La France et le cœur de Jésus et Marie

par le P. Martin Pradère

mercredi 16 septembre 2020

Neuilly-en-Thelle (60), église Saint-Denis, chœur, verrière n° 1
© Pierre Poschadel / CC by-sa

Le 9 novembre 1945, deux ans avant les apparitions de l’Île-Bouchard, le Christ faisait au petit vietnamien Marcel Van, « l’apôtre caché de l’Amour de Jésus », dont le procès de béatification a été ouvert, cette étonnante confidence :

« [Van], n’oublies pas le pays que j’aime le plus, tu entends ?... Le pays qui a produit la première petite fleur et en a fait naître beaucoup d’autres depuis lors...Cette petite fleur chérit et gâte les autres petites fleurs, et c’est celle que j’ai choisie pour être, ô ma petite fleur, ta sœur aînée [Thérèse]... [Van], considère cette fleur-là et comprends bien ceci : c’est en France que mon amour s’est tout d’abord manifesté. Hélas ! Mon enfant, pendant que le flot de cet amour coulait par la France et l’univers, la France, sacrilègement, l’a fait dériver dans l’amour du monde, de sorte qu’il va diminuant peu à peu... C’est pourquoi la France est malheureuse. Mais, mon enfant, la France est toujours le pays que j’aime et chéris particulièrement... J’y rétablirai mon amour... […] Pour commencer à répandre sur elle mon amour, je n’attends désormais qu’une chose : que l’on m’adresse assez de prières. Alors, mon enfant, de la France mon Amour s’étendra dans le monde... Je me servirai de la France pour étendre partout le règne de mon amour […]...Surtout, prie pour les prêtres de France, car c’est par eux que j’affermirai en ce pays le "Règne de mon Amour..." » [1]

Jésus présente ainsi notre pays comme son pays de prédilection, avec une vocation particulière à répandre son Amour dans le monde, du fait que c’est là où son amour s’est d’abord manifesté. Cela peut nous surprendre et apparaître vraiment comme une bonne nouvelle pour notre Église affrontée à tant de difficultés. Jésus parle d’ailleurs aussi à Marcel Van des tentations qui ont pu corrompre cet appel de la « fille aînée de l’Église ». Mais comment comprendre une telle affirmation ?

Nous allons essayer de le faire à travers une relecture rapide de l’histoire des sept derniers siècles. S’y manifestent en effet en quelque sorte trois appels du Cœur de Jésus faits à la France, au XIIe siècle d’abord avec saint Bernard, puis au XVIIe avec l’Ecole française, François de Sales et Marguerite Marie et enfin à la fin du XIXe siècle avec la petite Thérèse, patronne secondaire de la France, à laquelle Jésus fait allusion dans son Colloque avec Marcel Van.

1) La naissance d’une civilisation de l’amour en France au Moyen Age sous le signe du Cœur de Jésus

Lors de sa visite à Paray le Monial, le 5 octobre 1986, le pape Jean Paul II évoquait dans la basilique du Sacré Cœur l’œuvre réalisée par les moines dans cette Bourgogne qui, au Moyen Age, était en en quelque sorte le centre spirituel de l’Europe :

« En ce lieu, nos pères dans la foi ont construit cette basilique pour la gloire de ton Nom, Christ, Seigneur de l’Univers. Sous le signe de la beauté et dans la joie de la prière, les saints abbés de Cluny et les communautés bénédictines ont travaillé à l’édification d’une civilisation de l’amour ».

De fait, dans l’émergence progressive de la spiritualité du Cœur de Jésus au cours de l’histoire, un élément essentiel a été le développement d’une spiritualité nuptiale au Moyen Age à l’ombre des cloîtres. Saint Bernard en a constitué, à travers son commentaire du Cantique, une étape décisive. Il aura une très grande influence sur l’Église de son temps et des siècles suivants. A travers lui et le courant cistercien est née en France au XIIe siècle pourrait-on dire une civilisation de l’amour [2], marquée par le croisement entre la mystique du Cantique et la culture courtoise de l’époque.

Ce qui est au cœur de la mystique du Cœur de Jésus en effet, c’est l’Évangile de Jean et tout spécialement le transpercement du côté du Christ (Jn 19, 34) [3]. Or, selon l’interprétation médiévale de la blessure du Christ à la lumière du Cantique des Cantiques, lu dans la traduction de la Vulgate, celui-ci exprime l’amour nuptial du Christ pour son peuple [4]. Ainsi, de même que la Croix et le Cœur transpercé ne peuvent se comprendre sans le récit des noces de Cana, celui-ci a besoin lui-même d’être éclairé par le Cantique des Cantiques et le récit de la Genèse pour montrer toute sa force symbolique, là où le véritable époux est Dieu et l’épouse l’Église [5], représentée et comme personnifiée par Marie à Cana et à la Croix. Le Cantique est lu dans cette tradition à la lumière du mystère pascal : « Il devient un chant exaltant à la fois la joie du Rédempteur et sa souffrance aimante ; ce n’est pas tant la haine des hommes que l’amour qu’il leur porte qui constitue l’origine de la volontaire souffrance pour eux du Christ Sauveur » [6]. L’époux qu’est le Christ, en donnant sa vie pour son épouse donne à celle-ci de se donner en retour en s’unissant à son offrande, devenant la mère de l’humanité rachetée (Jn, 19, 26-27 ; Jn 16, 21 ; Ap 12, 1-6) : « Femme, voici ton fils » (Jn 19, 26). Ainsi est manifestée la « contagion » et la fécondité de l’amour : comme dans le Cantique des Cantiques, c’est l’amour jusqu’au bout, jusqu’à l’extrême de l’époux qui finit par gagner le cœur de l’épouse jusqu’à ce que celui-ci ne fasse plus qu’un avec le sien.

« Durant les premiers siècles, écrit le P. Glotin, tout s’était passé comme si l’Église regardait de l’extérieur le signe du Transpercé. Au Moyen Âge, son regard va plonger de plus en plus avant. Issue de la « courtoisie », la Minnemystik – « mystique affective » par excellence – commence à relire la blessure du Côté sous le signe de l’amour. Le Cœur de Jésus, au sens moderne du mot, devient objet de contemplation : une véritable expérience de la blessure d’Amour se développe […] » [7]. C’est seulement à partir du haut Moyen Âge que l’on peut suivre la progression ascendante de l’expression amoureuse. Les commentaires bénédictins du Cantique ouvrent la voie : Bède le Vénérable et Haymon d’Auxerre avaient entrevu la blessure d’amour que l’Église avait faite à son Seigneur et, au début du second millénaire, l’abbé Williram d’Ebersberg mettait dans la bouche du Christ le cri de l’Époux à son Église bien-aimée : « Tu as blessé mon cœur, ma sœur. » Survient alors saint Bernard de Clairvaux, qui, devant sa communauté de Cîteaux, développe avec un accent très personnel, l’explication des versets du Cantique : son commentaire, relayé par celui des premiers cisterciens, marquera définitivement l’Occident » [8].

Saint Bernard va déployer en effet cette interprétation en des formules inoubliables :

« Ils ont percé ses mains, ses pieds, et d’un coup de lance son côté […] Le clou qui pénètre en lui est devenu pour moi une clé qui m’ouvre le mystère de ses desseins. Comment ne pas voir à travers ces ouvertures ? Les clous et les plaies crient que vraiment, en la personne du Christ, Dieu se réconcilie le monde. Le fer a transpercé son être et touché son cœur afin qu’il n’ignore plus comment compatir à mes faiblesses. Le secret de son cœur paraît à nu dans les plaies de son corps ; on voit à découvert le grand mystère de sa bonté, cette miséricordieuse tendresse de notre Dieu, Soleil levant qui nous a visités d’en Haut. Et comment cette tendresse ne serait-elle pas manifeste dans ses plaies ? Comment montrer plus clairement que par tes plaies que toi, Seigneur, tu es doux et compatissant et d’une grande miséricorde, puisqu’il n’est pas de plus grand amour que de donner sa vie pour des condamnés à mort » [9].

Du coup, un Gilbert de Hoyland (+1172), qui va achever son commentaire du Cantique, peut écrire : « Quel que soit son amour, [le chrétien] n’aime pas mais aime en retour, car le Christ le premier nous a aimés (1 Jn 4, 10) ». On voit ainsi émerger le concept de redamatio, si typique de la spiritualité du Cœur de Jésus.

