FC 591 – 28 mars 1958

La croix et la Résurrection, mystère du Christ (pour la vigile de Pâques)

par le R.P. Louis Bouyer

mercredi 5 octobre 2011

L’opposition de la lumière aux ténèbres qui enveloppe de son symbolisme la profession de foi préalable à l’initiation baptismale reparaît avec un nouvel éclat au début de la nuit de Pâques où cette initiation, traditionnellement, devait se consommer.

Le baptême, en effet, association du croyant au mystère de mort et de résurrection qui est le grand fait chrétien annoncé par l’Evangile, s’accomplissait primitivement au cœur de la nuit de Pâques. Il y était comme l’introduction des nouveaux chrétiens à la célébration eucharistique de la résurrection. Mais le baptême lui-même n’avait lieu qu’au terme d’une longue vigile nocturne dont on peut dire qu’elle constituait l’initiation suprême.

Cette vigile, remplissant la nuit de lectures bibliques méditées dans la prière, avant la célébration eucharistique, développe les implications de cette « conversion », c’est-à-dire littéralement de cette « ré-orientation », du candidat au baptême, à la suite de sa renonciation à Satan. Il s’était alors tourné vers l’Orient pour proclamer son adhésion au Christ ; c’est-à-dire qu’il avait salué le Christ comme le soleil levant, attendu pour dissiper les ténèbres du monde.

C’est cette attente que la vigile va remplir

Elle suppose que le fait chrétien, le grand fait de la croix et de la résurrection, n’est pas simplement un fait passé. C’est aussi bien le grand fait de l’avenir : du Christ mort et ressuscité une fois pour toutes, le chrétien, dans l’Eglise, doit toujours attendre le retour, pour amener, dans la mort au monde présent, la résurrection des croyants, la nouvelle création d’un monde régénéré.

Mais c’est aussi, entre les deux, ou plutôt ce doit être, pour le chrétien, le grand fait du présent : le fait de notre union sacramentelle à la mort et à la résurrection du Christ, préparant la consommation ultime et déjà, pour la foi, l’inaugurant.

C’est pourquoi la vigile, après le baptême, mènerait à l’eucharistie, où l’Eglise célèbre tout le mystère du Christ, mort et ressuscité, anticipant du même coup son retour glorieux et notre entrée définitive dans le Royaume de Dieu.

Ce sens de la vigile, la cérémonie du lucernaire pascal, la bénédiction de la lumière des lampes à la tombée de la nuit, va aussitôt le suggérer avec une extraordinaire richesse expressive.

Au sein de l’obscurité complète, le feu nouveau va être tiré de la pierre, symbole du Christ ressuscité sortant du tombeau.

A ce feu va être allumé le cierge pascal, puis, progressivement, tous les cierges que tiennent en main le clergé et les fidèles.

Alors, ayant fait saluer trois fois la « Lumière du Christ » d’un triple « Deo Gratias ! », le diacre en vêtements de fête va chanter dans l’église nouvellement illuminée l’Exultet, l’ « eucharistie lucernaire » : la grande bénédiction de la lumière de Pâques victorieuse des ténèbres du monde.

Ce cantique à la lumière du Christ ressuscité, au début de l’initiation chrétienne définitive, est une invitation à la joie exultante.

Les catéchumènes savent déjà qu’être appelé à la foi, c’est être appelé à lutter, à lutter jusqu’à la Croix.

Mais, maintenant qu’ils ont consenti, la promesse d’une joie sans mélange peut leur être faite : l’annonce de la victoire du Christ, qui appartient à tous ceux qui auront lutté, avec lui, contre les puissances du mal, jusqu’à la mort.

Cette joie à laquelle invite l’Exultet est vraiment le fond de la foi chrétienne. On n’a pas réellement pénétré celle-ci aussi longtemps qu’on a pas saisi la transfiguration victorieuse qu’elle apporte à toute notre vue du monde.

Répétons-le : loin de nous illusionner sur la réalité, le christianisme nous force à regarder en face et à voir jusqu’au fond la réalité terrible du mal en ce monde. Mais il ne nous laisse pas sur cette vision.

Il nous découvre le « plus fort », qui est le Créateur du monde, par lequel le monde a été comme envahi, et qui a terrassé ce « fort » qui était le prince de ce monde : la puissance despotique par laquelle les forces du mal nous écrasaient.

