LES MÉSAVENTURES DE LA POTION MAGIQUE

Les peuples entre permanence, agonie spirituelle et refus de l’uniformisation

lundi 31 octobre 2016

Senghor a inventé la négritude. Voilà quelque temps, j’ai lu le mot tiers-monditude. Le feuilleton du Pacifique m’induit à réfléchir sur la francitude [1]. Qu’est-ce donc que la francitude ? Nos amis suisses, dûment sondés, ont répondu : les Français sont des agités, des bavards, des arrogants, des vantards. Dans le cas particulier du feuilleton, ils se sont prononcés contre nous, paraît-il, à trois sur quatre [2].

Dois-je le dire ? J’ai lu et entendu tout cela avec attendrissement.

Comme ils nous connaissent bien, nos amis helvètes, depuis le temps où ils essayaient de déserter leurs montagnes pour émigrer sous le doux ciel de la Saintonge ! Ce fut le commencement de la Guerre des Gaules [3]. Grâce à M. Chevènement [4], nos enfants vont de nouveau lire les Commentaires de César. Et ils s’étonneront de découvrir que la gallitude, c’était déjà la francitude. En deux mille ans, ayant subi trois ou quatre souverainetés, changé deux ou trois fois de langue et de religion, ils se verront décrits par l’Imperator tels qu’ils sont encore et tels que les voient toujours nos voisins helvètes, et d’ailleurs le monde entier, non sans raison. À part les Chinois, qui au monde peut se flatter d’un si opiniâtre pedigree ?

Peut-être n’y a-t-il pas de quoi se vanter : « agités, bavards, arrogants », etc., quelles belles vertus ! C’est vrai, je me rappelle la réponse d’un Anglais, peu après la dernière guerre, quand je regrettais devant lui que nos deux pays n’aient jamais pu s’entendre assez longtemps pour imposer la paix en Europe.

Il y a sans doute de notre faute, disait-il : « Diviser pour régner ». Mais sincèrement, que faire d’autre quand on a pour voisin un peuple plus nombreux, et imprévisible comme vous êtes ? Déjà César vous appelait « perfides », ne comprenant pas votre passion du changement. Nous vous connaissons mieux que lui. Vous n’êtes pas perfides. Vous avez comme nous le goût de la loyauté. Mais celui qui vous a à sa porte fait difficilement la différence entre la perfidie et l’imprévisibilité. Toute l’Europe s’est mise à votre école pendant un siècle, le XVIIIe, parce qu’outre l’attrait de vos arts et de vos lettres, elle vous tenait pour le peuple le plus policé et le plus pacifique du monde. Toute l’Europe pensait encore ainsi en 1788. Qui aurait pu alors deviner que quelques années plus tard vos armées occuperaient Vienne, Berlin, Moscou, Madrid, Rome, Naples ? Quelle mouche vous piqua ? Votre mouche, toujours la même, éveillée ou endormie.

Et comme je lui faisais remarquer qu’en 1945 la France n’était plus rien dans les grandes forces qui agitaient le monde : « Pour l’instant, dit-il. Mais vous êtes au cœur de l’Europe, dont l’avenir est inconnu, et vous êtes et serez toujours nos voisins. »

Dans les années 1780 paraissait à Paris ce qu’on appellerait maintenant une revue intellectuelle, ayant pour titre L’Esprit des journaux français et étrangers. Écho de la curiosité universelle, ayant des correspondants dans tous les pays de culture, on y trouve des articles sur tous les sujets imaginables. L’Esprit des journaux décrit un monde délivré de la violence par la philosophie. Quelques années plus tard, une partie de ses collaborateurs auraient la tête tranchée sur une machine inventée par un de ses plus paisibles lecteurs. D’autres nourriraient la machine. D’autres se terreraient dans les caves, ou mourraient sur de lointains champs de bataille. Qui l’eût écrit en 1788 se fût fait enfermer.

Revenons à la francitude, mot inventé, est-il besoin de le dire, par façon de plaisanterie. Comme il y a deux siècles, les Français se sentent d’abord citoyens du monde. De plus, ce n’est pas sans intention que le poète Senghor inventa pour exprimer la révolte et le destin de sa race, un mot rimant avec servitude [5]. Il y a longtemps que cette violence-là n’existe plus chez nous, que même son souvenir s’est effacé.