Avec saint Bernard, la vie spirituelle apparaît comme une histoire d’amour, comme l’amour de l’Amour, et Marie comme la figure de la dame par excellence, celle que l’on sert. Il se peut qu’il y ait là une influence de la littérature courtoise :

« On connaît, écrit Daniel Rops, le mot fameux et d’ailleurs assez pertinent de Charles Seignobos : l’amour, une invention du XII° siècle. […] Dans quelle mesure cette transformation de l’amour, ou pour dire plus précisément cette apparition et ce développement géant de l’amour passion dans la conscience européenne sont-ils le résultat d’une influence chrétienne ? Au cours du 12° siècle surgit, surtout dans le Midi de la France où les mœurs étaient beaucoup plus fines, un idéal nouveau, un idéal de courtoisie que répandirent les poètes de langue d’oc, les troubadours [...]. En quoi consistait la courtoisie ? En un code de délicatesse, de politesse et de fidélité régissant l’amour. Ainsi défini, l’amour pouvait parfaitement s’inscrire dans des vues chrétiennes ; il constituait un progrès par rapport à la sexualité bestiale ; il lui arrivait même de s’accomplir en Dieu.[…] On peut constater [en tout cas], sans trop prétendre déterminer les causes du phénomène, que la promotion de la femme, dont l’Eglise eut certainement le mérite originel, aboutit au temps de l’amour courtois à renverser entièrement l’ordre des valeurs et à faire d’elle, être faible, désarmé, non plus la dépendance du guerrier mais l’objet de sa vénération. […] » [10].

La « dame » occupe de fait une place toute nouvelle dans ce monde du XII [11] siècle, celle de suzeraine par rapport à l’homme :

« L’essence même du lien féodal, liant Seigneur et vassal, explique Régine Pernoud, était un engagement de fidélité réciproque, l’un offrant son aide, l’autre sa protection. Et c’est une semblable promesse qui lie le poète à sa dame. Celle-ci est pour lui « le Seigneur » ; il lui voue fidélité ; toute sa vie, tous ses actes, tous ses poèmes lui seront offerts en hommage. […] La dame est donc pour lui la suzeraine ; il s’abandonne à sa volonté et trouvera toute sa joie à l’accomplir, dût-il en souffrir […] Cette dame si haut placée dans l’esprit du poète inspire naturellement le respect. Mieux encore une sorte de crainte révérencielle […] » [12].

L’amour mystique et l’amour courtois se sont développés à la même époque et ont souvent employé le même langage, sans qu’il soit possible de déterminer quelles influences réciproques ils ont eu l’un sur l’autre : « Il n’y a pas dans le Moyen Age chrétien d’une part l’amour divin, d’autre part l’amour humain, l’amour céleste et l’amour terrestre, l’amour spirituel et l’amour charnel, écrit Gustave Cohen, cité par Daniel Rops. Il y a l’amour dans toute sa complexité, moteur de vie » [13]. De fait, cette exaltation de la femme trouvait en Marie son modèle par excellence : « Au moment où défaillaient toutes les amours de la terre, n’était-ce pas elle qui savait consoler les hommes, et leur donner un amour qui ne connaîtrait ni défaillance ni usure ? » [14] Folquet de Marseille adressait ainsi ses stances à la Vierge, la dame par excellence. Saint Bernard fut quant à lui l’un des premiers à appeler Marie Notre Dame. « Il se tient pour homme lige de la Vierge, et la sert comme un vassal son suzerain » [15], écrit Daniel Rops, qui précise : « Notre Dame est un terme d’amour courtois… De cette tâche d’éducation de l’amour qu’accomplit l’Église médiévale, le culte marial fut le couronnement » [16].

Cette mystique du Cantique et du Cœur de Jésus se déploiera au XIIIe siècle en Allemagne (sainte Gertrude notamment [17]) et en Belgique (sainte Lutgarde [18]) mais aussi en Italie, bien que de façon moins explicite en ce qui concerne le Cœur de Jésus, chez saint François [19] et sainte Claire. Elle a contribué à faire découvrir l’unité du Cœur de Jésus et de Marie. Au XIVe siècle, sainte Brigitte de Suède entendait ainsi le Christ se confier à elle en disant :

« Je puis dire que ma Mère et moi avons opéré le salut avec un même Cœur, en quelque manière quasi cum uno Corde : moi, par les souffrances que j’ai portées en mon Cœur et en mon corps, et elle par les douleurs et l’amour de son cœur. » [20]

Cependant, dès cette époque commenceront à se manifester les signes d’une crise, à travers l’avènement d’une civilisation urbaine et capitaliste en Italie du Nord, où l’amour de l’argent risque de supplanter l’amour de l’Amour [21], celui d’un certain intellectualisme à l’ombre des universités qui risque là aussi de dessécher le cœur [22] et enfin l’émergence d’une conception de l’amour détachée de sa référence à sa source divine [23]. C’est peut-être contre ces trois tendances, manifestations d’un attiédissement, dû peut-être lui-même à l’orgueil d’une certaine réussite, que seront proposées respectivement les expériences de François, Gertrude et Lutgarde.

La France va être touchée elle aussi par ces tentations auxquelles va s’ajouter à partir du XIVe siècle celle de l’idolâtrie de la nation et du pouvoir politique à travers l’émergence du gallicanisme. Cette crise va culminer au XVIe siècle avec l’humanisme de la Renaissance, puis les guerres de religion qui vont déchirer notre pays. Mais par la miséricorde de Dieu (et peut-être par la prière des Carmels rénovés de Thérèse de Jésus) va se manifester dans notre pays à la fin du XVIe siècle un renouveau mystique et missionnaire qui va donner lieu en quelque sorte à un second appel adressé à la France de la part du Cœur de Jésus.

2) A travers le renouveau spirituel du XVIIe siècle et les apparitions de Paray le Monial, un second appel du Cœur de Jésus à la France
Deux grands mystiques de la fin du XVIe siècle vont redonner à la France sa vocation profonde : Bérulle et François de Sales. À travers leurs disciples, notamment Vincent de Paul, Jean Eudes, Marguerite Marie et Grignion de Montfort, va être de nouveau proposé à cette France du XVIIe d’être le pays de l’Amour du Cœur de Jésus et de Marie.

À l’Annonciation, le Cœur de Marie nous donne le Cœur de Jésus par son Fiat : l’École française

C’est Henri Brémond qui, en 1921, a pris l’initiative de désigner sous le nom d’École française de Spiritualité un courant spirituel qui apparaît en France au XVIIe siècle sous l’inspiration du Cardinal de Bérulle (+1629) et va avoir une grande influence dans l’Église. La spiritualité de Bérulle se situe dans le contexte historique d’une France meurtrie par trente ans de guerre de religion et marquée par les débuts de ce que l’on appelle aujourd’hui la sécularisation. Dans sa jeunesse, Bérulle avait pris justement conscience du danger pour le chrétien d’exalter l’homme sans référence à sa vocation chrétienne, dans le contexte de l’humanisme de la Renaissance. Le contact avec la mystique rhéno-flamande l’avait conduit alors à fonder « l’école abstraite », visant à contempler Dieu dans le dépouillement total, sans images. La rencontre avec le Carmel espagnol réformé par Thérèse d’Avila, qu’il introduisit en France avec l’aide de Mme Acarie, lui permit dans un second temps de se recentrer sur Jésus, tout en gardant une forte insistance sur l’adoration de Dieu le Père.

Pour Bérulle, il faut en effet honorer Dieu, réparer le discrédit dans lequel il est tombé dans l’esprit des hommes en reconnaissant que tout ce que nous avons de bien tire de Lui son être. Tout notre effort doit donc être de consentir, par un esprit de consécration, d’oblation totale, à notre dépendance de créatures vis à vis de Dieu. Cela vaut à plus forte raison pour l’ordre surnaturel, l’ordre de la grâce. Pour honorer la réalité du baptême qui est l’emprise de Jésus Christ sur une âme par l’Esprit, Bérulle a imaginé qu’à l’âge adulte, il convenait d’en faire une ratification, une consécration qu’il avait appelé vœu de servitude. Il ne s’agissait pas d’effacement servile mais de désir profond de suivre Jésus, de lui être soumis (comme lors du renouvellement des promesses du baptême) : « Je suis mort afin de vivre pour Dieu. Je vis mais ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi » (Ga 2, 19-20). Pour lui, comme pour l’École Française en général, la consécration était un état et non un acte passager [24].

