homme s’empêche", et, en tant que professeur moi-même, je n’aurais pas montré à une classe d’élèves catholiques une caricature blessante du Christ ou de la Vierge Marie pour parler de la liberté d’expression car "je me serais empêché" de les choquer par respect pour leur Foi ; je ne leur aurais pas demandé non plus de sortir pour ne pas les choquer pour la simple raison qu’il est interdit de faire sortir des élèves d’un cours sauf s’ils sont accompagnés chez le CPE.
    Mais j’aurais trouvé d’autres exemples pour former leur jugement et pour illustrer la liberté d’expression que cela soit sous les régimes communistes, nazis ou sur l’interdiction récente qui a été faite à Mme Agacinsky de venir faire une conférence à l’université de Bordeaux sur les lois bioéthiques parce qu’une poignée d’anti-fa et LGBT avait contesté son invitation. Et les exemples fourmillent de liberté d’expression à géométrie variable sur certains médias selon que vous êtes "progressiste" ou "conservateur".
    Bien cordialement et merci pour votre revue et votre émission sur CNews.
    Pascal MICHEL

  • Lors d’une discussion entre amis, le message de Pascal MICHEL (22 octobre, 23:13) a appelé quelques réactions, en vrac : il est évident qu’aucun crime ne saurait être excusé, "s’empêcher de" faire ou dire, en un mot, "s’autocensurer" "est la pire des choses" et signifie de nos jours démissionner, courber l’échine, en bref, faire preuve de lâcheté ; et à propos de "respect", si absolument tout est permis, encouragé, même plus : conseillé, alors la notion même de respect est obsolète ; et enfin, les lignes de Pascal Michel seraient, par les temps qui courent, qualifiées de "complotistes" terme brandi pour, semble-t-il, clouer le bec et paralyser la plume à tout éventuel contradicteur... Au bout d’un lourd silence, quelqu’un est intervenu pour avancer que, malgré le flot d’infos et de commentaires, le simple citoyen ignore ce qui s’est vraiment passé avant cette fin abominable ; et si on comprend le ressentiment contre le tchéchène présenté comme le tueur, d’aucuns seraient en droit de penser qu’il aura pu être l’outil, l’exécutant de cet assassinat pensé, formaté et accompli par on ne sait quelle (s) force(s) obscure(s), pour faire bref, à qui profiterait ce drame. Et enfin, au nom de la défense d’une liberté d’expression à tout va, combien de citoyens auront à ce jour perdu la vie...

    Etait-ce le Gal de Gaulle qui soulignait l’importance d’éviter à tout prix et en toutes choses "le point de non-retour" ? L’hommage officiel à la victime s’imposait, il lui a été rendu. La suite en appelle au discernement et à la volonté ferme de contenir les excès et rétablir la confiance.
    Personne ne saurait accepter l’idée et le fait que la vie de Samuel Paty lui aura été volée pour rien !

Un message, un commentaire ?


Les forums restent ouverts durant 15 jours après la date de publication

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.