La Jungle de Calais

par Gérard LECLERC

jeudi 24 septembre 2009

Écouter l’éditorial :

Il est bon pour un journaliste d’être interpellé franchement par ses auditeurs ou ses lecteurs. Ainsi une dame m’adresse-t-elle un message très direct a propos de mon éditorial de mardi consacré à la violence en politique. "La querelle Villepin-Sarkozy me dit-elle, c’est bien triste et pas à l’honneur de la droite francaise, pour qui vote la majorité des catholiques. Par contre, pas un mot sur les migrants de Calais, pas un mot pour ceux qui les aident. En dehors du Secours Catholique, que font les chrétiens ? La hiérarchie est muette et également Gérard Leclerc. A quoi sert une encyclique récente ? A donner bonne conscience aux habitués qui la lisent tranquillement ? Bien cordialement."

Chère Madame, vous avez bien raison d’en appeler à l’encyclique Caritas in Veritate car elle traite explicitement du problème douloureux à propos duquel vous m’interpellez à juste titre. A son paragraphe 62, le phénomene des migrations est traité avec vigueur et le pape Benoit XVI insiste en raison du nombre de personnes concernées sur les problématiques économiques, sociales, politiques, culturelles et religieuses qu’il soulève et les défis dramatiques qu’il lance aux communautés nationales et à la communauté internationale. Et je retiendrai la formule impérative qui conclut ce paragraphe : "Tout migrant est une personne humaine qui, en tant que telle, posséde des droits fondamentaux et inaliénables qui doivent être respectés par tous et en toutes circonstances." Voilà.
Mais comme vous avez raison de souligner qu’on ne saurait en rester à la lettre de l’encyclique et que les chrétiens doivent s’engager concrètement pour venir en aide aux personnes en difficulté.

Cependant vous êtes un peu ingrate, injuste même, dans votre interpellation. Il n’est pas exact que la hiérarchie soit muette sur le drame de la « jungle » de Calais, comme sur tout ce qui se passe en France avec les immigrés et les sans-papiers. Vous n’avez pas entendu parler de la récente déclaration de Mgr Gérard Defois ? A ce propos, si vous faites mention de l’action du Secours Catholique, vous semblez ignorer l’action concrète des prêtres de Calais et de leurs paroissiens. Par ailleurs, c’est l’Eglise institutionnelle qui est engagée dans l’accueil des migrants par la mobilisation constante des Caritas et de Justice et Paix à Rome et dans tous les pays.

J’ai pu voir à la télévision, comme tout le monde, ce qui s’est passé dans cette « jungle » et je me suis aussi interrogé sur l’efficacité réelle d’une telle action. Il ne s’agit pas pour moi de mettre en accusation le ministre responsable, en l’espèce M. Eric Besson. Je sais combien sa tâche est difficile et qu’il s’agit, selon les termes du Pape dans l’encyclique, d’un phénomene considérable qui touche la terre entière. La France, à elle seule, ne parviendra pas à le résoudre et il faudrait qu’une politique de plus en plus concertée se negocie entre les pays, notamment les pays d’origine des migrants et les pays qui ont à affronter l’afflux des migrants. J’ajouterai qu’en ce domaine il n’est ni possible de tout permettre, ni possible de tout interdire. Et que, sur place, il convient d’accueillir les personnes qui travaillent avec tout le respect possible. C’est la tâche concrète des chrétiens sur le terrain qui, selon le témoignage d’un prêtre de Calais, s’emploient à éclairer les choix des migrants qui consiste parfois à revenir dans leur pays d’origine dans des conditions à peu près décentes.
Merci encore, Madame, de votre interpellation et travaillons ensemble pour résoudre ce drame humain qui requiert vraiment d’être abordé avec une charité qui n’ignore rien de la verité complexe de l’immigration aujourd’hui.

Gérard LECLERC

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Chronique lue dans Emission du Mercredi 23 Septembre 2009 sur Radio Notre-Dame, où était reçu notre cher Don Patrick de LAUBIER

Professeur de sociologie honoraire à l’université de Genève et de l’université pédagogique de Moscou, auteur de « La phénoménologie de la religion » (DDB), "L’Eglise, corps du Christ" (F.X. de Guibert), spécialiste de la doctrine sociale de l’Eglise, auteur d’une livre en collaboration sur la récente encyclique du Pape Caritas in Veritate...

Écouter l’éditorial :

Messages

  • Le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) a publié le 5 octobre son rapport sur les migrations : « lever les barrières : mobilité et développement humain. » Jean-Paul Gourévitch, consultant international, spécialiste de l’Afrique et des migrations et auteur de L’immigration ça coûte ou ça rapporte ? (Larousse septembre 2009) nous transmet ses réactions.

    Le plaidoyer de Jeni Klugman, responsable du rapport, est fondé sur trois idées forces.
    Les pays riches, après la crise, auront à nouveau besoin d’une immigration de main d’œuvre.
    Les flux migratoires profitent à la fois aux migrants, aux pays d’origine et aux pays d’accueil.
    Les responsables politiques doivent bousculer leur opinion publique frileuse en accueillant notamment les travailleurs les moins qualifiés dans le respect de leurs droits fondamentaux « notamment l’accès aux services d’éducation et de santé ainsi qu’au droit de vote. »
    Le PNUD a toujours milité pour que les migrants vivent là où ils le souhaitent même s’il reconnaît que le pays d’accueil a la liberté d’accueillir qui il veut. L’originalité de son rapport est d’aborder l’aspect économique des migrations et leur coût, souvent oblitéré par l’aspect émotionnel des drames relatés par les médias.
    Mais son analyse se limite aux migrations de main d’œuvre qui, de fait, profitent aux migrants « issus des pays les plus pauvres qui ont en moyenne vu leur revenu multiplié par 15, leur taux de scolarisation doublé et leur mortalité infantile divisée par 16 après une migration vers un pays développé. »
    L’analyse est différente si l’on se place du côté des pays d’accueil pour lesquels les migrations de main d’œuvre ne représentent qu’une petite partie des flux migratoires. Les motivations de ceux qui viennent en France sont essentiellement d’ordre familial, social, médical et éducatif. La balance des coûts de l’immigration est déficitaire. 72 milliards d’euros de dépenses pour l’Etat, 45 milliards d’euros de recettes. Le gouvernement actuel, conscient de ce déséquilibre, tente de développer les migrations de compétence et de restreindre l’immigration de peuplement. Mais ses efforts n’ont jusqu’à présent modifié ni le volume ni la structure des flux de migrants légaux et illégaux, créant au sujet de ces derniers des situations ingérables.
    Tant que l’européanisation des politiques migratoires ne sera pas devenue une réalité, les migrants qui ne font jamais ce que décident les gouvernants, pratiqueront ce qu’on appelle le shopping migratoire, choisissant naturellement le pays où ils trouveront le meilleur rapport bénéfice/coût. Les avantages spécifiques qu’offre la France en matière de santé, d’éducation, ou de prestations sociales, sont bien supérieurs aux opportunités existantes sur son marché du travail. Le développement de l’aide à la personne qui intéresse les migrants peu qualifiés se fait dans un contexte d’économie informelle et de travail non déclaré. La persistance du chômage et les inquiétudes sur l’avenir n’incitent guère à embaucher ni à créer son entreprise.
    Le PNUD a raison de prôner le courage en matière d’immigration. Mais cette démarche exige une information loyale sur son coût et sur les moyens de le réduire.

    Voir en ligne : Lever les barrières ?

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