Ce que le fondateur de l’Oratoire contemplait particulièrement, c’était l’offrande du Verbe incarné à son Père dès le sein maternel, modèle en quelque sorte de celle du fidèle désirant vivre pleinement sa consécration baptismale. Il s’appuyait sur le verset du Psaume 40 repris par Hb 10, 6-7 : « En entrant dans le monde, le Christ dit : ‘Tu n’as voulu ni sacrifice ni oblation, mais tu m’as façonné un corps. Tu n’as agréé ni holocauste ni sacrifices pour les péchés. Alors j’ai dit : Voici je viens, car c’est de moi qu’il est question dans le rouleau du livre, pour faire, ô Dieu, ta volonté’ ». Pour le Cardinal de Bérulle, toute la vie du Christ fut l’accomplissement de ce « oui » primordial qu’Il avait dit à son Père après que Marie ait donné son « Fiat » à l’ange Gabriel lors de l’Annonciation. Même si la Vierge a été associée au Christ à toutes les étapes ultérieures de la vie et du ministère du Christ, c’est plus particulièrement à ce moment que se noue l’alliance des deux Cœurs, en lien avec le mystère de la maternité de Marie. Contemplant ce mystère, Bérulle pouvait décrire ainsi l’union des deux Cœurs de Jésus et de Marie :

« Le séjour de Jésus en la bienheureuse Vierge et de la bienheureuse Vierge en Jésus » est « un mystère de cœur » […] : « Lors Jésus et Marie ne font, ce semble, qu’un vivant sur la terre. Le Cœur de l’un ne vit et ne respire que par le Cœur de l’autre […] O Cœur de Jésus vivant en Marie et par Marie, O cœur de Marie vivant en Jésus et pour Jésus ! […] Béni soit le Dieu d’amour et d’unité qui les unit ensemble ! Qu’Il unisse nos cœurs à ces deux Cœurs, et qu’Il fasse que ces Cœurs vivent en unité en l’honneur de l’unité sacrée qui est dans les Trois Personnes divines »24Jean Eudes, Le Cœur Admirable de la très sacrée Mère de Dieu, 8, 1, 4, citant Berulle, cf Glotin, op. cit., p. 538

Bérulle a formé ou inspiré de grandes figures comme Mr Olier, fondateur de Saint-Sulpice (+1657), saint Vincent de Paul (+1660), saint Jean Eudes (+1680) et saint Louis Marie Grignion de Montfort (+1716),

À la Croix, le Cœur de Jésus nous donne le Cœur de Marie (Jn 19, 25-27) : François de Sales et la Visitation

C’est François de Sales qui de son côté a en quelque sorte redonné au XVIIe siècle français la mystique nuptiale du Cantique qu’il découvrit à dix-sept ans, grâce au bénédictin de Cluny Gilbert Génébrart. Celle-ci lui permit de développer sa mystique de l’amour, fondée sur l’union du Cœur de Jésus et de Marie. C’est ainsi qu’il écrivit le 10 juin 1611 à sainte Jeanne de Chantal :

« Notre maison de la Visitation est par sa grâce, assez noble et assez considérable pour avoir ses armes, son blason, sa devise et son cri d’armes. J’ai donc pensé ma chère Mère, si vous en d’accord qu’il nous faut prendre comme armes un unique cœur, percé de deux flèches, enfermé dans une couronne d’épines, ce pauvre cœur servant d’enclavure à une croix qui le surmontera et sera gravé des sacrés noms de Jésus et de Marie. Ma fille, je vous dirai à notre première vue mille petites pensées qui me sont venues sur ce sujet, car vraiment notre petite congrégation est un ouvrage du Cœur de Jésus et de Marie » [25].

Voulant, par rapport aux ordres anciens, ‘moins de rigueur pour le corps’ et ‘plus de douceur de cœur’, François désirait que ses filles de la Visitation soient simplement évangéliques. Aussi les établit-il pour être « les imitatrices des deux plus chères vertus du Sacré Cœur du Verbe Incarné : la douceur et l’humilité qui sont la base et le fondement de leur Ordre et leur donne ce privilège et cette grâce incomparable de porter le nom de Filles du Cœur de Jésus ». Sainte Jeanne de Chantal disait, comme en écho : « Si les sœurs de la Visitation sont bien humbles et fidèles à Dieu, elles auront le Cœur de Jésus pour demeure et séjour en ce monde » [26].

Les révélations du Cœur de Jésus à Marguerite-Marie au Monastère de la Visitation de Paray le Monial entre 1673 et 1675 s’inscrivent donc dans le droit fil de cette spiritualité, dont l’humble visitandine était profondément imprégnée. Dans le droit fil du charisme de la Visitation, elle eut par exemple un jour la vision des Cœurs de Jésus et de Marie, unis au sien :

« Un jour de la fête du Cœur de la Sainte Vierge [27], après la sainte communion, Notre-Seigneur me fit voir trois cœurs, dont celui qui était au milieu était très petit et quasi imperceptible. Les deux autres étaient tout lumineux et éclatants, dont l’un surpassait l’autre incomparablement et j’entendis ces paroles : « C’est ainsi que mon pur amour unit ces trois cœurs pour toujours. » Les trois n’en firent qu’un. Cette vue me dura assez longtemps, qui m’imprima des sentiments d’amour et de reconnaissance qu’il me serait difficile d’exprimer ».

« C’est bien évidemment l’ambiance salésienne de son monastère, souligne le P.Glotin, qui disposait providentiellement l’âme de Marguerite-Marie à recevoir de telles visions [du Cœur de Jésus] qu’elle appelle ‘ce Cœur tout amour’ » [28]. Il est significatif à cet égard que la première représentation du Cœur de Jésus dans le monastère de Paray inspirée par Marguerite-Marie reprendra le blason de la Visitation, remplaçant cependant le cœur de la Visitandine percé de deux flèches, symbolisant l’amour de Dieu et du prochain, par celui de Jésus, ouvert par une large blessure.

Dans la fameuse apparition du 2 juillet 1688, alors que la sainte adore le Saint Sacrement, la mission de l’ordre de la Visitation est d’ailleurs confirmée. Jésus se manifeste à Marguerite-Marie dans les flammes où il trône, avec sa plaie « qui jette des rayons si lumineux et si ardents que tout l’endroit en est éclairé et réchauffé » [29]. A son côté se tient la sainte Vierge et de l’autre saint François de Sales et le P. La Colombière, ainsi que les sœurs de la Visitation. Marie s’adresse alors aux visitandines et leur dit :

« Venez mes bien aimées filles, approchez-vous, car je veux vous rendre comme dépositaires de ce précieux trésor que le Divin Soleil de justice a formé dans la terre virginale de mon cœur où il a été caché neuf mois, après lesquels il s’est manifesté aux hommes qui, n’en connaissant pas le prix, l’ont méprisé ».

Alors montrant le Divin Cœur :

« Voilà, dit Marie, ce précieux trésor qui vous est particulièrement manifesté, par le tendre amour que mon Fils a pour votre institut qu’il regarde et aime comme son cher benjamin, et, pour cela, il veut avantager cette portion par-dessus les autres […]. »

Ainsi, l’ordre de la Visitation reçoit-il la mission de communiquer les richesses du Cœur de Jésus au monde, comme un don très précieux du Cœur de Marie. La Vierge Marie cède ensuite la parole à saint François de Sales :

« O filles de bonne odeur, dit-il aux visitandines, venez puiser dans la source de bénédiction les eaux du salut, dont il s’est déjà fait un petit écoulement dans vos âmes par le ruisseau des constitutions qui en est sorti […] ».

Les jésuites sont choisis quant à eux pour faire voir l’utilité et la valeur de la dévotion au Sacré Cœur, grâce au charisme du P.La Colombière, le père spirituel de la sainte. Marguerite-Marie précisera en effet à ce sujet :

« Notre bon père La Colombière a obtenu que la Très Sainte Compagnie de Jésus sera gratifiée, après notre cher Institut, de toutes les grâces et privilèges particuliers de cette dévotion au Sacré Cœur de notre Seigneur Jésus Christ » [30].