La mode a voulu nous convaincre, pendant un temps en train de s’achever, que le mot « peuple » aurait été dépourvu de sens. Ou plutôt était-on péremptoirement invité à ne réserver ce nom qu’à une entité économique : le peuple c’était la « classe » ouvrière, et rien d’autre [6].

Ce sont les peuples pauvres du monde, et les tensions internationales plus fortes que les idéologies, qui nous ont détrompés de cette billevesée. Nous avons redécouvert qu’un Bantou riche est plus semblable à un Bantou pauvre, un Anglais riche à un Anglais pauvre, un Suisse riche à un Suisse pauvre, que les riches des divers peuples entre eux et que les pauvres les plus démunis des divers peuples entre eux.

Un monde de culture et de richesse spirituelles séparent l’intouchable hindou du chômeur français, le mineur polonais du Zoulou sud-africain. Nous avons appris la différence entre un génocide et un ethnocide, qui peut détruire un peuple sans tuer personne. Comme on le voit en Afrique noire où, par le biais du spectacle et de la musique, la radio et la télévision sont en train d’effacer les identités ancestrales et les vieilles sagesses nées du sol, des paysages, des climats, répandant dans les âmes l’amertume de n’être plus ce que l’on est.

L’écoute nocturne des ondes courtes, qui font entendre aux antipodes les voix des cultures en mal d’être, devrait nous rendre sensibles à ces agonies spirituelles souvent déguisées. L’autre soir, le casque en tête dans mon lit, j’écoutais un orchestre japonais de musique pop. Les musiciens et les chanteurs étaient excellents (Japon oblige). Ils se produisaient devant un public venu là sans doute pour s’amuser dans un club ou une boîte de Tokyo. Les artistes imitaient la joie des orchestres noirs américains. Ils l’imitaient techniquement très bien, si bien que le Japonais avait des accents de Louisiane. Cependant ils dégageaient une indicible tristesse.

Le Japon nous bat sur notre propre terrain, il est techniquement plus avancé que les inventeurs de la technique, mais l’âme japonaise trouve-t-elle son compte dans cette victoire ? Les Japonais sont-ils devenus plus japonais en revêtant la tunique de Nessus occidentale ? Sont-ils plus heureux de s’en faire dévorer ? Nous-mêmes, en poursuivant dans cette étrange course une caricature de notre image échappée à tout contrôle, ne sommes-nous pas en train de devenir notre propre fantôme ? Les Français se japonisent et s’américanisent en traînant les pieds. Tout le monde traîne les pieds, chacun à sa façon, qui, elle, ne change guère [7].

Il y a en Europe environ dix-neuf millions de chômeurs [8]. Le chômage résiste à toutes les analyses économiques. Aucun expert n’a su nous expliquer pourquoi, inexorablement, il s’accroît alors que la concurrence universelle devrait nous accabler de travail. Il y a là une contradiction qui défie le bon sens. Un futurologue aurait pu, il y a quinze ans, annoncer avec vraisemblance que l’émergence rapide des peuples pauvres nous forcerait bientôt à travailler plus pour leur faire face.

Il aurait pu à la rigueur, se fiant au bon sens, prédire qu’un travail de plus en plus haletant fatiguerait d’abord les classes d’âge avancé et que, forcés à nous adapter de plus en plus vite à des techniques toujours plus changeantes, il y aurait peut-être un certain chômage des vieux.

C’est le contraire qui se passe. Nos dix-neuf millions de chômeurs, en pleine force, sont secourus par des mécanismes sociaux que supportent les épaules de leurs aînés. Économiquement cela n’a pas de sens. L’absurdité de cet état de choses se mesure aux effets, tous inattendus, et comme on dit « pervers », des mesures inventées pour tenter d’y remédier.

Et si les vraies causes n’étaient pas économiques ? Un député des Communes déclarait récemment qu’en Angleterre « à part le chômage, il n’y a pas de crise ». Je lis d’autre part qu’en réalité, les trois millions de chômeurs anglais travaillent au noir, produisant chaque année trente milliards de livres sterling, soit trois cent soixante milliards de francs (lourds) ce qui est beaucoup de travail. Pourquoi au noir plutôt que selon les règles ?

