La cause des femmes

par Gérard Leclerc

lundi 9 mars 2015

Hier, c’était donc la Journée de la femme ! Que pourrais-je ajouter face à l’abondance des déclarations, voire des manifestes militants, d’autant que je souffre du défaut rédhibitoire de ne pas appartenir à ce qu’on appelait autrefois « le beau sexe ». L’emploi même d’une telle expression pourrait me valoir un vif reproche de sexisme, auquel s’ajouterait l’incrimination de rester fixé à ce qu’on appelle, avec la dernière sévérité, les stéréotypes de genre. Je me permettrais pourtant d’amorcer une brève réflexion sur le sujet, me prévalant d’un respect admiratif pour les filles d’Ève, auxquelles je dois, sans aucun doute, le meilleur de moi-même. En dépit de mes réserves, ce qu’on nomme la cause des femmes ne me paraît nullement négligeable. Je pourrais même ajouter que c’est une grande cause, qui vaut beaucoup mieux que l’idéologie souvent agressive qui entend la monopoliser.

Il est incontestable que le monde a changé fondamentalement, en rompant avec un modèle fondé sur la division rigoureuse des places et des missions en fonction de la dualité des sexes. La revendication féministe s’est, en quelque sorte, engouffrée dans une révolution économique et sociale, pour réclamer la stricte égalité. Ce qui, en soi, est parfaitement justifié. La difficulté, c’est qu’en acceptant toutes les règles du marché du travail, on ne pouvait qu’en épouser l’ethos profond, le mode de vie et même la philosophie. Ainsi se trouve expulsé des mœurs et de la vie commune tout espace de gratuité. La course à l’égalité produit le processus mimétique de la concurrence pour la seule réussite économique. L’abandon des stéréotypes féminins désormais péjoratifs amène un ralliement général aux stéréotypes masculins uniformément valorisés.

C’est tout le drame du livre manifeste de Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe, dont on fait d’ordinaire une lecture militante, sans voir qu’il constitue aujourd’hui un singulier aveu d’échec. Échec pour retrouver une symbolique propre à la femme dans un univers exclusivement masculin. Voilà, me dira-t-on, une charge bien pessimiste. Sans doute, mais elle n’est que l’envers d’un plaidoyer en faveur d’un respect profond de la cause des femmes.

Chronique diffusée sur Radio Notre-Dame le 9 mars 2015.

Pour aller plus loin :

Messages

  • Beaucoup de choses dites et justes, en peu de mots, une fois de plus par Gérard Leclerc. Je ne ferai qu’y apporter complément et cependant une remarque sinon une critique.

    L’analyse de la dédiffécenciation des qualités et la désingularisation des expériences renvoie d’abord à l’exclusive logique des formes marchandes et de réduction de tout à la valeur d’échange, induisant comme le résumait génialement Marx à la trilogie Liberté Egalité. Elle est, implicitement (liberté) ou explicitement (égalité) bien exprimée ici, il y manque cependant le troisième terme, propriété qui fonde avec « liberté » mais de surcroît en fournit le substrat pratique et juridique, l’idéologie de la toute-puissance sur soi, abstraction faite ou pas de sa personne, qui peut se conjuguer en la capacité de se vendre, totalement (esclavage) partiellement et réversiblement (prostitution, salariat), ou en cet entre-deux où se niche l’ainsi nommé « droit à l’avortement » ou sa nouvelle modulation la dite GPA.

