LES VOCIFÉRANTS (*)

Zadig III

lundi 24 octobre 2011

− Messieurs, dit le sultan, j’ai le plaisir de vous informer que je me porte bien. Les impôts rentrent. J’ai des raisons de croire que mes publicains ne m’en volent que la moitié, ce qui est fort honnête. La sultane est très satisfaite de son nouveau psychanalyste. Mes cousins, Richard, Léonide et Mao [1] sont dans les ennuis jusque-là. Bref, ma grandeur est sereine et tout va pour le mieux.

Le sultan se tut, pensif, et dans le silence respectueux de l’assemblée, entreprit de se curer une dent. Il y avait là, comme d’habitude, le vizir Iznogoud, un brelan de ministres, le subtil M. Disymède, grand expert en chiffres et statistiques, et enfin Zadig que le sultan initiait aux affaires.
Ayant, toujours pensif, exploré son auguste mâchoire, le sultan considéra avec attention le bout de son cure-dents, puis le jeta adroitement sur la table du conseil et conclut :

− Donc, tout va bien, et je suis d’humeur à donner aujourd’hui la, parole à notre vizir. Iznogoud, mon ami, nous t’écoutons : quel est l’embêtement de la semaine ?

− Euh, dit le vizir, puisque Votre Majesté m’en donne l’ordre, je voudrais, s’il vous plaît, vous parler de religion.

Faudrait-il que j’en empalasse ?

− Quoi, dit le sultan, de religion ? Les imans feraient-ils du tumulte ? Faudrait-il que, dans ma bonté, j’en empalasse quelques-uns ?

− Les imans, Sire, sont dans le même ennui que Votre Majesté. La plupart prient Dieu et l’enseignent au peuple. C’est le peuple qui remue.

− Par ma barbe, dit le sultan, que me chantes-tu là ? Il appartient au peuple de remuer, et à toi de le gouverner. Que ferais-je d’un peuple indolent et passif ? Je me flatte d’avoir le peuple le plus indocile du monde et de m’en bien porter. (Car je me porte bien, ainsi que je l’ai dit.) Je veux que le Babylonien javotte, qu’il chansonne, qu’il médise. Je veux qu’il vitupère mes bourgeois. Qu’il conspue mes hachas. Qu’il vilipende mes vizirs. Ainsi, quand l’un d’eux vient à être très riche, ma bonté paternelle constate avec tristesse qu’il offense le peuple et se laisse fléchir à le faire empaler et à confisquer sa fortune. J’y pense, mon bon Iznogoud, ces imans qui offensent le peuple, sont-ils très riches ?

− Très pauvres.

− Alors il n’offensent pas le peuple. Iznogond, je ne comprends rien à tes propos. Ayant médité, le sultan reprit :

− Iznogoud, parle-moi de ces imans.

− Ils sont, Sire, très pauvres. Ils prient bien et enseignent le peuple. Mais depuis un lustre ou deux, ils sont devenus la proie des vociférants.

− Allons bon, dit le sultan. Les vociférants ?

− Les vociférants. Le vociférant est un saint homme dont la piété se fait à scruter celle d’autrui, à la trouver mauvaise et déplorable et à distribuer charitablement et à très haute voix la menace, le chantage et la dénonciation. S’exerçant sur les autres, la vocifération est la plus commode et la moins fatigante des ascèses : il lui suffit, pour se hisser aux plus hauts sommets, de choisir judicieusement l’objet de sa critique, et de vociférer très fort. Le vociférant de haute vertu serait déshonoré de vociférer plus bas qu’un archiman. Mais il y a, Dieu merci, des vociférants de toute vertu, car il faut que toute vertu soit scrutée. Les uns jappent comme roquets à l’ombre des temples de quartier, les autres, maîtres vociférants, blatèrent comme la chamelle du prophète sur la place publique, répandent au loin leur image avantageuse et leurs gestes pleins de pieuses malédictions sous le regard du bon peuple ahuri.

Notez que le vociférant est à la fois grégaire et compétiteur. Il complote. Il tient au conciliabule. C’est alors un plaisant spectacle que de voir ces sourcilleuses vertus rivaliser d’amertume et d’aigreur, s’exhausser des vociférations les plus ambitieuses se complaire à la délicieuse horreur des dénonciations les plus sévères.

« Je vais, dira l’un, à tous les prêches de mon iman avec un carnet et un crayon. Je compte les citations des livres sacrés et les citations des livres profanes. Je porte les unes en abscisses et les autres en ordonnées. J’ose à peine, tant j’en suis bouleversé, vous annoncer ce que j’obtiens : une courbe logarithmique ! »

Vent de panique sur le conciliabule hagard : il a dit logarithmique Deux messieurs tombent foudroyés par l’infarctus. D’autres déchirent leur vêtement (muni à cet effet d’une fermeture éclair).

« Vous êtes un plaisant avec votre petit iman, dira l’autre. Je dînais l’autre jour chez mon propre archiman, et savez-vous ce qu’il osa me conseiller ? d’aimer mes ennemis ! Moi, que j’aime les ennemis de Dieu ? Car mes ennemis sont ceux du Tout-Puissant, comme vous savez : Il me doit bien cela, tant mon zèle est grand pour sa gloire, qui ne saurait être que la mienne. »

Choisis-les riches même très riches

− J’aime fort tes vociférants, dit le sultan. Ils me donnent l’idée d’une voie royale vers la sainteté. Car si l’on est vertueux quand on vocifère, comment ne serait-on pas saint quand on empale ? Iznogoud, mon bon ami, établis- moi sans tarder les abscisses et les ordonnées de quelques vociférants, que j’examine leur vertu. Choisis-les riches, et même très riches puisque, si j’ai bien compris leur système, ma sainteté se mesurera à leur renom. Et prépare- moi une douzaine de pals bien pointus devant la porte du palais.

