(trad. Yves Avril)

La beauté peut-elle sauver le monde ?

par David Warren

lundi 15 avril 2019

Le christianisme est une religion au plus haut degré personnelle. Le mot « personnelle » peut être compris de bien des façons, mais l’essentiel, c’est que Dieu est une personne et nous sommes des personnes, et notre relation avec Lui est personnelle. Comme le Christ est avec nous, ainsi sommes-nous avec nos voisins.

Et ce n’est pas quelque chose d’éphémère. Selon l’enseignement et la compréhension chrétiennes, ces personnes sont toutes immortelles. Même la pire des personnes est immortelle, et c’est pourquoi, si vous y réfléchissez, il doit y avoir un Ciel et un Enfer.

Et cela ne peut être analysé comme nous avons l’habitude de le faire pour les oiseaux et les abeilles. Aucune personne, notons-le, ne peut être comprise de l’extérieur. C’est seulement quand elle se révèle elle-même qu’elle peut arriver à être connue.

C’est vrai aussi bien pour mon voisin que pour Dieu. Cela ne dépend pas de moi qu’il veuille se révéler. Et il est aussi obscur que Dieu est obscur. ; comme l’amour est obscur jusqu’à ce qu’il soit révélé. Nous pouvons être y être aveugles. Ou nous pouvons n’en avoir que l’intuition la plus fragile, le rayon le plus mince de lumière naissante.

Nous ne pouvons pas aller au plus profond de ces choses ; nous ne pouvons pas rendre compte de lieux où nous ne sommes jamais allés. La pleine « signification » d’une personne, de ce qui constitue une personne rejoint le mystère. Mais c’est assez pour nos besoins que nous sachions qu’une personne n’est pas seulement une chose.

Exemple : dire « tous les hommes sont égaux » a autant de sens que de dire « tous les hommes sont inégaux ». Ces affirmations sont également inutiles. Une personne humaine est unique, créée comme si c’était à partir de rien, mais sans y retourner. Nous sommes déjà libres dans la mesure où nous existons et nous existons absolument.

Ce sont des mots et les mots ne correspondent pas toujours parfaitement à leurs « référents ». Parfois cependant, ils chantent. Et même dire que les mots peuvent transmettre le faux, c’est impliquer qu’ils peuvent transmettre le vrai. La personnalité est une réalité comme nous pouvons le saisir immédiatement à travers nos sens – ce qui veut dire à travers notre expérience du monde.

« Un et un font deux » disons-nous. La mère et l’enfant sont de façon démontrable deux personnes. Même un bébé sait quand sa mère est partie
Quand nous disons « sauver », nous ne disons pas quelque chose de frivole. Et nous ne disons pas non plus quelque chose d’impersonnel, car le salut qu’offre le Christ n’est pas celui de sauver un déchet venu d’un dépôt d’ordures. C’est une salvation dans le Christ, extrêmement mystérieuse mais encore une fois nous savons assez ce qu’elle n’est pas.

La célèbre phrase de Dostoïevski de L’Idiot « La Beauté sauvera le monde » invite à s’interroger. Qu’entend-il par « beauté » ? Il met cette phrase dans la bouche d’un innocent, le prince Mychkine. Un autre personnage, Terentiev, demande à Mychkine s’il a dit cela et alors d’expliquer ce qui vraiment s’explique de soi-même.

Le contexte est élargi du fait de l’amour que porte Mychkine aux personnes qui souffrent et ensuite à Nastasia Filipovna qui fait souffrir, dont la beauté physique ne peut être mise en doute par aucun homme, mais dont on pourrait cependant craindre l’intelligence. Un portrait d’elle a fait connaître à Mychkine la souffrance qui se cache sous un beau visage. Les hommes l’aiment de façon possessive, même de façon criminelle. L’intérêt que prend Mychkine est pris pour une toquade. Il a compris la souffrance et y répond avec un amour qui est incompréhensible à celui qui est superficiel – car c’est un amour innocent et sans égoïsme.

La beauté ne peut être séparée de la souffrance.

Le prince épileptique, l’Idiot du roman semble être la seule personne saine dans un monde qui est devenu fou et sa remarque même semble folle aux autres.

Sa réaction à la peinture – à l’art – n’est pas frivole. Et particulièrement, d’un tableau de Holbein qui montre le Christ mort, enfermé dans son tombeau, il dit qu’il pourrait détruire la foi d’un homme. Mais en y prêtant davantage attention on discerne une beauté terrible. C’est l’opposé de toutes les illustrations douces et jolies qui ornent les boites de chocolats – cette beauté nous pouvons la rejeter car elle est uniquement dans l’œil de celui qui la voit.
Le prince Mychkine n’est pas influencé par une beauté qui est une mode ou une vaine image de soi ; plutôt par une beauté qui est le contraire du subjectif et complètement paradoxale.

La beauté qui sauvera le monde peut être une beauté terrible.
La première encyclique du pape François, Lumen Fidei, largement ébauchée par son prédécesseur le pape Benoît XVI et historiquement liée aux homélies du pape Jean-Paul II, insiste sur ce point. Il fait la même remarque que des écrivains orthodoxes russes, dont Alexandre Soljenitsyne, ont faite sur cette beauté sans égoïsme, naïve et « idiote », dont la puissance, dit Mychkine, sauverait le monde.

C’est une beauté qui n’est pas isolée, contrainte. Ce Beau ne peut finalement être distingué du Vrai et du Bien. Il est incarné dans l’art le plus haut et il est le reflet de cette mystérieuse lumière de la foi – cette « grâce salutaire » par laquelle le Christ a illuminé le monde.

Dans le tableau de Holbein la vérité de l’amour du Christ, transcendant la mort, n’a pas été cachée. Nous ne prenons pas l’art au sérieux, ou, quand nous le faisons, c’est rarement pour ce qu’il est mais pour des qualités extérieures, comme la valeur que la peinture peut prendre sur le marché de l’art. D’autres, intimidés par ce prix, sont hypnotisés par « l’importance » de la peinture. Pour l’historien de l’art aussi la peinture a une valeur mais dans la mesure de sa place dans le développement historique. Elle a de l’importance par rapport avec ce qui vient après ou est venu avant.

Les tableaux sont des objets ; je pourrais « également » mentionner les poésies ou les œuvres musicales ou d’autres exemples du grand art. Le véritable sens de « l’œuvre d’art » est perdu pour nos contemporains, pour qui discuter de relations entre bonté, vérité et beauté est pris comme l’équivalent d’un « nationalisme blanc ».

Ce que dit le prince Mychkine ne laisse pas supposer qu’il ait quelque opinion dans un tel débat. C’est plutôt une prophétie de cette beauté terrible qui traverse la surface de toute joliesse extérieure pour gagner cette Vérité qui est une Personne.

Vendredi 12 avril 2019

Source : https://www.thecatholicthing.org/2019/04/12/can-beauty-save-the-world/

David Warren est ancien rédacteur en chef de Idler magazine et éditorialiste dans des journaux canadiens. Il a une grande expérience du Proche Orient et de l’Extrême Orient. On pourra trouver son blog, Essays in Idleness, sur : davidwarrenonline.com.

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