Une synthèse des deux courants avec Vincent de Paul, Jean Eudes et Grignion de Montfort

Disciple de Bérulle, mais aussi ami et confident de François de Sales, Vincent de Paul va devenir aux yeux de tous « l’apôtre de la charité », à une époque où celle-ci était particulièrement nécessaire, à cause des guerres et des désordres. Par l’activité incessante du saint, la face de la France a été changée, si bien qu’un officier de l’armée a pu l’appeler « le père de la patrie » [31] : « Le miracle de Monsieur Vincent, écrit Daniel Rops, est qu’il sut faire face à toutes les détresses que les évènements ou l’inconscience des hommes provoquaient, et que, pour l’aider dans sa grande tâche, il fit surgir de cette société égoïste, frivole et brutale des trésors de charité » [32]. « Mr Vincent » a fondé notamment, en 1634, avec sainte Louise de Marillac (1591-1660), la « Compagnie des Filles de la Charité » (appelées plus tard Sœurs de Saint-Vincent-de-Paul) pour le service des malades, des pauvres et des « enfants trouvés ». Il réussit ainsi ce que François de Sales n’avait pu obtenir pour les sœurs de la Visitation : envoyer dans le monde des religieuses non cloitrées, ce qui est une nouveauté pour l’époque. Le mot d’ordre qu’il leur donne et qui exprime parfaitement sa propre règle de vie est la phrase de saint Paul : « La charité du Christ nous presse ». Mais le saint est aussi un fervent dévot de la Vierge Marie, dont il veut imiter tout spécialement l’humilité. Son rayonnement, même par-delà les frontières de l’Eglise -Voltaire lui rendra hommage par son mot célèbre : « Mon saint à moi, c’est Vincent de Paul »-, annonce les grands témoins de la charité de Dieu du XIXe et du XXe siècles.

Mais c’est surtout saint Jean Eudes, disciple lui aussi à la fois de Bérulle et de François de Sales, qui développa cette mystique du Cœur de Jésus et de Marie, faisant la synthèse des deux courants bérulliens et salésiens en manifestant « l’inclusion réciproque dans l’amour » des deux cœurs [33] : « Si les premiers chrétiens furent dits n’avoir qu’un cœur et qu’une âme, disait-il, citant François de Sales […] combien est-il plus véritable que la sacrée Vierge n’avait qu’une âme, qu’un Cœur et qu’une vie avec son Fils » [34]. « Il n‘est pas juste, écrivait-il encore, de séparer deux choses que Dieu a conjointes si étroitement : deux Cœurs qui sont unis ensemble par le même esprit et par le même amour qui unit le Père de Jésus avec son Fils Bien aimé pour n’en faire qu’un Cœur : non pas en unité d’essence, telle qu’est l’unité du Père et du Fils, mais en unité de sentiment, d’affection et de volonté » [35].

La Vierge était de ce fait pour lui l’exemplaire le plus parfait de la vie de Jésus dans les âmes, exerçant de plus, en tant que Mère du fils de Dieu, un rôle maternel pour tous les membres du corps du Christ. L’expression « le Cœur de Jésus et de Marie » qu’il a probablement reprise de François de Sales, voulait ainsi dire non seulement l’amour de Jésus et de Marie mais surtout « Jésus vivant en Marie », selon la formule chère à Bérulle et à Condren et passée à Mr Olier. Jésus est le cœur du cœur de Marie, disait-il, « le seul principe de tous les mouvements usages et fonctions de sa très sainte vie ». [36]

Chez Jean Eudes, les deux cœurs, tout distincts qu’ils sont, ne forment pourtant moralement qu’un seul Cœur. Méditant sur la prière sacerdotale de Jésus (Jn 17), il écrivait ainsi :

« O Mère admirable […] , c’est de vous que l’on peut dire véritablement que votre Fils Jésus est tout à vous, et que vous êtes toute à Lui ; qu’Il est tout en vous et que vous êtes toute en Lui, que vous n’êtes qu’un avec Lui, mais tout cela d’une façon très excellente. Et par conséquent que son esprit est votre esprit, que son Cœur soit corporel, soit spirituel, soit divin est votre Cœur ; et que Lui-même est l’esprit de votre esprit, l’âme de votre âme, la vie de votre vie et le Cœur de votre Cœur ; dont il soit béni et glorifié éternellement par toutes les créatures de l’univers, par toutes les grâces qu’Il vous a faites, et par toutes les puissances de son humanité et de sa divinité » [37]

Comme l’écrit le P.Glotin, « Eudes développe en fait une véritable logique de la réciprocité de l’amour, fondée sur la symbolique du centre que recelait le mot ‘cœur’ et qu’il est le premier à expliciter pleinement. Etant dits le ‘cœur’ les unes des autres, les personnes deviennent réciproquement perméables dans l’amour ».

En 1648, le saint normand initie un culte du Cœur de Marie, avant de célébrer en 1672, un an avant la première grande apparition de Paray de Monial, un culte explicite au Cœur de Jésus. Mais les deux cœurs n’en font qu’un dans l’amour.

« De tout cœur, écrivait-t-il ainsi dans l’office du cœur de Marie, chantons Gloire au Christ ! Lui qui a donné son Cœur à sa très sainte Mère et qui a placé son Esprit au-dedans d’elle pour qu’ils soient un seul cœur et une seule âme ».

Le saint normand voyait de plus dans « le Cœur de Jésus et de Marie » le cœur même de l’Eglise. Comme le notent les éditeurs de ses œuvres complètes,

“Dans la prière qui suivit la Cène, le divin Maître demanda à son Père de faire régner entre ses disciples une union si parfaite, qu’elle fût l’image de celle qui les unit l’un à l’autre. Qu’ils soient un répétait-il avec insistance : sint unum ! Et il se donnait lui-même comme le lien qui devait les unir entre eux et les rattacher à Dieu. Unis à Jésus, ils n’auraient entre eux et avec lui qu’un cœur, qu’une âme, qu’une vie et de la sorte, ils arriveraient à l’union parfaite avec Dieu Lui-même : “Ego in eis et tu in me, ut sint consummati in unum [moi en eux et toi en moi pour qu’ils soient consommés dans l’unité]. Cette union parfaite des chrétiens entre eux et avec Jésus Christ est, aux yeux du P.Eudes, le fruit principal de la dévotion aux Sacrés Cœurs"

Saint Jean Eudes voit en effet dans l’union du Cœur de Jésus et de Marie le modèle de l’unité de l’Eglise. Pour reprendre une formule du P.Glotin, l’intuition eudésienne peut se récapituler de la façon suivante : « L’Eglise ne sera consommée par l’Esprit Saint dans l’unité trinitaire de l’Amour que grâce au don que le Père lui a fait de ce “Cœur de Jésus et de Marie” où s’anticipe déjà la perfection de cette unité”.

De fait, dans l’union des Cœurs de Jésus, de Marie et de Jean dans l’heure de la Rédemption (Jn 19, 27) se manifeste l’unité indivisible de l’Eglise pour laquelle Jésus a offert sa vie (Jn 11, 51-52 ; 17, 11.20-23), et dont la tunique sans couture au pied de la Croix est le symbole [38]. À la Croix, les apôtres ne sont pas là, à l’exception du disciple bien aimé. Mais plus radicalement que dans le ministère apostolique, la communion ecclésiale trouve sa source dans l’union « nuptiale » des cœurs transpercés de Jésus et de Marie, accomplissant jusqu’au bout la volonté du Père à l’heure de la Croix…Toute spiritualité de communion trouve là son modèle. Jean est le fruit de cette communion de Jésus et de Marie, lui qui a appris à aimer Marie avec le Cœur de Jésus, mais pour mieux aimer Jésus avec le Cœur de Marie. En cela, il est à la fois la figure de tout disciple et celle du sacerdoce ministériel : baptisés et ministres se reçoivent en effet également de l’union des deux cœurs. Le don de Jean à Marie et de Marie à Jean exprime d’ailleurs la communion des deux sacerdoces, confiés l’un à l’autre (LG 10), dans l’obéissance à la Parole du Christ.

Dans le même sens, saint Louis Marie Grignion de Monfort va quant à lui populariser la doctrine de Bérulle en proposant aux fidèles à l’issue de ses missions paroissiales de renouveler leurs promesses de baptême (c’est l’origine de la « profession de foi ») et en promouvant la consécration à Jésus par Marie. Pour lui, la « vraie dévotion » à Marie consiste à se donner tout entier, en qualité d’esclave à Marie, et à Jésus par elle :

« Pour ceux que le Saint Esprit appelle à une haute perfection, c’est en quatre mots, de faire toutes ses actions par Marie, avec Marie, en Marie et pour Marie, afin de les faire plus parfaitement par Jésus Christ, avec Jésus Christ, en Jésus et pour Jésus » [39].