    La cristallisation de cette trinité de l’immanence est l’idéologie de « notre corps nous-même » sans transcendance ni de la nature ni de la société ni d’un surmoi, à plus forte raison de dieu. La problématique vaut pour l’homme comme pour la femme à ceci-près que le premier n’est pas affronté de par sa nature sexuée à la question de l’engendrement présupposé de l’existence qu’elle soit sociale ou individuelle. La femme y est donc beaucoup plus redoutablement exposée que l’homme, il y a là une indépassable « inégalité », revanche de la « valeur d’usage » sur la « valeur d’échange ». Les femmes, de surcroît si elles sont subjectivement inscrites dans la pérennisation idéologique des « rapports sociaux » de sexe posant notamment dans le roman éternisé de la « lutte contre le patriarcat « , un antagonisme entre elles et l’homme, deviennent les agents de leur propre destruction comme l’exprimait avec une force indépassée Georges Devereux dans la préface de Femme et mythe, à la fois comme genre féminin et comme sujet personnel.
    « La tentative de s’individualiser par la négation de ses caractéristiques de base représente l’anéantissement de l’identité réelle comme un moyen privilégié pour achever une identité factice ».

    D’une certaine façon la posture « queer », sinon son expression radicalisée comme force sociale agressive, représente inconsciemment une révolte désespérée pour réintroduire dans la valorisation de micro différences intermédiaires une individuation redevenant qualitative et singularisante, à supposer que cela soit possible dans l’abolition de la polarisation des sexes qui en constitue le substrat. Il est à remarquer, préciserai-je en sociologue, que ce sont essentiellement des femmes qui cherchent une issue dérisoire à ce procès de désubstantialisation et peut-être y a-t-il, sous leur délire, la possibilité d’y voir une obscure espérance de dépassement.

    Ma critique relative est sur l’usage peut-être trop opportuniste du pseudo concept de stéréotypes qu’ont habilement fait resurgir d’un usage à très faible portée théorique en sciences sociales, les appareils d’Etat cherchant à étoffer culturellement et politiquement leurs entreprises de déconstruction du « mariage pour tous » et des « Abc de l’égalité », c’est-à-dire l’inculcation d’une idéologie du genre non seulement séparée de la nature polarisée des sexes mais structurée comme un combat pour l’exterminer.

    La notion de stéréotype sépare des modèles de comportement et leur expression langagière ou symbolique non seulement des fondamentaux anthropologiques de l’appropriation universelle de la nature (des corps et de la génération), mais aussi du concept de culture, ordonnateur de vie sociale fiable, (ou de société) où ils jouent un rôle nécessaire et inégalement substituable. La notion de stéréotype (par définition mécaniste et désubstantialisante) inscrit a priori dans l’idée d’un relativisme absolu de ces modèles et de leur valorisation, et donc d’une possibilité de les pourchasser sans dégât humain.

    Cela est d’autant plus radical que le pourchasseur se drape dans les habits nobles d’une « lutte » de la raison contre les obscurantismes (la terreur des dites Lumières), sans se rendre compte qu’il est un pur agent d’un double pouvoir, celui en l’occurrence de l’Etat et ou de minorités hégémoniques, et celui du savoir légitime exclusif abusivement invoqué par les sciences humaines prétendant de fonder un savoir dans la séparation absolue avec le sens commun de leurs congénères humains. Laissons donc ce hochet verbal du stéréotype aux idéologues et aux appareils qui n’ont d’autre fonction que manipuler pour des fins hétéronomes.

    Quant à la conclusion que la femme ainsi broyée dans ce processus historique dont elle aura ainsi été l’agent (pour autant qu’elle s’y réduise, ce qui n’est jamais vrai qu’à la limite) ne baignera plus que dans un univers symbolique masculin, elle est à la fois profondément vraie (et le la retrouve dans les travaux sur le genre de Joëlle Deniot), et cependant à moduler. La symbolique qui tend à devenir hégémonique est non seulement masculine mais plus profondément homosexualiste version masculine, et devient de facto une aliénation non seulement pour les femmes mais pour les hommes eux-mêmes. Je conclurai là encore avec Devereux dans les termes d’alors « Le Mouvement pour la libération des femmes, qui prétend être en quête du droit, ne trouvera que l’injustice et l’anéantissement de le femme – et doc de l’homme aussi. »

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