Dorénavant, tout change de face. Ce qui était impossible à notre infirmité, la force de Dieu l’a accompli, non seulement pour mais dans notre faiblesse. Nous ne sommes pas conviés simplement à échapper aux forces hostiles ; nous sommes appelés à les vaincre.

Les perspectives qui nous sont rouvertes sont celles d’un monde tout entier régénéré dans le Christ, à partir d’une humanité intégralement restaurée, dans son corps comme dans son âme.

Car la joie de Pâques, la joie de la foi, n’est pas seulement une joie de l’âme, c’est la joie de l’homme tout entier, corps et âme, et c’est la joie cosmique. Toutes choses refleurissent et les Anges s’unissent aux créatures inférieures, ou plutôt l’homme et tout son univers se réunissent avec les Anges fidèles pour glorifier Dieu dans une commune allégresse.

Cet invitatoire initial, cet hymne de victoire donne la clef de la vigile et de ce à quoi elle conduit. En même temps, on y trouve le thème autour duquel vont s’organiser tous les thèmes des lectures et des prières qui occuperont la nuit. Le cierge pascal y est salué, en effet, comme un rappel de la colonne de feu qui guida et protégea les Israëlites, lors de la première Pâque, pour les faire sortir d’Egypte et passer la mer Rouge. Nous sommes par là introduits au cœur des symboles et des réalités bibliques.

Cette fête initiatique des chrétiens, qui est la fête de la Résurrection du Christ, est le fête de Pâques. Dans ces simples affirmations, c’est toute l’économie de la révélation, du développement de la Parole de Dieu dans l’Ecriture et dans la prédication de l’Eglise, qui se trouve ramassée.

Qu’est-ce que la Pâque en effet ? C’est d’abord l’événement créateur du peuple de Dieu dans l’ancienne alliance : l’intervention fondamentale de Dieu, correspondant à la promesse faite à Abraham. Dieu est « passé » mystérieusement par l’Egypte où les siens étaient en esclavage, pour les faire « passer » eux-mêmes de cet esclavage à la liberté, des ténèbres de la mort à la lumière de la vie.

Cette double interprétation étymologique du mot « Pâques », en rapport avec l’exode des juifs hors d’Egypte, résume tout ce que la tradition juive, puis chrétienne, a reconnu dans la Pâque ancienne.

Mais, suivant l’interprétation que l’Eglise elle-même a donnée dès le début à l’ancienne alliance, les faits majeurs de celle-ci ne sont que des esquisses et des préparations des faits majeurs du Nouveau Testament. Dieu s’est affirmé comme le « Rédempteur », c’est-à-dire celui qui délivre en rachetant de l’esclavage, dans une délivrance d’abord matérielle, bien que déjà riche de toutes sortes d’implications spirituelles. Mais, ainsi, on peut dire qu’il présageait la délivrance toute spirituelle qu’il allait accomplir dans le Christ et qu’il y ouvrait à l’avance l’esprit et le cœur des hommes.

Le vrai « passage » de Dieu parmi nous, c’est celui, en effet, qui s’est accompli dans la vie terrestre de Jésus-Christ, la Parole de Dieu fait homme. Le véritable exode, c’est celui par lequel l’Homme-Dieu, dans sa mort et sa résurrection, est « passé » de ce monde à son Père. La vraie Pâque, c’est donc le mystère du Christ mort et ressuscité. Il est lui-même cette colonne de lumière qui doit nous guider hors de la nuit de l’Egypte vers le pays promis.

Et c’est pourquoi la Pâque, c’est encore notre « passage » à sa suite du péché à la grâce, des ténèbres de l’ignorance à la lumière de la foi, de la mort à la vie. La colonne visible du cierge pascal, symbole du Christ ressuscité toujours présent dans l’Eglise, nous conduit donc non pas vers la mer Rouge, mais vers les eaux du baptême. Dans ces eaux seront ensevelis non pas des ennemis visibles, mais notre « vieil homme », c’est-à-dire cette humanité gâtée qui est en nous tout ce qui appartient aux puissances démoniaques du péché. Et nous-mêmes nous en émergeons, comme nés de nouveau dans la résurrection du Sauveur, pour entrer avec lui dans la terre promise, dans le Royaume de Dieu.

Louis BOUYER

A paraître dans Initiation Chrétienne, coll. Credo, Plon.

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