La conversion des barbares

par Vincent Aucante

mardi 17 mai 2016

Pendant presque trois millénaires, de l’Antiquité égyptienne à la chute de Constantinople, les barbares ont ravagé et pillé les civilisations, de la Chine à l’Empire romain en passant par les royaumes indiens ou perses. Ces barbares vont pourtant être convertis, certains au christianisme, d’autres au bouddhisme ou à l’islam...

Pour comprendre comment ces conversions ont pris corps, il faut retenir une caractéristique commune à tous les barbares, Huns, Sarmates, Goths, Vandales, Gépides, To Pa, Scythes ou Bédouins : ils vivent en tribus ou en clans, et leur appartenance à la communauté résume l’essentiel de leur identité. Si les membres d’un même clan bénéficient ainsi d’une solidarité familiale et tribale intense, leur liberté personnelle se réduit à vivre conformément aux règles communes. Le chef lui-même n’est pas un roi au sens où il exercerait un pouvoir indiscutable sur ses sujets à la manière d’un empereur romain ou chinois. Tacite le note déjà à propos des Germains, non sans surprise : «  Le roi ou le chef, chacun selon son âge, selon sa noblesse, selon la gloire de ses campagnes, selon son éloquence, se fait écouter par l’ascendant de la persuasion plutôt qu’en vertu de son pouvoir de commander  » (Germanie, chap. XI).

Chez les peuples germaniques et gotiques, le pouvoir appartient à la communauté des notables, le mallum. C’est aussi cette assemblée qui prononce les jugements graves après avoir consulté les sages dépositaires de la mémoire collective, les rachimbourgs, que l’on retrouve chez les Lombards, les Francs ou les Burgondes. Chez les Celtes, les assemblées de druides se réunissent dans des lieux sacrés isolés, où elles tiennent lieu à la fois de tribunal et de conseil politique. Cette même structure est encore présente chez les Vikings du IXe siècle, dont les liens familiaux au sens large structurent toutes les relations sociales.

Le pouvoir du chef barbare élu dépend de cette «  diète  » qui seule oriente la politique commune de la tribu. Ainsi, chez les Gaulois, il faut l’assemblée de Bibracte pour que Vercingétorix obtienne, non sans peine, la reconnaissance des tribus gauloises, unies contre le même ennemi : Rome. Vercingétorix est donc le «  roi  » des Gaulois en tant que chef de guerre élu par l’assemblée, et non un roi ayant hérité d’un titre héréditaire. Il existe une coutume semblable chez les Bédouins qui recourent, après la mort de Mahomet, au conseil des sages des tribus, le mala, pour élire successivement Abu Bakr, Omar, Utman et Ali. Chez les Mongols, c’est le Kurultay, l’assemblée des tribus, qui élit et proclame le chef. Le plus célèbre est celui de 1206 qui intronise Gengis Khan comme khan suprême de la horde. Bref, la nature du pouvoir au sein des institutions politiques barbares n’est pas individuelle, mais collective, comme l’ensemble de leur société. Les aristocraties suédoise et polonaise conserveront longtemps ce pli, sous une forme atténuée. De même la nomination du prince électeur de Bohême est un héritage de cette tradition.

Il faut penser la conversion des barbares au christianisme selon ce pli communautariste : la décision de l’assemblée prime sur la liberté des individus, fussent-ils des chefs. On retrouve cette configuration à propos du baptême de Clovis. Grégoire de Tours est surpris que le roi franc, converti en privé au catholicisme, n’entraîne pas son peuple dans un baptême public (Histoire des Francs, l. II, chap. 31 et 32). Mais Clovis refuse de s’engager ouvertement sans l’aval de l’assemblée du peuple, pour des raisons culturelles et politiques évidentes : son pouvoir lui vient de cette assemblée. La même situation est observée par Bède le Vénérable lors de la conversion d’Edwin de Northumbrie et de celle de son peuple (Histoire ecclésiastique du peuple anglais, l. II, chap. 13). L’évêque Avit de Vienne est confronté à une situation semblable avec le roi des Lombards, qui a adopté en privé le catholicisme, mais n’en fait pas montre publiquement, dans l’attente d’un mallum qui prononcera la conversion de tout le peuple. Beaucoup plus tard, la conversion des Islandais au christianisme passe aussi par une décision préalable de la haute cour, le althing, dont l’histoire écrite a gardé trace. De même l’adoption du catholicisme par les Wisigoths d’Espagne (qui étaient ariens) conclut un long processus, initié certes par le roi Reccared, mais confirmé par une grande assemblée de la chevalerie gotique. L’incompréhension des évêques latins, accoutumés aux décisions autoritaires des empereurs romains, est ici flagrante. Il faut d’ailleurs noter qu’ils seront exclus des assemblées délibérant de ces conversions collectives.