Reprenant cette image de l’esclavage, qui pouvait parler au peuple à une époque où, sous Louis XIV, l’esclavage existe encore, il écrit :

« Le principal mystère qu’on célèbre et qu’on honore en cette dévotion est le mystère de l’Incarnation où on ne peut voir Jésus Christ qu’en Marie, et incarné dans son sein, il est […] à propos de dire l’esclavage de Jésus en Marie, de Jésus résidant et régnant en Marie ».

Il se fera le chantre de la dévotion aux deux Cœurs, notamment dans ses cantiques :

35. Chrétien, par le Cœur de Marie
On aime le Cœur de Jésus,
Puisque Jésus a pris vie
Dans son Cœur et dans ses vertus
 
36. Du Sang de son Cœur tout de flamme
Le Cœur de Jésus est formé ;
Ils n’ont qu’un cœur, ils n’ont qu’une âme,
L’un et l’autre doit être aimé.
 
37. Ame, perdez-vous sans partage
Dans ces deux Cœurs miraculeux,
L’un avec l’autre vous engage
A n’en voir qu’un seul dans les deux.
 
38. Chère âme, montez en cachette
Par ce cœur tendre au Cœur très haut.
Vous deviendrez bientôt parfaite
En aimant ce Cœur comme il faut.
 
Dieu seul [40].

Les apparitions de Paray le Monial

En juin 1675, dans l’octave de la Fête Dieu, en juin 1675, Jésus se manifeste à Marguerite Marie et découvre son Cœur en disant cette phrase célèbre :

« Voilà ce Cœur qui a tant aimé les hommes, qu’il n’a rien épargné jusqu’à s’épuiser et se consommer pour leur témoigner son amour ; et pour reconnaissance, je ne reçois de la plupart que des ingratitudes, par leurs irrévérences et leurs sacrilèges et par les froideurs et les mépris qu’ils ont pour moi dans ce sacrement d’amour. Mais ce qui m’est le plus sensible est que ce sont des cœurs qui me sont consacrés qui en usent ainsi » [41].

C’est pourquoi il demande l’institution d’une fête pour honorer son Cœur, huit jours après la Fête Dieu. Le sens de cette fête est notamment de réparer les manques d’amour envers Lui, en particulier dans l’Eucharistie.

Une autre demande va être faite à la sainte de Paray, celle d’une consécration de la France au Cœur de Jésus par celui dont la naissance temporelle avait été l’occasion en 1638 de la consécration de la France à la Vierge Marie par le roi Louis XIII. À l’entrée de l’été 1689, alors que pour la quatrième fois, le monastère de la Visitation de Paray le Monial avait célébré la fête du Cœur de Jésus, Marguerite Marie s’ouvre à la Mère de Saumaise de « plus grands desseins du Christ » qui ne peuvent s’accomplir « que par sa toute-puissance ». Le Christ veut désormais que la « réparation d’honneur » dont les visitandines viennent de s’acquitter à Paray et à Dijon dans leurs cloîtres soit rendue publiquement « dans la maison des princes et des rois ». Pour cela, il est demandé au roi de rendre publiquement un culte au Sacré Cœur à la cour de France [42] à travers un acte de consécration, et de permettre ainsi que la dévotion s’étende aux autres cours d’Europe. Dans une autre lettre à la mère de Saumaise, datée cette fois du 28 août 1689, le roi, désigné, comme le « fidèle ami » du Seigneur, est chargé également d’obtenir de Rome l’approbation du culte.

Au fond l’essentiel de ce qui est demandé à travers la consécration de Louis XIV et de sa cour au Sacré Cœur (dans un édifice qu’il devait faire construire, avec l’image du Cœur de Jésus), ainsi que les démarches auprès du Saint Siège, c’est probablement un attachement sincère au Christ, la réparation pour les outrages qui lui sont faits, mais aussi une réconciliation avec le pape. D’une certaine façon, on pourrait dire qu’il s’agit là d’une actualisation de la grâce du baptême de la France. En 1638, en remerciement pour la naissance de « Dieudonné », le futur Louis XIV, Louis XIII avait fait un vœu par lequel il consacrait sa couronne et son royaume « à la grandeur de Dieu par son Fils rabaissé jusques à nous, et à ce Fils par sa Mère élevée jusques à Lui ». Dans la ligne de l’école bérullienne, cette démarche à la fois théocentrique et christocentrique, était censée renouveler la consécration baptismale de la France et des Français. Avec la demande de consécration du roi Louis XIV au Cœur de Jésus, cette tonalité baptismale est encore plus explicite. Il s’agit en fait pour Louis XIV, à travers la demande faite par Marguerite Marie, de mettre Jésus, le Roi des Rois, au centre de sa vie et de celle de la cour et du Royaume, en lui rendant amour pour amour par une démarche personnelle et communautaire. Quelque part, à travers ce symbole de l’amour doux et humble du Christ, il s’agissait d’encourager le roi, la cour et le Royaume à entrer pleinement dans la « hauteur, la profondeur, la largeur de l’amour de Dieu », manifesté dans l’union des Cœurs de Jésus et de Marie, et d’être ainsi préservés des grands maux qui menaçaient l’Eglise de France à l’aube du XVIIIe siècle : le rationalisme, le rigorisme, son double inversé, le courant libertin, et enfin le gallicanisme.

On ne sait pas si Louis XIV a eu connaissance du message. Ce qui est sûr en revanche, c’est qu’il n’y a pas répondu. Pas plus que Louis XIV, ses successeurs ne vont se sentir concernés par la demande faite par Marguerite Marie, bien qu’ils en aient eu semble-t-il connaissance. Louis XVI y mettra certes l’espoir de sa libération avant de mourir sur l’échafaud, mais ce sera trop tard. C’est plutôt de la Pologne que viendra en 1725 la demande conjointe du roi Auguste II et de l’archevêque de Cracovie faite au pape d’une fête du Sacré Cœur pour l’Eglise universelle. Celle-ci sera concédée par Clément XIII en 1765 au seul royaume de Pologne.

3)Le troisième appel du Cœur de Jésus et de Marie à travers les apparitions de la Vierge au XIXe siècle et la petite Thérèse

Sous l’Empire puis la Restauration va avoir lieu à nouveau une période de renaissance de la religion en France, et jusque vers 1860, voire 1880 [43]. De nombreuses congrégations sont fondées sous le patronage du Sacré Cœur. Ce mouvement, commencé sous l’Empire, va s’amplifier à partir de 1820 : 73 congrégations vouées au Sacré Cœur sont fondées dans le monde catholique entre 1820 et 1850, 144 entre 1851 et 1900, dont beaucoup en France.

C’est aussi une époque où la spiritualité mariale est en plein renouveau en France, avec des fondateurs comme Guillaume Joseph Chaminade, fondateur des marianistes, Jean Claude Colin, fondateur des Maristes, le P.Libermann, rénovateur des Spiritains, le P.Desgenettes, initiateur en 1836 du culte du « saint et immaculé Cœur de Marie, refuge des pécheurs » à Notre Dame des Victoires, Mgr Eugène de Mazenod fondateur des Oblats de Marie Immaculée, etc… C’est aussi l’époque des grandes apparitions mariales. La symbolique des deux Cœurs y est présente dès le début à travers la « médaille miraculeuse » demandée par la Vierge à Catherine Labouré lors des apparitions de la rue du Bac (1830). La médaille va jouer également un rôle important dans les apparitions qui vont suivre à Rome (1842) [44] puis à Lourdes (1858) [45]. On retrouve cette symbolique des deux cœurs à Pontmain (1871) où une petite Croix rouge apparaît sur la poitrine de la Vierge [46], à l’endroit du cœur, et à Pellevoisin (1876), où la Vierge recommande à la petite Estelle Faguet le scapulaire du Sacré Cœur et lui dira dans la septième apparition : « Le Cœur de mon Fils a tant d’amour pour le mien qu’Il ne peut refuser mes demandes ».

On remarquera également dans ces apparitions ce que l’on pourrait appeler aujourd’hui une « option préférentielle pour les pauvres ». Le fait notamment que celles de la rue du Bac aient lieu dans la chapelle des sœurs de la Charité était comme une invitation faite à l’Eglise de France du XIXe siècle à imiter la charité en actes de saint Vincent de Paul, à une époque où la France allait être tentée par le libéralisme au niveau des classes dirigeantes, le socialisme au niveau de la classe ouvrière.