Parce que les jeunes Anglais préfèrent n’avoir pas ces règles sur le dos. Or ces règles résultent de l’Organisation internationale du Travail [9]. L’analyse de ce travail illégal (ingénieusement calculée), montre que les jeunes Anglais choisissent de travailler à leur idée, « à l’anglaise ».

Les mêmes observations ont été faites en Italie, où l’on remarque en outre que le travail au noir est d’autant plus important que les régions considérées sont plus traditionalistes. On assiste donc à une révolte de la jeunesse, non pas contre le travail, mais contre une certaine organisation du travail qui ne lui convient pas. Il ne s’agit même pas (et cela on le voit en France, sans statistiques) d’une vraie révolte, mais plutôt, à l’inverse, du rejet par un système économique tel qu’il se trouve organisé, et qui ne sait pas proposer aux jeunes gens un cadre où ils feraient légalement ce qu’ils font en tournant la loi.

Je me trompe peut-être. Mais je crois que le chômage de la vieille Europe traduit à sa façon dans l’économie son indocilité à se laisser uniformiser.

« Nous ne sommes pas des Japonais » (ou « des Américains ») : combien de fois l’avons-nous entendu ? L’Europe reste le continent des grandes cultures différentes, qui survivent à tous les désastres. Un Français reste un Français, et un Suisse, un Suisse. Ils resteront tels, même si l’Europe devient une unité politique comme du temps de Rome, de même que dans l’unité française un Breton reste un Breton, et un Bourguignon, Bourguignon. Ces caractères nationaux, ou comme on préfère dire maintenant, ethniques, jettent leurs feux et puis s’endorment et ressuscitent selon les occasions que leur offre l’histoire. Ce n’est pas tous les jours Roland, ni Guillaume Tell [10]. Astérix cherche sa potion magique, introuvable sur le marché japonais.

Aimé MICHEL

Chronique n° 422 parue dans F.C. – N ° 2067 – 8 août 1986


Notes de Jean-Pierre ROSPARS du 31 octobre 2016


[1Ce « feuilleton du Pacifique » est sans doute une allusion aux évènements de Nouvelle-Calédonie. La récession économique de l’île dans les années 1974-1979 conduit à une période de troubles et de violences fin 1984-début 1985. Le 8 août 1986 (jour de la parution de cette chronique) les treize États membres du Forum du Pacifique sud réunis en sommet aux îles Fidji, votent à l’unanimité la demande de réinscription de la Nouvelle-Calédonie sur la liste du Comité de décolonisation des Nations unies, puis demandent que, pour le référendum prévu en 1987, le corps électoral soit constitué du seul peuple canaque et des populations de souche, afin que la consultation aboutisse à l’indépendance. Le 14, le Comité de décolonisation de l’O.N.U. soutien la diplomatie française et reporte à 1987 l’examen de la demande du Forum. Les violences culminent en 1988 avec la prise d’otages d’Ouvéa et l’assassinat en 1989 du leader indépendantiste canaque Jean-Marie Tjibaou. Les accords de Matignon de juin 1988 complétés par l’accord de Nouméa en mai 1998 conduisent à une forte autonomie de l’île (à l’exception des fonctions régaliennes : défense, sécurité, justice, monnaie) et prévoient un référendum entre 2014 et 2018 pour décider de son avenir institutionnel (indépendance ou association à la République française).

La population néo-calédonienne compte moins de 300 000 habitants, soit environ 15 habitants au km2 ; elle est très inégalement répartie (Nouméa en rassemble le tiers) et très hétérogène. La CNIL ayant autorisé par dérogation un recensement par « origine ethnique », on sait que 40% de la population se déclare Canaque, 27% Européenne, 9% Calédonienne (c’est-à-dire refusant de s’identifier), 9% métis, 8% originaires de Wallis-et-Futuna, 3% Asiatiques, 2% Tahitiens, 1% originaire de Vanuatu (Nouvelles-Hébrides) et 2% sans appartenance déclarée.