− J’y veillerai. Mais il faut que je vous parle aussi d’une autre secte de vociférants. Car je ne vous ai décrit que le dextrogyre. Or le vociférant est comme la saccharine, qui n’a du sucre que l’amertume : il peut être dextrogyre ou lévogyre.

− Tu me combles, Iznogoud. C’est trop. Dextrogyre et lévogyre, dis-tu ? Je te rends ma confiance. Parle-moi de ces lévogyres ?

− Le lévogyre est beaucoup moins rigoureux que le dextrogyre. Il ne porte pas les imans en abscisses et en ordonnées. Il aime tendrement le peuple. Il parle beaucoup de démocratie.

− C’est bien à lui, dit le sultan. Ne suis- je pas moi-même le premier démocrate du royaume ? Tous les Babyloniens étant égaux, ne suis-je pas de tous le plus égal ? Poursuis lznogoud.

− Le lévogyre est pour le peuple. Il l’aime, ai-je dit, tendrement. A condition, bien entendu, que le peuple soit pour le peuple. Si le peuple est contre le peuple, alors le lévogyre est pour une justice pure et dure, car il n’aime que le peuple, et ne saurait supporter que quiconque se dresse contre le peuple. Il réclame alors avec beaucoup de rigueur que l’on fusille les ennemis du peuple.

Excellente puisque c’est la mienne

− C’est très bien à lui, quoique je me charge moi-même des ennemis du peuple. Mais à quoi le lévogyre reconnaît-il que le peuple se dresse contre le peuple ?

− A ce que le peuple refuse d’être lévogyre.

− Mais en quoi cela touche-t-il la religion ? Je ne vois là que de la politique, d’ailleurs excellente, puisque c’est la mienne.

− C’est que le vociférant lévogyre est un être profondément religieux, toujours ardent à adorer Dieu et à enseigner le peuple, à la seule condition toutefois que ce soit Dieu qu’on enseigne et les commissaires du peuple qu’on adore.

− Je vois. Et comment s’entendent-ils entre eux tous ces vociférants ?

− A merveille. Ils sont d’accord sur l’essentiel, à savoir la nécessité de faire du tumulte dans les mosquées, de houspiller imans et archimans, de rosser les croyants en feignant de se rosser entre eux. En matière de religion, leur accord n’est pas moins remarquable : les uns et les autres tiennent fermement que, étant de leur avis en tout, il convient donc à Sa gloire, non de prier humblement pour lui demander Sa lumière (puisqu’ils l’ont, et qu’au besoin ils la lui enseignent), mais de dénoncer disputes, querelles. Les uns et les autres ont refait à leur usage une nouvelle traduction des Écritures dont les maximes principales semblent être « haïssez-vous les uns les autres » « soyez deux comme mon Père et Moi sommes Un », et « partout où il y aura querelle de chiffonniers, je serai là pour vous donner un coup de main ».

− Je vois, dit le sultan, qui reprit son cure-dents et sa méditation. Ce que je ne vois pas en revanche, ajouta-t-il après un silence, c’est lesquels empaler. Ma sagesse elle-même est muette, tant ces braves gens me sont les uns et les autres également sympathiques. Qu’en pense le subtil M. Disymède ?
Le Grec regarde le bout de ses ongles en réfléchissant.

− Aucun, dit-il enfin. Il n’en faut empaler aucun. Pourquoi Votre Majesté leur rendrait-elle ce service ?

− C’est aussi ton avis, Iznogoud, mon ami ?

− Oui, Sire.

− Mais alors, pourquoi m’en parles-tu ?

− Pour vous faire rire. [2]

Aimé MICHEL

(*) Chronique n° 59 parue dans France Catholique − N° 1297 − 22 octobre 1971.

Les Notes (1) et (2) sont de Jean-Pierre ROSPARS



[1En ces années là, Richard Nixon (1913-1994, président de 1969 à 1974) est empêtré dans la guerre du Vietnam mais sera réélu avec 60% des voix en novembre 1972. Léonid Brejnev (1906-1982, premier secrétaire du parti communiste de 1964 à sa mort) s’inquiète entre autre du déclin de l’économie soviétique et du médiocre rendement de son agriculture qui l’oblige à importer du blé. Mao Tsé Toung (1893-1976, au pouvoir de 1949 à sa mort), à peine sortit de la révolution culturelle, enfonce son pays dans un régime totalitaire. Quant au « subtil M. Disymède » il aurait pu être inspiré par M. Jacques Attali, si ce dernier n’était devenu conseiller de François Mitterrand que dix ans plus tard (il le restera jusqu’en 1990).

[2Cette chronique est la troisième de la série des fables babyloniennes consacrées à Zadig, à son oncle le sultan de Babylone, et au grand vizir Iznogoud. Les deux précédentes sont la n° 5, Zadig, la rose et les imans de Babylone (20.7.2009) et la n° 48, Les casseurs de Babylone (6.7.2010).

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