Cependant, dans la dernière apparition, celle de Pellevoisin, la Vierge va se plaindre de la France à la petite Estelle Faguet :

Lors de la neuvième apparition, elle lui dit en effet « Tu t’es privée de ma visite le 15 août ; tu n’avais pas assez de calme. Tu as bien le caractère du Français. Il veut tout savoir avant d’apprendre, et tout comprendre avant de savoir. Hier encore je serais venue ; tu en as été privée. J’attendais de toi cet acte de soumission et d’obéissance. »[…] « Depuis longtemps les trésors de mon fils sont ouverts ; qu’ils prient. »

En disant ces paroles, elle souleva la petite pièce de laine qu’elle portait sur sa poitrine. J’avais toujours vu cette petite pièce, sans savoir ce que c’était, car jusqu’alors je l’avais vue toute blanche. En soulevant cette pièce, j’aperçus un cœur rouge qui ressortait très bien. J’ai pensé de suite que c’était un scapulaire du Sacré-Cœur. Elle dit en le soulevant : « J’aime cette dévotion. » […]. Lors de la onzième apparition : « Je te tiendrai compte des efforts que tu as faits pour avoir le calme ; ce n’est pas seulement pour toi que je le demande, mais aussi pour l’Eglise et pour la France. Dans l’Eglise, il n’y a pas ce calme que je désire. »
[…] Puis elle reprit lentement : « Qu’ils prient et qu’ils aient confiance en moi. »
Ensuite la Sainte Vierge me dit tristement (elle ne pleurait pas) : « Et la France ! Que n’ai-je pas fait pour elle ! Que d’avertissements, et pourtant encore elle refuse d’entendre ! Je ne peux plus retenir mon fils. » Elle paraissait émue en ajoutant : « La France souffrira. » Elle appuya sur ces paroles […]. [47].

Il n’y aura plus de fait de grande apparition mariale en France au XXe siècle, à l’exception de celle de l’Ile Bouchard (1947). La Vierge se manifestera davantage dans des pays liés à la France mais moins déchristianisés qu’elle comme le Portugal (1917), la Pologne, à travers la figure du P.Kolbe qui fonde la Milice de l’Immaculée le 16 octobre 1917, la Belgique, à travers les apparitions de Beauraing et de Banneux en 1932-33, etc…Malgré le sursaut catholique consécutif à la défaite de Sedan [48], la vague de déchristianisation va reprendre en effet de plus belle avec la Troisième République. Mais Dieu n’abandonne pas pour autant la France, loin de là ! A travers la petite Thérèse, Il va lui proposer une spiritualité du Cœur de Jésus et de Marie adaptée au contexte pour une part post-chrétien, d’un pays en plein processus de laïcisation.

Cette importance de la place du Sacré Cœur dans la vie et le message de Thérèse ne semble certes pas évidente à première vue puisque la sainte en parle peu dans ses écrits, et va même jusqu’à confier en 1890 à sa sœur Céline, partie en pèlerinage avec Léonie à Paray le Monial : 

« Je ne vois pas le Sacré Cœur comme tout le monde, je pense que le cœur de mon époux est à moi seule comme le mien est à lui seul et je lui parle alors dans la délicieuse solitude de ce délicieux cœur à cœur en attendant de le contempler un jour face à face [49] ».

La petite carmélite rejoignait pourtant ainsi paradoxalement l’expérience fondatrice de sainte Marguerite Marie dont on fêtait alors justement alors le deuxième centenaire de la mort. Dans la ligne de la mystique de saint François de Sales, la première apparition du Cœur du Christ le 27 décembre 1673 avait une connotation éminemment nuptiale. La petite Thérèse de Lisieux a retrouvé spontanément cette symbolique nuptiale et amoureuse, inspirée du Cantique des Cantiques, pour parler du Cœur de Jésus. Cependant, elle le fait en s’inspirant davantage de l’enseignement de saint Jean de la Croix. Pour elle, ce « délicieux cœur à cœur » de l’épouse avec le Bien Aimé, c’est la nuit de la foi, le temps de la vision étant réservé à l’éternité. Cette spiritualité va la conduire, dans la droite ligne du message de Paray, à vouloir consoler le Cœur de Jésus de l’ingratitude des siens. C’est ce qu’elle va exprimer en 1895 dans l’acte d’offrande à l’amour miséricordieux qui constitue le cœur de son intuition spirituelle :

« Je pensais aux âmes qui s’offrent comme victimes à la Justice de Dieu afin de détourner et d’attirer sur elles le châtiment réservé aux coupables, cette offrande me semblait grande et généreuse, mais j’étais loin de me sentir portée à la faire :

« O mon Dieu ! m’écriai-je au fond de mon cœur, n’y aura-t-il que la justice qui recevra des âmes s’immolant en victimes ? Votre amour miséricordieux n’en a-t-il pas besoin lui aussi ? De toutes parts, il est méconnu, rejeté ; les cœurs dans lesquels vous désirez le prodiguer se tournent vers les créatures leur demandant le bonheur avec leur misérable affection, au lieu de se jeter dans vos bras et d’accepter votre Amour infini… O mon Dieu, votre amour méprisé va-t-il rester en votre Cœur ? Il me semble que si vous trouviez des âmes s’offrant en victimes d’holocauste à votre Amour, vous les consumeriez rapidement, il me semble que vous seriez heureux de ne point comprimer les flots d’infinie tendresse qui sont en vous… […] » [50].

Pour Thérèse comme pour Marguerite Marie, la réparation due au Cœur de Jésus consiste à « rendre amour pour amour à l’Amour blessé par nos refus d’aimer » [51]. Elle l’exprime dans une de ses plus belles prières :

« […] Rappelle-toi qu’en une sainte ivresse l’apôtre vierge approcha de ton cœur. En son repos, il connut ta tendresse. Tous tes secrets, il les comprit, Seigneur…De ton disciple aimé, je ne suis point jalouse. Je connais tes secrets, car je suis ton épouse, ô mon divin Sauveur, je m’endors sur ton Cœur, Il est à moi !...[…] Rappelle-toi de l’amoureuse plainte qui sur la Croix s’échappa de ton Cœur. Ah dans le mien, Jésus, elle est empreinte et de ta soif je partage l’ardeur. Plus je me sens brûlée de tes divines flammes, plus je suis altérée de te donner des âmes. Que d’une soif d’amour, je brûle nuit et jour, rappelle-toi […] Jésus, c’est toi qui malgré les blasphèmes des ennemis du sacrement d’amour [52], c’est toi qui veux montrer combien tu m’aimes puisqu’en mon cœur tu fixes ton séjour. O pain de l’exilé ! Sainte et divine hostie, ce n’est plus moi qui vis mais je vis de ta vie. Ton ciboire doré entre tous préféré, Jésus c’est moi. Jésus, c’est moi ton vivant sanctuaire que les méchants ne peuvent profaner. Reste en mon cœur, n’est-il pas un parterre dont chaque fleur vers toi veut se tourner ? […] Rappelle-toi que je veux sur la terre te consoler de l’oubli des pécheurs. Mon seul amour, exauce ma prière. Ah, pour t’aimer, donne-moi mille cœurs. Mais c’est encore trop peu, Jésus, beauté suprême, donne-moi pour t’aimer ton divin Cœur Lui-même, de mon désir brûlant, Seigneur, à chaque instant rappelle-toi [….] » [53]

Mais cela ne peut s’accomplir qu’en permettant à Dieu de déverser sur sa créature les flots de son amour miséricordieux. La spiritualité du Cœur de Jésus devient ainsi de façon frappante une méditation sur la miséricorde de Dieu, ce que va déployer par la suite le message confié à sainte Faustine, ou encore la spiritualité d’une Mère Térésa.

Comme pour sa patronne Thérèse d’Avila, cette union nuptiale de la « petite » Thérèse au Cœur de Jésus conduira celle-ci à un zèle dévorant pour le salut des âmes, au point d’être déclarée patronne des missions ! Face à un monde moderne qui risque de s’enfermer dans sa suffisance, Thérèse va en quelque sorte redonner à l’Eglise le goût de l’enfance spirituelle mais aussi de la miséricorde. Par sa vie et son message, elle a sans aucun doute préparé la nouvelle évangélisation dans la mouvance de la nouvelle Pentecôte conciliaire et sous le signe de la miséricorde.

