Traduit par Bernadette Cosyn

La diversité des croix

par Howard Kainz

lundi 6 mars 2017

J’ai entendu certains dire (vous aussi, probablement), parlant du cours de leur vie : « je n’aurais rien voulu changer, je le referai à l’identique. »

Je trouve de telles déclarations absolument incroyables. Je pense à ma propre expérience, aux listes de « pour » et de « contre » que j’avais l’habitude de dresser lorsque confronté à une décision d’importance (les « pour » et « contre » étant souvent en nombre égal) et aux nombreux regrets qui ont parfois suivi mes erreurs – voire mes péchés.

Quand je prie pour les pauvres âmes du Purgatoire, je me les représente souvent comme souffrant des conséquences de mauvais choix, et souhaitant peut-être être en mesure de faire quelque chose pour revenir en arrière et corriger telle ou telle décision. Mais malheureusement, le temps va toujours de l’avant, on ne peut pas revenir en arrière.

J’ai conscience que mon avis en ces matières est lié à mon caractère. William James, dans « Varieties of Religious Experience » (Diversité de l’expérience religieuse) signale deux types opposés de personnalités – les « nés une fois pour toutes » et les « deux fois nés ». Les « nés une fois pour toutes » sont ces gens religieux qui suivent ce qu’ils considèrent comme le droit chemin, sont généralement satisfaits d’eux-mêmes et n’ont pas de regrets. Les « deux fois nés » sont plus introvertis, insatisfaits d’eux-mêmes et/ou du monde, ressentent des désirs contradictoires, qui les conduisent parfois à une expérience de conversion et à « naître de nouveau » dans une condition plus heureuse.

En ce qui concerne les croix (les choses que nous devons supporter concernant les autres et nous-mêmes), je suggérerais une division quelque peu similaire :

1) Il y a de nombreux individus innocents mais néanmoins affligés de lourdes croix : par exemple, ils souffrent de maladies génétiques, de mauvais traitements immérités, de rejet en raison d’une difformité ou de difficultés d’élocution, ou ils sont torturés par un sens moral pointilleux, contrairement à la grande majorité.
2) A l’autre extrémité, il y a ceux qui se sont attiré les croix : un homme condamné à une lourde peine de prison, pour quelques instants de fureur ou de vengeance ; une mère de famille mariée à un alcoolique irresponsable, en raison d’une toquade de jeunesse l’ayant menée à un mariage irréfléchi ; ou un homme qui s’est joint à des associés corrompus, en raison d’une ambition et d’une avidité juvéniles ; ou quelqu’un dans la quarantaine devant s’accommoder d’un corps souvent maltraité par abus de drogues, d’alcool, par excès de nourriture...etc

Malheureusement, ces derniers ne peuvent pas dire facilement : « comment Dieu peut-il me faire ça ? » ou « pourquoi Dieu m’envoie-t-il de telles croix ? ». Parce qu’ils savent comment ils en sont arrivés là et qu’ils ne peuvent pas retourner en arrière pour prendre « la bonne direction ».

Eux comme nous pouvons être sûrs que Dieu est toujours prêt à nous aider à nous réformer et à changer d’orientation, où à supporter patiemment. Et rien qu’être conscient du trou où l’on est tombé après l’avoir soi-même creusé peut être un catalyseur pour la rédemption et la sainteté. La liste est longue de grands saints ayant suivi ce cheminement.

La plupart d’entre nous se trouvent à mi-chemin entre ces deux extrêmes.

Mais si nous avions des préférences en ce qui concerne les croix, le meilleur choix sera toujours celui que Jésus propose : « prenez mon joug et suivez mon enseignement, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos pour vos âmes. » (Matthieu 11:29) A savoir le type de croix que le Seigneur a promis de façonner, proportionné à notre faiblesse, et apportant véritablement le repos pour nos âmes, et non l’anxiété, la rancœur ou un sentiment de futilité.

Endurer des croix dont nous ne sommes pas responsables peut même nous apporter une forme de joie – comme pour les Apôtres qui se réjouissaient « d’avoir été trouvés dignes de souffrir des reproches pour le nom de Jésus. » (Actes des Apôtres 5:41) Ou la sérénité de la « petite voie » de Sainte Thérèse de Lisieux – simplement supporter les différentes souffrances, maladies, agacements ou même l’hostilité des autres et « offrir tout cela ».

Si vous n’êtes pas si innocent et poussé à la pénitence pour les péchés, la meilleure approche est probablement celle donnée par Saint Jean-Baptiste, quand des pécheurs lui ont demandé quelle pénitence pratiquer (Luc 3:12-14). Il a dit aux collecteurs d’impôts de faire leur travail sans réclamer davantage, il a dit aux soldats de se contenter de leur solde, d’éviter l’extorsion et de ne pas accuser faussement – en d’autres mots : faites votre devoir, n’utilisez que la force nécessaire et soyez respectueux des personnes. Pas d’actes de pénitence spectaculaires, rien que des pas en avant consciencieux, jour après jour.

Cette forme de conseil spirituel a été répétée à Lucia dos Santos, la voyante de Fatima qui est devenue religieuse, et qui voulait répondre aux questions qu’on lui posait sur les formes de pénitence que Dieu désirait au 20e siècle. En 1945, le Seigneur a clarifié ce qu’il attendait dans une apparition à Lucia : « le sacrifice requis de chaque personne est l’accomplissement de ses devoirs et l’observance de ma Loi. C’est maintenant la pénitence que je cherche et que je demande. »

Les croix sont inévitables. Mais qu’elles soient de celles qu’on s’est attirées sur soi ou celles, bien meilleures, que nous n’avons pas invitées, les conseils du Baptiste ou de Jésus à Lucia sont des plus pertinents pour la plupart d’entre nous.

Si nous avion un accès privilégié au panorama spirituel universel, nous serions probablement frappés par la diversité presque infinie des croix, certaines méritées, d’autres imméritées. Nous pourrions découvrir que ceux qui sont assujettis à un certain type de croix sont plus capables de comprendre la situation des personnes ayant des croix similaires – et réciproquement, elles sont mieux comprises par ces personnes.

Quand nous entendons un banal « je comprends votre situation », cela peut aider et consoler. Mais quand nous sommes confronté à un spécifique « oui, je suis passé par là, nous sommes frères », c’est bien différent.

Cela aide également de se rappeler que, dans la mystérieuse économie chrétienne du salut, les souffrances que nous portons aident d’une certaine manière à procurer le salut à d’autres, probablement à plusieurs personnes que nous ne connaissons même pas.

Mais espérons – et employons ce Carême pour qu’il en soit ainsi – que la plupart de nos futures croix soient « faites sur mesure » et non de celles que nous attirons sur nos têtes.


Howard Kainz est professeur émérite de philosophie à l’université de Marquette. Il est l’auteur de plusieurs livres.

Illustration : « vieil homme désespéré » par Vincent van Gogh, 1890 [musée d’Otterlo – Pays-Bas]

Source : https://www.thecatholicthing.org/2017/03/04/the-varieties-of-crosses/

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