[2L’opinion des Suisses sur les Français ne semble guère avoir changé : d’après des propos rapportés en 2013 dans le journal suisse Le Matin Dimanche (Lausanne), les Français sont « paresseux, arrogants, revendicateurs, râleurs » (http://www.latribune.fr/actualites/economie/union-europeenne/20130729trib000777974/les-suisses-jugent-les-francais-paresseux-et-arrogants.html).

Si les Suisses nourrissent quelques clichés à l’égard des Français (quels Suisses à propos, nos voisins de Suisse romande ou ceux des cantons alémaniques qui sont trois fois plus nombreux ?), il faut bien dire que ces derniers ne sont pas en reste, qui présentent souvent les Suisses comme xénophobes, sinon racistes, et enrichis par des banquiers sans scrupule. Si quelques votations montées en épingle peuvent laisser croire à cette xénophobie, les études disponibles ne la confirment pas (voir par exemple les réponses à la question « Quelle sorte de gens ne voudriez-vous pas avoir comme voisin ? » dans la note 1 de la chronique n° 399,Sagesse hexagonale – Ce que les Français attendent des politiques, 08.08.2016). Il ne faut pas non plus croire, comme les médias français en donnent parfois l’impression, que les banques suisses soient de mœurs douteuses et la seule source de richesse du pays. D’une part, le niveau de corruption en Suisse paraît bien inférieur à celui de la France (sur ce point, voir la note 8 de la chronique n° 407, La prière dans l’isoloir – La démocratie entre votes systématiques et promesses trahies, 03.10.2016). D’autre part, le secteur financier est certes fort important – par exemple le quart des transactions mondiales du commerce des matières premières s’effectue en Suisse, mais le pays est aussi fort d’industries de haute technologie tournées essentiellement vers l’exportation – par exemple elle possède deux des dix plus grandes entreprises pharmaceutiques mondiales (Roche et Novartis).

En fait, la Suisse ne semble pas beaucoup intéresser les Français (httpo ://www.madmoizelle.com/suisse-cliches-205103) et c’est dommage car il y a bien des choses dans ce pays qui devraient susciter leur curiosité. Ainsi le chômage y est inférieur à 5%, ce qui correspond pratiquement à une situation de plein emploi. C’est le signe d’un pays bien géré et qui sait adapter les formations au marché de l’emploi, preuve s’il en est que les citoyens helvètes ont une plus claire vision des réalités économiques que leurs homologues français.

[3Cet épisode est raconté en détail par César dans la première moitié du livre I de la Guerre des Gaules (Folio, n° 1315). En 60 av. J.-C., les Helvètes, qui sont des Celtes (que les Romains appellent Gaulois), soumis à la pression de leurs voisins Germains, décident de quitter un pays où ils sont « de toutes parts enfermés : d’un côté par le Rhin (…), d’un autre par le Jura (…), et du troisième par le lac Léman et le Rhône ». Leur projet est de rejoindre le pays des Santons, la Saintonge d’aujourd’hui, au bord de l’océan, pour y vivre enfin en paix. Ils préparent avec soin leur exode pendant deux ans : ils font des réserves de blé, construisent des milliers de chariots pour transporter femmes, enfants et bagages, et nouent des relations avec les peuples voisins, Séquanes et Héduens, qu’ils vont devoir traverser. « Quand ils se croient prêts pour cette entreprise, ils mettent le feu à toutes leurs villes – il y en avait une douzaine –, à leurs villages – environ quatre cents – et aux maisons isolées ; tout le blé qu’ils ne devaient pas emporter, ils le livrent aux flammes : ainsi, en s’interdisant l’espoir du retour, ils seraient mieux préparés à braver tous les hasards qui les attendaient ; chacun devait emporter de la farine pour trois mois. » Ainsi commence cette antique Conquête de l’Ouest.

La route la plus courte conduit les Helvètes à franchir le Rhône à la sortie du lac Léman. À Rome, on s’inquiète car ces Barbares menacent la Provincia (Savoie, Dauphiné, Provence, Languedoc). César, chargé de la défendre, quitte Rome à marches forcées et arrive devant Genève en mars 58. Les Helvètes demandent le passage mais César, après les avoir fait attendre un mois, le temps de construire un mur fortifié de redoutes d’une trentaine de kilomètres du Léman au Jura, le leur refuse. Les Helvètes suivent alors l’autre route, « étroite et malaisée » où les chariots ne peuvent passer qu’un à un. Les Séquanes les autorisent à passer mais les chariots, qui avancent très lentement, mettent deux mois à franchir les défilés et à atteindre le pays des Héduens.

