La dérobade de Jonas... et les nôtres

par le le Père Paul D. Scalia, traduit par Bernadette Cosyn

mercredi 18 mars 2020

Sarcophage dit « de Jonas » (détail), réalisé vers l’an 300
[Musée du Vatican]

Considérons l’étrange mais instructive histoire de Jonas. Nous savons tous qu’il a fui l’appel de Dieu et a fini dans le ventre d’une baleine. Mais ensuite, il y a la partie de l’histoire moins connue : la seconde chance accordée à Jonas, quand il va finalement prophétiser à Ninive. Entendant proclamer leur funeste destin imminent – Encore quarante jours et Ninive sera détruite ! (Jonas 3:4), les Ninivites se sont repentis, ont imploré miséricorde et ont été épargnés.

Ce qui aurait dû réjouir Jonas. En dépit d’un début chaotique, il s’est révélé un prophète efficace. Mais au contraire, cela déplut grandement à Jonas, et il se mit en colère ! (Jonas 4:1). Pourquoi ? Parce que les Ninivites étaient les ennemis d’Israël. Ninive était la capitale de l’empire assyrien et sa survie signifiait la continuité de l’oppression pour le petit Israël. Alors dans le dernier chapitre du livre, nous le trouvons boudant, je savais que tu es un Dieu indulgent et miséricordieux, lent à la colère, plein de bonté , renonçant à punir. (Jonas 4:2)

Jonas témoigne ironiquement de la miséricorde de Dieu, par ressentiment et non par gratitude. Toute la morale du livre est que le prophète doit partager et intérioriser la volonté miséricordieuse de Dieu. Dieu désire le salut des Ninivites tout autant que Jonas désire leur perdition. Et pour que le prophète ait quelque authenticité, il doit partager le désir de Celui dont il porte la parole. Pour la défense de Jonas, il faut dire qu’il comprenait tout cela... ce qui est la raison de sa fuite en première instance.

La leçon de Jonas vient à l’esprit quand nous entendons les mots rebutants de Notre Seigneur : aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent (Matthieu 5:44). Il y a plus qu’un petit Jonas en chacun de nous. Nous connaissons le commandement de Jésus. Nous le reconnaissons et le saluons de loin. Nous admettons de bon gré que c’est un noble sentiment. Mais nous sommes comme Jonas dans notre dérobade vis-à-vis de lui.

Notre dérobade prend la forme du respect partiel de Son commandement du pardon – par exemple quand nous disons des choses telles que celles-ci : « certainement, je pardonnerai à mon ennemi... quand il me demandera pardon ». De fait, nous devrions choisir de pardonner à notre ennemi avant qu’il ne montre de signe de repentance – et même s’il ne se repent finalement pas. Notons que dans les Évangiles, Notre Seigneur, dans certains cas, accorde le pardon sans qu’il soit explicitement demandé, ou même, parfois, espéré (voyez l’exemple du paralytique dans Marc 2).

Ou bien nous fuyons la demande en banalisant le besoin de pardon. Nous faisons peu de cas de ce qui est mal (« t’en fais pas pour ça... pas de souci... tout va bien ») et nous passons notre chemin. La méthode préférée d’évitement de notre culture est de réduire le commandement d’amour du Christ à une simple tolérance. Comme s’Il nous avait commandé de tolérer nos ennemis, comme s’Il nous avait dit : « tolérez-vous les uns les autres comme je vous ai tolérés ». De fait, la fascination actuelle pour la tolérance (tout spécialement parmi les catholiques allergiques à la doctrine) est une façon à la Jonas de fuir les demandes de l’Évangile.

Arrêter de se dérober, c’est vouloir et désirer ardemment ce qui est bon pour nos ennemis, tout comme le Christ lui-même l’a fait ; vouloir ce qui les amène à la sainteté dans ce monde et au salut dans le monde à venir. Regardant Ses ennemis depuis la Croix, alors mêmes qu’ils Le crucifiaient, le Christ désirait qu’ils soient avec Lui. Sans attendre leur repentance ni minimiser leur méchanceté, Il a prié : « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font » (Luc 23:34)

Dans un sens, nous ne pouvons pas nous empêcher de fuir. Notre nature déchue par elle-même est incapable d’un tel pardon . Nous sommes trop égoïstes, trop effrayés par le coût à payer. Et à ce moment-là, nous prenons conscience d’avoir besoin d’une régénération intérieure avant d’être capable d’obéir à Son commandement. Nous ne pouvons pas unir notre volonté faible et égoïste à Sa généreuse miséricorde tant que Sa grâce ne nous pousse pas.

Comme le fait remarquer le Catéchisme, « il est impossible de garder le commandement du Seigneur en imitant de l’extérieur le modèle divin ; il doit y avoir une participation vitale, venue des profondeurs du cœur, à la sainteté, la miséricorde et l’amour de notre Dieu ». (§2842).

Cette participation vitale – notre filiation divine, en fait – requiert de nous que, comme enfants de Dieu, nous partagions Son amour pour nos ennemis. Jésus relie explicitement la miséricorde à la filiation : afin que vous soyez les enfants de votre Père céleste. Mais la filiation divine requiert plus encore : à savoir que nous soyons tellement unis à notre Père céleste que nous désirions pour nos ennemis et persécuteurs ce que Lui-même désire.

Malheureusement, nos prières pour nos ennemis tendent à être centrées sur nous : « Mon Dieu, rends-les tels que je pense qu’ils doivent être... Seigneur, fais qu’ils arrêtent de m’embêter... Père Tout-Puissant, dis-leur de se tenir tranquilles. » Il est évident qu’aimer nos ennemis et prier pour nos persécuteurs en enfants de Dieu signifie désirer qu’ils deviennent tels que Dieu le désire et non pas tels que nous pensons qu’ils devraient être. Cela signifie participer à la volonté de Dieu en vue de leur propre bien.

Plus important, c’est la grâce de Dieu – cette participation vitale – qui entraîne notre volonté à ce pardon. Il donne un commandement extraordinaire parce qu’il donne aussi la grâce pour y répondre. La prière de Saint Augustin s’applique ici : da quod iubes, Domine, et iube quod vis (donne ce que tu commande et commande ce que tu désires). Notre Seigneur peut commander cette apparente absurdité d’aimer nos ennemis et de prier pour nos persécuteurs précisément parce qu’Il nous a déjà donné la grâce de le faire.

Jonas se prépara à fuir... loin de la face du Seigneur (Jonas 1:3). Nous pourrions glousser de la réaction du prophète (je pense que nous sommes censés le faire). Mais cette histoire nous accuse tout autant. Que la grâce du Fils de Dieu accroisse en nous notre participation vitale à Sa miséricorde afin que nous puissions être les enfants de notre Père céleste – et que nous soyons reconnus comme tels.


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