L’impuissance des conversions individuelles devant la primauté communautaire est confirmée de multiples manières. Ainsi Genséric, le roi vandale, aurait été converti de cœur au catholicisme, mais il suit son peuple lorsque le mallum décide de choisir plutôt l’arianisme. La conversion des Goths est plus laborieuse. Un certain Théophile, évêque de Gothie, est mentionné au concile de Nicée, indiquant la présence de chrétiens sur les terres gotiques du Danube, probablement des familles d’esclaves capturés en Cappadoce. Ulfila, quelques années plus tard, poursuit la tâche d’évangélisation des Goths. Mais comme cette entreprise n’a pas reçu l’aval de l’assemblée des sages, les chrétiens sont persécutés par les Goths. Certains meurent en martyrs, comme saint Saba, et d’autres partent avec Ulfila se réfugier sur les terres de l’Empire romain. C’est là qu’il crée l’alphabet gotique pour traduire la Bible, œuvre promise à un riche avenir. Par la suite, les Wisigoths, les Ostrogoths, les Burgondes et les Lombards adopteront collectivement l’arianisme.

La conversion des barbares nomades a d’une certaine manière été plus facile que celle des sédentaires. N’ayant ni temple ni lieu de culte établi, ils ont en effet une conscience intuitive de la transcendance divine. Tous les turco-mongols vénèrent ainsi le Ciel bleu divinisé ou Tengri, des Kiptchaks aux Hioung-nou : il les accompagne tout au long de leurs voyages, et devient l’un des lieux de séjour des âmes des défunts. Les Mongols et les Turcs ont donc une claire conscience de la présence d’un Dieu unique transcendant, présent partout et présidant aux entreprises des hommes. Hulagu y fait référence dans sa lettre à Saint Louis en faisant sienne la formule chrétienne du monothéisme, ego sum Deus solus. Et Arghun, dans sa lettre au pape Nicolas IV, insiste sur le fait que «  les Chrétiens ne contreviennent pas à la religion et aux ordres du Ciel éternel  ». Aussi n’est-il pas étonnant que les nomades embrassent assez rapidement l’une ou l’autre forme du monothéisme ou du bouddhisme, qu’ils soient Arabes, Khazars, Alains ou Mongols. Ces conversions se font tribu par tribu, si bien que plusieurs religions peuvent cohabiter au sein d’une même confédération barbare. Ainsi musulmans, chrétiens, juifs et païens seront-ils tous également respectés en Khazarie. De même, les premières confédérations arabes qui conquièrent le Proche-Orient et l’Égypte au début du VIIe siècle comprennent-elles des tribus juives et des tribus chrétiennes aux côtés de ceux qui ont suivi la prédication de Mahomet.

L’adoption du monothéisme par la tribu dominante entraîne souvent la conversion progressive de l’ensemble des tribus affidées, comme cela se produira avec l’adoption du christianisme monophysite chez les Ghassan, une confédération de tribus arabes alliées des Byzantins. Dans la confédération arabe des Lakhmides, dont les dirigeants sont majoritairement manichéens, on trouve aussi des chrétiens nestoriens, avant qu’ils n’adoptent tous le monothéisme des fidèles de Mahomet. En Arabie, depuis le IVe siècle, la plupart des tribus avaient d’ailleurs embrassé majoritairement le judaïsme ou le christianisme. Les documents de cette époque relatent par exemple que l’ermite thaumaturge Moyse devint le premier évêque des nomades arabes, et la Chronique de Séert raconte l’histoire de Hanan, commerçant médinois qui aurait évangélisé le Yémen au VIe siècle. Les nestoriens comptaient plusieurs évêchés sur la côte d’Arabie, le long du Golfe persique, dont témoignent les fouilles archéologiques réalisées sur l’île de Failaka, à Akkaz au Koweït, sur l’île de Sir Bani Yas, ou à Kharg en Iran.