César décide d’intervenir à nouveau parce qu’il craint que le territoire helvète ne soit occupé par des Germains menaçants. Il profite de la lenteur de l’exode pour revenir à Rome et prend prétexte de ce que les Helvètes établis en Saintonge pourraient menacer les Tolosates (Toulouse), qui font partie de la Provincia, pour lever cinq légions (4 à 5000 hommes chacune) complétées ensuite de 4000 cavaliers fournis par les Gaulois de la Provincia. Les trois quarts des Helvètes ont franchi la Saône à l’aide de radeaux et de barques assemblées quand les légions romaines surviennent et « taillent en pièce la plus grande partie » de ceux qui ne sont pas encore passés. Les Helvètes poursuivent malgré tout leur route, suivis par César et ses troupes qui ont franchi la Saône sur un pont rapidement construit. Fin juin ou début juillet 58, la bataille décisive s’engage près du Mont-Beuvray (Bibracte). Les combats se poursuivent de midi jusqu’au soir. « On se battit encore autour des bagages fort avant dans la nuit : les Barbares avaient en effet formé une barricade de chariots et, dominant les nôtres, ils les accablaient de traits à mesure qu’ils approchaient ; plusieurs aussi lançaient par-dessous, entre les chariots et entre les roues, des piques et des javelots qui blessaient nos soldats. » Cent trente mille hommes parviennent à s’enfuir mais César interdit aux Lingons de les ravitailler, ce qui oblige les Helvètes à se soumettre et à retourner chez eux grâce au blé fourni par les Allobroges sur ordre du proconsul.

« On trouva dans le camp des Helvètes, rapporte César, des tablettes écrites en caractères grecs ; elles furent apportées à César. Elles contenaient la liste nominative des émigrants en état de porter les armes, et aussi une liste particulière des enfants, des vieillards et des femmes. » Il est question de 368 000 personnes au total, dont 263 000 Helvètes et 92 000 hommes en état de porter des armes. Ces chiffres sont probablement exagérés puisque 110 000 personnes seulement retournèrent en Helvétie selon le recensement commandé par César.

[4Jean-Pierre Chevènement est ministre de l’Éducation nationale de François Mitterrand de juillet 1984 à mars 1986 (il a donc quitté le gouvernement au moment où cette chronique est écrite). Il n’assure pas seulement la promotion du latin : il met fin à la guerre scolaire entre école publique et privée en 1984 (voir la chronique n° 380, En lisant Monsieur Mexandeau : vive l’école plus libre – Contre la « guerre scolaire » et l’uniformité, 28.9.2015), rétablit l’enseignement de l’éducation civique dans le primaire, abandonné depuis 1969, et défend l’élitisme républicain. Dans le livre sur l’école qu’il fait paraître en 1985, dont le titre Apprendre pour entreprendre est un programme, il écrit : « Au centre de la compétition économique internationale, il y a le combat auquel se livre chaque nation pour maîtriser la mutation technologique à laquelle nous sommes confrontés. Tel est le sens de l’œuvre de modernisation dans laquelle notre pays est engagé […]. L’Éducation nationale doit être le fer de lance de la modernisation ». Il crée le bac professionnel et entend mener 80 % d’une classe d’âge au baccalauréat, comme en Suède ou aux États-Unis, contre un sur trois dans les années 1980 en France, ce qui a été réalisé 27 ans plus tard, en 2012.

En juin 2015, la réforme du collège de Najat Vallaud-Belkacem prévoit d’y introduire un enseignement interdisciplinaire, d’avancer la deuxième langue vivante en cinquième, de supprimer la plupart des classes bilangues et de remplacer les options latin et grec par un enseignement pratique interdisciplinaire consacré aux langues et cultures de l’Antiquité. Chevènement et deux autres anciens ministres de l’Éducation nationale, François Bayrou et Luc Ferry, demandent le retrait de cette réforme. Inspirés par « l’élitisme républicain », ils n’acceptent pas « l’affaiblissement des disciplines au profit d’une interdisciplinarité floue, sans contenu défini, dont les thèmes sont choisis selon la mode et l’air du temps, imposés autoritairement et uniformément par le ministère, conduisant au zapping pédagogique » et pas non plus que « l’égalité des chances soit confondue avec l’égalitarisme niveleur et se résume à la suppression de tout parcours d’excellence ».