La place du Cœur de Marie dans la spiritualité de la petite Thérèse n’est pas davantage connue. Pourtant, le Vierge Mère à qui la petite Thérèse a remis son acte d’offrande est celle qui qui lui avait souri le 13 mai 1883. Cette grâce était survenue à la suite d’une neuvaine de messes à Notre Dame des Victoires demandée par son père. Quatre ans plus tard, Thérèse, passant par Paris, a voulu aller à Notre Dame des Victoires pour remercier la Vierge de son intercession et lui confier sa vocation carmélitaine. Elle y reçoit de grandes grâces. Dès lors, « c’est en quelque sorte une communion de vocation qui s’établit entre la Vierge [au Cœur immaculé], Refuge des pécheurs et Sœur Thérèse de l’Enfant-Jésus de la Sainte Face, voulant offrir sa vie pour la conversion des pécheurs. Depuis les sacrifices de son adolescence pour le salut de l’assassin Pranzini, à l’offrande de sa dernière communion pour l’ex-prêtre Carme Hyacinthe Loison en passant par sa prière pour le mystificateur Léo Taxil, Thérèse sait que ce que Jésus lui demande, c’est de s’asseoir à la table des pécheurs » [54].

Conclusion : À travers la petite Thérèse, la France a été en quelque sorte confirmée dans sa vocation à être témoin de l’amour du Cœur de Jésus et de Marie, mais sous le signe désormais de la miséricorde et d’un désir de fraternité avec tous, y compris ceux qui vivent dans la nuit de l’incroyance et de la désespérance. C’est du moins ce que laisse entendre le message de Jésus à Marcel Van cité au début de ce rapide parcours. Mais cela demande de chacun de nous une réponse personnelle à l’appel du Cœur de Jésus et de Marie pour vivre mieux la grâce de notre baptême, comme nous y invitait le pape Jean Paul II le 1er juin 1980 dans sa fameuse interpellation [55].

Dans le livre des Colloques, Marcel Van affirme en effet que le 14 novembre 1945, Jésus-Christ Lui-même lui aurait communiqué une "prière pour la France", dont Thérèse était devenue la patronne secondaire :

« JÉSUS : [110] Petit enfant de mon Amour, écoute, je vais te dicter une prière et cette prière, je veux que les Français me la récitent...
"Seigneur Jésus, aie compassion de la France, daigne l’étreindre dans ton Amour et lui en montrer toute la tendresse. Fais que, remplie d’Amour pour toi, elle contribue à te faire aimer de toutes les nations de la terre. Ô Amour de Jésus, nous prenons ici l’engagement de te rester à jamais fidèles et de travailler d’un cœur ardent à répandre ton Règne dans tout l’univers. Amen."
Ô mon enfant, dis aux Français que cette prière est celle-là même que je veux entendre de leur bouche. Elle est sortie de mon cœur brûlant d’amour et je veux que les Français soient les seuls à la réciter. Quant à toi, mon enfant, je veux que tu la récites aussi mais tu la réciteras également en français (ton directeur y pourvoira) ; car j’ai voulu, ô ma petite fleur, que dès le début de ta croissance, tu sois orientée [111] par la petite fleur de France, vers le soleil de mon Amour. »

Le 1er janvier 1946, Jésus donnera au petit Marcel saint Jean Eudes, canonisé en 1925, comme « patron de l’année ». Le Règne de l’Amour n’est-il pas celui du Cœur de Jésus et de Marie ? Et la France n’a-t-elle pas un rôle à jouer pour ce règne, elle qui la première a reçu cette dévotion aux deux Cœurs unis ? On ne peut que se réjouir en tout cas qu’en 2014, la conférence des évêques de France ait soutenu la cause de saint Jean Eudes comme docteur de l’Eglise et que le 15 août 2020, Mgr Aupetit ait consacré à Montmartre le diocèse de Paris aux deux Cœurs unis de Jésus et de Marie.


[1Marcel VAN, Œuvres complètes, 2, Colloques ; Amis de Van éditions, p. 57

[2cf. par exemple sur ce point Bernard Peyrous, La vocation de la France, in Brincart, Peyrous, Pourquoi prier pour la France, éditions de l’Emmanuel 2014, p.27-54, ici, p.48-50

[3Cf notre livre Jésus doux et humble de cœur, Ed. de l’Emmanuel, 2005, p. 93-96

[4« Tu as blessé mon cœur, ma sœur fiancée ; tu as blessé mon cœur par un seul de tes regards » (Ct 4, 9 Vulg.)

[5Inversement, le récit de la Genèse lui-même, comme le Cantique, ont besoin d’être relus à la lumière du mystère pascal, des noces du Christ avec l’Église, comme le font Paul dans l’épître aux Éphésiens et saint Jean dans son évangile, pour trouver tout leur sens.

[6Bertrand de Margerie, Histoire doctrinale du culte envers le Cœur de Jésus, saint Paul, p.77

[7Édouard Glotin, La Bible du Cœur de Jésus, Presses de la Renaissance,2007, p. 294

[8Ibid. p. 295

[9Bernard de Clairvaux, Sermon 61 sur le Cantique, 3-5 ; éd. cisterciennes 2 (1957), 150-151, cité in Office des Lectures, mercredi 3° semaine temps ordinaire ; Liturgie des Heures, 1, Cerf 1980, p.487

[10Daniel ROPS, Histoire de l’Église du Christ, T.IV, La cathédrale et la croisade, 1965, p.259-261

[11e

[12Régine PERNOUD, La femme au temps des cathédrales, Stock, 1980, p.122

[13Daniel Rops, op. cit., p.261

[14Idem

[15Ibid. p.111

[16Idem

[17Moniale cistercienne, formée à l’école de saint Bernard, sainte Gertrude, cherche Dieu dans les livres mais n’y trouve pas la paix. En la fête de saint Jean, le disciple bien aimé lui apparaît et la conduit « en la douce présence de notre Seigneur et Sauveur ». « Viens avec moi, lui dit-il, et reposons ensemble sur la poitrine du Seigneur source de toute douceur, qui renferme le secret trésor de toute béatitude ». Tandis qu’elle repose avec le disciple bien-aimé sur la poitrine de Jésus, Gertrude est jetée dans un ravissement intérieur en entendant battre le Cœur divin. S’étonnant que l’Apôtre ait gardé dans l’Evangile un si profond silence sur ces très douces palpitations, elle s’entend répondre : « Ma mission était que du Verbe incréé de Dieu le Père, je ne transcrive pour l’Eglise naissante qu’un seul mot où jusqu’à la fin du monde, il y ait de quoi satisfaire l’intelligence du genre humain tout entier, même si nul ne parviendra jamais à le comprendre pleinement. Quant à la douce éloquence de ces pulsations, elle a été gardée en réserve pour les temps actuels afin que leur écho réchauffe l’amour engourdi que porte à Dieu le monde vieillissant »

[18« Au monastère de Saint-Trond, où elle a été placée depuis sa tendre enfance, une jeune adolescente reçoit les visites d’un jouvenceau de son âge jusqu’au jour où, pendant l’entretien, elle tombe en pâmoison. Jésus vient de lui apparaître et, écartant son vêtement, lui a montré à son côté la blessure empourprée d’un sang frais : « Renonce à cette sotte amourette, lui intime-t-il : contemple ici désormais celui que tu dois aimer et pourquoi tu dois l’aimer. » Cette toute première vision du Cœur de Jésus, du plus pur style « courtois », devait tout naturellement conduire sainte Lutgarde d’Aywières (1182-1246) à se mettre plus décidément à l’école de saint Bernard : quelques années plus tard, elle quittera son monastère bénédictin pour mener une vie réformée à la cistercienne avec les jeunes béguines du groupe fondateur de N.- D. d’Aywières » ; GLOTIN, op. cit., p. 296-297

[19Les dernières années de François furent marquées par l’expérience de la stigmatisation sur le mont Alverne (septembre 1224) : après un mois de jeûne, « le jour de la Croix », François, après avoir reçu à trois reprises le texte de la Passion, avait demandé deux grâces : sentir dans son âme et dans son corps la douleur de Jésus à l’heure de sa Passion ; sentir dans son cœur cet amour sans mesure dont le Fils de Dieu, était embrasé et qui le conduisit à endurer volontiers « une telle Passion pour nous pécheurs ». François reçut alors la célèbre vision du séraphin, lui signifiant que « ce n’était pas le martyre de son corps, mais l’amour incendiant son âme qui le transformerait à la ressemblance du Christ crucifié »(cité par GLOTIN, op. cit. p. 302). François ressentit alors « à la fois une joie surhumaine et une douleur déchirante ; un immense amour l’embrasa pour le Christ transpercé. Quand le séraphin disparut, il constata sur son corps un miracle extraordinaire : ses pieds et ses mains étaient percés, son côté ouvert saignait » (Ivan GOBRY, Saint François d’Assise et l’esprit franciscain, Seuil, 1957). Son cœur est désormais tout embrasé de l’amour même que le Christ éprouva en s’immolant pour nous. Quatre siècles plus tard, un 4 octobre, au cours d’une vision reçue dans l’oraison, Jésus donnera à Marguerite Marie ‘ce grand saint […] pour conducteur’ » (cité par GLOTIN, op.cit., p. 303)