Du côté de la steppe asiatique, la conversion de plusieurs tribus au christianisme est attestée dès le VIIe siècle : elle prépare celle des tribus mongoles et des populations du sud-ouest de la Chine. Les Ouïgours, d’abord séduits par le manichéisme, sont convertis très tôt les uns au bouddhisme, les autres au christianisme, avant de se sédentariser vers le IXe siècle. La conversion des Kèreit au christianisme nestorien est mentionnée au XIe siècle par Bar Hebraeus, et confirmée par Marco Polo. Elle est à l’origine de la légende du «  prêtre Jean  », qui fera rêver un temps les derniers croisés de Terre sainte. Le nestorianisme a aussi connu un vif succès chez les Kiptchaks, les Kara Khitaï, les Naïman et les Öngüt : en témoigne la fameuse stèle de Si-ngan-fou, en araméen et en chinois, ainsi que la présence parmi les textes des grottes de Mogao de traités nestoriens comme l’Éloge de la Sainte Trinité. Alors que le christianisme nestorien a été interdit en Chine au IXe siècle, il s’est maintenu le long de la route de la soie et a connu un réel succès parmi les peuples de la steppe. C’est même un Mongol qui, en 1281, devient le «  Catholicos  » de l’Église assyrienne nestorienne, et monte sur le siège patriarcal de Maragha en Iran, Mar Yahballaha III, qui était originaire de la région de Pékin et précédemment métropolite de Chine. La horde de Gengis Khan compte effectivement dans ses rangs des nestoriens, des taoïstes, des bouddhistes, des païens et des musulmans. Son héritier, Khoubilaï, en a maintenu la tradition : «  Dans les augustes écrits de l’empereur Gengis Khan, il est dit : pour ce qui est des religieux bouddhistes, nestoriens, taoïstes, musulmans, qu’on ne leur applique ni taxes foncières, ni taxes commerciales, ni aucune sorte de réquisition, mais qu’ils invoquent le ciel et demandent le bonheur de l’empereur  » (Édit de Khoubilaï, 1275).

L’empire mongol sera marqué pendant son premier siècle d’existence par la paix religieuse. Comme l’explique Mongka au dominicain Rubrouk qui cherche à comprendre cette tolérance religieuse, «  comme Dieu a donné à la main plusieurs doigts, de même il a donné aussi aux hommes plusieurs chemins  » (Voyage dans l’empire mongol, chap. XXXIV). La conversion des Alains au christianisme est plus tardive et ne se concrétise vraiment qu’au Xe siècle, sous l’impulsion du patriarche de Constantinople Nicolas le Mystique.

Le passage de la barbarie à la civilisation génère une autre manière d’aborder la foi religieuse : la plupart des barbares vont adopter en quelques générations le mode de vie des empires hautement civilisés qu’ils avaient conquis, entraînant l’émergence de l’empire carolingien en Occident, de la dynastie Ming en Chine, de l’empire moghol en Inde, ou du califat abbasside au Moyen-Orient. Le savoir passe alors par l’écriture et non plus par des mémoires vivantes garantes de l’homogénéité du clan comme le furent les rachimbourgs, les druides ou les chamanes. La préséance de la communauté tribale s’efface progressivement devant l’individu, surtout dans les grandes cités conquises où cohabitent souvent la religion des barbares victorieux et celle des autochtones. Dès lors, pour tous les descendants des barbares christianisés, la conversion devient une question personnelle, mais elle change aussi de sens. Il ne s’agira plus d’embrasser une nouvelle religion, puisque ces tribus se sont converties collectivement au christianisme, mais de se tourner intérieurement vers le Christ.


Régis Boyer, Le Christ des barbares, Paris, Cerf, 1987.

Françoise Briquel-Chatonnet, «  Les Arabes en Arabie du nord et au Proche-Orient avant l’hégire  », in Revue du monde musulman et de la Méditerranée, n°61, 1991, p. 38-41.

Hippolyte Delehaye, «  Saints de Thrace et de Mésie  », in Analecta Bollandiana, vol. XXI, 1912, p. 161-300.

Bruno Dumézil, Les racines chrétiennes de l’Europe, Paris, Fayard, 2005.

René Grousset, L’empire des steppes, Paris, Payot, 1965.

Karol Modzelewski, L’Europe des barbares, Paris, Flammarion, 2006.

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Pierre Rondot, Les Chrétiens d’Orient, Paris, Peyronnet, 1955.

Michel Rouche, Les origines du christianisme, Paris, Hachette, 2007.

Jean-Paul Roux, L’Asie centrale, Paris, Fayard, 1997.

Edward Arthur Thompson, The Visigoths in the Time of Ulfila, Oxford, Clarendon Press, 1966.

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