[5C’est vers le milieu des années 1930 que Léopold Sédar Senghor a défini, avec ses amis antillais Aimé Césaire et guyanais Léon Gontran Damas, le concept de « négritude » dont Aimé Michel souligne à juste raison la parenté avec « servitude ». Ce mot exprime les déchirements d’un homme conscient de siècles de sujétion et d’humiliation, aux racines culturelles africaines ignorées sinon méprisées, qui refuse une civilisation importée et imposée mais s’ouvre à ses apports, reconnait ses richesses, admire ses lettres et sa langue. « Je n’efface pas les pas de mes pères, écrit-il, ni des pères de mes pères dans ma tête ouverte à vents et pillards du Nord ». Et aussi : « Oui Seigneur, pardonne à la France qui dit bien la voie droite et chemine par les sentiers obliques ». Ou encore : « Nous n’héritons pas de la terre de nos parents, nous l’empruntons à nos enfants ». La voie qu’il suit est étroite et difficile, tendue entre deux civilisations, deux religions, deux visions du monde qu’il entend unir pour mieux bénéficier de leurs richesses croisées et accéder à une forme plus élevée d’universalité. Senghor définit la négritude comme « le refus de s’assimiler, de se perdre dans l’Autre » et comme « l’ensemble des valeurs culturelles de l’Afrique noire ». Il oppose la raison européenne, analytique, à la raison négro-africaine, « intuitive par participation ». On lui a reproché ces définitions, à l’évidence trop schématiques, mais on ne peut l’y enfermer. (Les citations proviennent de l’article « Léopold Senghor » de l’Encyclopaedia Universalis par Daniel Madelénat, professeur à l’université de Clermont, et du site http://dicocitations.lemonde.fr/auteur/4076/Leopold_Sedar_Senghor/20.php#dYDmXp0rtsScOGKg.99).

L’une des sources de la tension féconde et de l’universalisme qui animent Senghor doit être recherchée dans son christianisme profondément assimilé (sur les multiples tensions internes au christianisme voir les notes 1 et 11 de la chronique n° 404, Errance – Après avoir chassé Dieu qui est en nous, nous l’accusons de son absence, 19.09.2016). Né en 1906 d’une famille de commerçants aisés et catholiques, il est remarqué par les pères de la mission catholique de Ngasobil qui l’envoient poursuivre ses études à Dakar. Il est le premier Africain à réussir le concours de l’agrégation de grammaire (1935). Élu député du Sénégal en 1945, il devient ministre de de Gaulle en 1959 puis premier président de la République du Sénégal de 1960 à 1981. Enfin, élection éminemment symbolique, il est le premier Africain à accéder à l’Académie française en 1983. Il meurt en Normandie en 2001.

Dans un monde en voie d’uniformisation accélérée, soumis à d’incessants mouvements de population, aux minorités travaillées de sentiments contradictoires, partagés entre assimilation et revendication identitaire, Senghor donne l’exemple d’une sortie vers le haut. On aurait tort de la croire exceptionnelle. La plupart des ancêtres des Français d’aujourd’hui ne parlaient pas français. Eux aussi ont eu le sentiment d’être dévalorisés et colonisés. Comment les nouveaux venus d’Afrique et d’ailleurs pourraient-ils ne pas passer par les mêmes épreuves ? C’est la raison pour laquelle il faut se garder de toute conception par trop jacobine de la France « une et indivisible » car il y a eu et il y aura de multiples façons également respectables d’être Français.

[6L’identification du peuple à la classe ouvrière était fréquente chez les marxistes. Ces derniers concevaient un prolétariat mondialisé, formé d’ouvriers qui « n’ont pas de patrie », comme l’expriment Marx et Engels en 1848 dans le Manifeste du parti communiste.