[20Le Cœur admirable, 1, 5 ; cité par GLOTIN, op. cit., p. 540

[21François, fils de commerçant justement, parcourait les rues d’Assise en s’écriant « L‘amour n’est pas aimé », là où au siècle précédent saint Bernard écrivait : « Comment l’Amour ne serait-il pas aimé ? »

[22Sur cette question délicate du rapport entre une « théologie du cœur » et une « théologie de la raison », et les risques possibles de dérive intellectualiste de cette dernière, on peut se rapporter par exemple à la catéchèse de BENOIT XVI sur la controverse entre saint Bernard et Abélard, http://www.vatican.va/content/benedict-xvi/fr/audiences/2009/documents/hf_ben-xvi_aud_20091104.html

[23La célèbre et triste histoire d’Abélard et d’Héloïse illustre là aussi ces dérives possibles d’une courtoisie qui n’est plus référée à la mystique…

[24De Becker, L’objet du culte du sacré Cœur chez Marguerite-Marie, Sesiones de Estudio, Basilica del Sagrado Corazon de Jesus, Barcelona, 1961, p. 259.

[25Lettre à Madame de Chantal, 10 juin 1611, in Œuvres complètes de St François de Sales, E.A., vol. 6, p. 665

[26cité par l’abbé Pierre Fries, in Garde d’honneur du Sacré Cœur, 2009, n°33, p.9

[27Cette fête, autorisée par Mgr de la Madeleine de Ragny, fut célébrée à Autun, pour la première fois, le 8 février 1648 à l’initiative de saint Jean Eudes ; cf Paul MILCENT, Un artisan du renouveau chrétien au XVIIe siècle, saint Jean Eudes, 1985, p. 217. On n’en trouve plus trace au XVIIIe siècle, sauf dans les monastères de la Visitation. Ne pas confondre cette vision des trois cœurs : Jésus, Marie, Marguerite-Marie, avec celle rapportée dans l’Autobiographie, n° 82 : Jésus, Marguerite-Marie, Claude La Colombière.

[28La Bible du Cœur de Jésus, op. cit., p.335

[29Pierre Fries, op. cit., p.4-5

[30Lettre à Mère de Saumaise, juin 1689

[31Daniel ROPS, L’Eglise des temps classiques, Arthème Fayart, 1958, p.52

[32Idem, p. 39

[33Nous suivons ici la présentation magistrale de l’œuvre de saint Jean Eudes par Édouard Glotin, op. cit., p. 523-553, ici, p. 537

[34Jean Eudes, Le Cœur admirable…, 8, 3, 10, cité par Glotin, op. cit., p.538

[35Le Cœur admirable 12 cité par E. GLOTIN, op. cit. p. 540

[36La vie et le Royaume de Jésus dans les âmes chrétiennes, Œuvres complètes, T. I, Paris Beauchesne, 1905, p.452.

[37Le Cœur Admirable, 1, 5, 3, cité par E. GLOTIN, op. cit., p. 542

[38cf 1 R 11, 29-31 ; Cyprien, De l’unité de l’Eglise catholique, VII, Unam Sanctam, Cerf, Paris, 1942, p.15.

[39Traité de la vraie dévotion à la sainte Vierge 257

[40Saint Louis-Marie de Monfort, Cantique 40

[41Vie et Œuvres de sainte Marguerite-Marie, présentation du professeur Darricau, Ed. Saint Paul, Paris, 1990, p. 122.

[42Il est à noter que dès avant cette date, Jean Eudes avait fait entrer la dévotion au Sacré Cœur dans la famille royale par des prédications à la cour entre 1671 et 1674. En 1674, il avait même reçu du roi 14 000 livres pour la construction à Caen de la première Eglise dédiée au Sacré Cœur. Par la suite cependant, leurs relations se distendirent, le roi suspectant le saint d’hostilité à sa politique vis-à-vis de l’Autriche et de l’Espagne.

[43Yves Marie HILAIRE et Gérard CHOLVY, Histoire de la France religieuse, op cit. p. 487-488

[44Juif agnostique qui avait accepté cependant de porter sur lui la médaille miraculeuse, celui-ci connut une conversion instantanée en 1842 dans l’église des Minimes San Andrea delle Fratte à Rome, à la suite d’une apparition de la Vierge « telle qu’elle est sur [la] médaille ». Il reçut les sacrements de l’initiation quelques jours après sa conversion. Le pape Grégoire XVI fit un rapport par lequel il confirmait les conclusions de l’archevêque de Paris, Mgr de Quelen, sur l’authenticité de la médaille.

[45« La Dame de la grotte m’est apparue telle qu’elle est représentée sur la Médaille miraculeuse » a déclaré sainte Bernadette qui portait sur elle la médaille de la rue du Bac.

[46À La Salette, la Vierge portait sur sa poitrine les instruments de la Passion

[47Déjà à La Salette, la Vierge disait dans le même sens : « Si mon peuple ne veut pas soumettre, je suis forcée de laisser aller le bras de mon Fils. Il est si fort et si pesant que je ne puis plus le maintenir. Depuis le temps que je souffre pour vous autres ! Si je veux que mon Fils ne vous abandonne pas, je suis chargée de le prier sans cesse. Pour vous autres, vous n’en faites aucun cas ! Vous aurez beau prier, beau faire, jamais vous ne pourrez récompenser la peine que j’ai prise pour vous autres » ; cf http://lasalette.cef.fr/Le-Message-de-La-Salette. À Fatima, sainte Jacinta témoignera dans le même sens : — « Notre Dame a dit que, dans le monde, il y a trop de guerres et de discordes. Les guerres ne sont que le châtiment des péchés du monde. » « Notre Dame ne peut plus retenir le bras de son Fils bien-aimé sur le monde. » « Il faut faire pénitence. Si les gens se corrigent, Notre Seigneur viendra encore secourir le monde ; mais s’ils ne se corrigent pas, le châtiment viendra ». « Pauvre Notre Dame ! Ah ! j’ai tant de peine de Notre Dame ! tant de peine ! » ; cf http://www.fatima.be/fr/fatima/pastor/jacinthe.php. La Sainte Vierge avait dit le 13 juillet 1917 : « Quand vous verrez une nuit éclairée par une lumière inconnue, sachez que le moment sera venu où Dieu va châtier le monde par la guerre » et Elle avait ajouté : « Pour empêcher cela, je demande la dévotion à mon Cœur Immaculé… ».

[48Après la défaite de Sedan va être lancé en 1871 le vœu national pour l’érection de la basilique du Sacré Cœur afin d’expier « l’apostasie de la France libérale » et les « péchés de Paris, Babylone moderne, haut lieu de la ‘fête impériale’ »- qui déboucha sur la Commune de Paris. A peu près à la même époque, à l’initiative du P.Henry Ramière et des missionnaires d’Issoudun, Pie IX, sollicité par trois millions de signatures, autorise pour le 16 juin 1875 tous les catholiques qui le désirent à prononcer une formule unanime de consécration réparatrice au Cœur de Jésus.

[49Lettre à Céline, 14 octobre 1890, LT 122 in THERESE DE LISIEUX, Œuvres complètes, Cerf DDB, 2004, p.431

[50Manuscrit A, Œuvres complètes, op. cit., p. 212-213

[51Édouard GLOTIN, La Bible du Coeur de Jésus, Presses de la Renaissance, 2007, p. 266. On retrouve ici le thème de la « redamatio ».

[52Enfant, Thérèse a été inscrite en 1885 à l’Archiconfrérie réparatrice des blasphèmes et de la profanation du dimanche. Carmélite, elle peut retrouver dans la vie de sœur Marie de Saint Pierre l’invitation constante à la réparation du blasphème.

[53Jésus mon bien aimé, rappelle-toi ; 2 octobre 1895, PN 24, Œuvres complètes, op. cit.,p. 692-701

[55Il semble d’ailleurs que les Colloques de Marcel Van étaient le livre de chevet de saint Jean Paul II à la fin de sa vie.

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