[7Cette « amertume de n’être plus ce que l’on est » est un mal planétaire auquel n’échappent guère que certaines élites occidentales. Du Sénégal au Japon en passant par la France tout le monde, peu ou prou, « traîne les pieds ». Les sentiments contradictoires que Senghor a exprimés à sa façon ne sont pas nouveaux. L’Antiquité en offre de multiples exemples avec les Grecs ployant sous la domination politique des Romains, les Romains sous la supériorité culturelle des Grecs, les Juifs subsistant au milieu des uns et des autres… Plus près de nous, la « fin de la civilisation villageoise » a été l’occasion de profonds réajustements qui ne sont sans doute pas encore surmontés et qu’il me paraît légitime et éclairant de rapprocher de la nostalgie africaine d’un Léopold Senghor. Aimé Michel qui en a été le témoin (voir son beau texte http://www.aime-michel.fr/la-fin-de-la-civilisation-villageoise/) remarque que « La morosité du Français moderne naît (…), sans doute, d’une nostalgie, celle du village perdu. Que ce lointain paradis ait été rude et physiquement souvent impitoyable ne change rien au fait qu’il répondait aux aspirations profondes du cœur humain » (chronique n° 31, La morosité ou des souris et des hommes, 26.10.2009). Dans une lettre du 8.10.81, il précise ces deux aspects d’un monde disparu (du moins chez nous) :

« J’ai enterré mon frère hier. Avec lui disparaît le presque dernier témoin de mes premières années, qui seules comptent pour moi, ou presque. Je veux dire que je reste seul d’un mode de vie incompréhensible même à mes propres enfants, qui ne prêtent à mes vieilles histoires qu’une oreille perplexe. (…) Le monde dont je suis le seul naufragé était terrible, surtout pour les femmes, il n’était pas primitif. (…) [Les] nobles miséreux que j’ai connus (…) subsistaient sans argent, mais portés par une culture. La plupart des familles où j’ai grandi ont fini tragiquement, tuberculose, suicide, exode, etc. Mais elles se transmettaient une humanité. Leurs survivants citadinisés qui viennent en novembre fleurir les tombes sentent ce qu’ils ont perdu, et que rien n’a remplacé, malgré leurs bagnoles. Ils se sentent comme des étrangers dans leurs vieilles maisons neuves, heureux de les avoir retapées, se demandant pourquoi ils n’en sont heureux qu’à moitié et où est leur vraie maison. C’était un monde de mâles. Voilà pourquoi il est mort : c’est que les femmes l’ont refusé dès qu’elles ont pu. (…) Le plus grand changement de ce temps de ma vie est survenu chez les femmes. Personne ne peut plus imaginer ce qu’elles ont vécu. Voyez la Bible, Homère, où, après la bataille, on comptait les hommes, et d’autre part le gros et le petit bétail, et les femmes, ou même les hommes et le bétail, “sans compter les femmes et les petits enfantsˮ ». (L’Apocalypse molle, Aldane, Cointrin, 2008, p. 230).

Le mouvement continue, ailleurs, puissant même s’il est souvent presque invisible…

[8En 1986, la Communauté Économique Européenne ne comportait que 12 membres : Allemagne, Belgique, Danemark, Espagne, France, Grèce, Irlande, Italie, Luxembourg, Pays-Bas, Portugal et Royaume-Uni. C’est sans doute à cette CEE que s’appliquent les 19 millions de chômeurs. Curieusement, les mêmes douze pays avaient presque le même nombre de chômeurs (19 800 000) en 2012 selon Eurostat, l’office européen de statistiques. Il est sensiblement inférieur aujourd’hui puisque les 28 pays de l’Union européenne, toujours selon Eurostat, comptaient 21,4 millions de personnes sans emploi en mars 2016 (soit un taux moyen de 8,8 % contre 10 % en France).

[9L’Organisation internationale du Travail (OIT), créée en 1919, a adopté les premières conventions internationales concernant le travail (durée, travail de nuit des femmes et des enfants, etc.). Elle a été intégrée à l’ONU en 1946. Sa politique est appliquée par le Bureau international du Travail (BIT). Les traités ratifiés par les 180 États membres sont contraignants mais il n’y a pas de sanction en cas de non respect.

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