Chronique n° 368 parue dans F.C.-E. – N° 1882 – 7 janvier 1983

LES MAQUILLEURS DE L’HISTOIRE

Le pacte germano-soviétique

lundi 25 mai 2015

Le Samedi 11 Décembre, France-Culture annonçait pour 18h une prometteuse émission sur le Pacte Germano-Soviétique du 23 Août 1939. Je l’ai écoutée attentivement, car, en 1939, ceux de mon âge étaient à l’école et suivaient, heure par heure, comme dit la Radio, la mise en marche de cette fournaise où beaucoup de nous sentaient qu’ils allaient périr. Ce qui effectivement arriva pendant les cinq années suivantes.

« Historien, Marc Ferro » [1], annonçait le programme. Bel historien ! En une heure vingt-cinq, il nous fut, entre autres choses, démontré que Staline ne signa son pacte que pour s’accorder un répit de paix et même peut-être la paix définitive ; qu’effectivement les deux compères, après s’être partagé l’Europe de l’Est, offrirent la paix aux puissances occidentales, qualifiées tantôt d’hégémoniques dans l’émission, tantôt de pacifistes (quelle horreur, n’est-ce pas ?), ou d’impérialistes ; que cette offre fut rejetée, que Staline avait tout à craindre de la Pologne « fasciste », car celle-ci avait des visées sur l’Ukraine ; que, du reste, Staline fut acculé à ce revirement par la félonie des occidentaux dont le rêve secret était de déclencher une guerre germano-soviétique ; que les annexions de Staline en Europe de l’Est doivent être appelées « récupération des provinces perdues » quand on parle des Etats Baltes (aucune allusion aux déportations massives et fusillades paternellement organisées chez les Lettoniens, Lithuaniens, et Estoniens pour marquer leur retour à la Mère Patrie [2]) ; que d’ailleurs Staline trouva une confirmation du pacifisme à tout prix des Occidentaux dans la « Drôle de Guerre », les Finlandais ayant décidé de résister au « retour », même partiel, à la « Mère Patrie ».

On ne saura donc jamais quelle fureur bizarre animait ces rebelles, ni que Staline, pour les attaquer le 30 Novembre 1939, deux mois après avoir garanti leur indépendance, déclara qu’il se défendait contre leur agression.

Le Pacte Germano-Soviétique eut-il comme conséquence la Deuxième Guerre Mondiale ? On n’en sait rien, répond l’historien, puisqu’on ne peut refaire l’Histoire.

M. Ferro aurait pu évidemment citer les archives de la diplomatie nazie, montrant que Hitler n’attendait, en ces derniers jours d’Août 1939, que la signature du Pacte pour attaquer la Pologne [3]. Mais pourquoi citerait-on ces mensonges nazis ? On ne saura donc jamais si, en signant le Pacte Germano-Soviétique, Staline donna les mains libres à Hitler pour déclencher la Deuxième Guerre Mondiale ; et, de toute façon, il ne signa ce pacte que contraint par la fourberie occidentale.

Il ne faut pas compter non plus sur nos ondes pour rappeler comment tous ces détails apparurent à nombre de communistes français comme une si claire trahison qu’ils déchirèrent leur carte, et que quelques-uns se suicidèrent [4].

Cette même surprenante émission soulignait, qu’en signant, Hitler avait déjà en tête l’attaque de la Russie et que Staline le savait fort bien. Pas un mot sur les avertissements vainement répétés de Churchill à Moscou au Printemps 1941 pour signaler les préparatifs de l’attaque allemande, avertissements que Moscou rejeta comme une honteuse tentative de briser l’amitié germano-soviétique. Pas un mot non plus de Katyn : 4 200 officiers polonais fusillés par l’Armée Rouge [5]. Il est vrai que c’était en Mars/Avril 1940, pendant cette « Drôle de Guerre » où il ne se passait rien [6].

Je n’écris pas ces lignes pour dénoncer quelques mensonges qu’il nous faut entendre. Dans la pyramide actuelle des âges, les Français, ou bien se rappellent, ou bien ne savent que très vaguement de quoi il s’agit. De plus, l’auditeur moyen de France-culture est assez averti pour reconnaître le bourrage de crâne. Ce n’est pas en omettant de parler de Katyn qu’on le fera oublier. Ce n’est pas en appelant « récupération des anciennes provinces » l’occupation des États Baltes et les massacres et déportations qui s’ensuivirent qu’on effacera ces forfaits de l’Histoire.

En tant qu’évocation historique, il n’y a même pas là de quoi justifier un haussement d’épaules, en dépit de l’océan de sang et de larmes qu’on s’imagine camoufler en n’en parlant pas.

Ainsi jette-t-on depuis toujours en vain quelques pelletées de terre sur les fosses communes après les fusillades, en se flattant que l’Histoire n’en saura rien.

L’Histoire finit toujours pas savoir, quoi qu’on fasse. On n’arrive jamais à fusiller tout le monde. Même les bourreaux finissent par parler.

Donc, je ne proteste pas contre l’étrange utilisation d’un service public qui voudrait nous faire prendre des vessies pour des lanternes. Comme on nous le répète, chaque fois qu’il se doit, n’est-ce pas là ce que nous avons librement choisi en votant ?

Loin de protester, je pense. que de telles émissions sont intéressantes en ce qu’elles révèlent l’interprétation de l’Histoire que l’on veut nous faire croire. Il faut écouter attentivement ce que l’on nous raconte et nous le tenir pour dit. En 1939 déjà, la Pologne menaçait l’URSS (ils ont donc le diable au corps, ces Polonais ?).

C’est en reprenant les visées tsaristes (et non pas en vertu de la stratégie communiste mondiale) que Staline en 1939/40 « mange » l’Estonie, la Lituanie, la Lettonie, sa part de Pologne, la Bessarabie et la Bukovine ; dans ce cas, pourquoi l’URSS est-elle toujours là ? C’est ce que l’on omet de nous dire, mais là n’est pas la question.

L’important est que telle est la vérité qui nous vient des ondes, service public. De même, l’on apprend que « tous les traités sont des chiffons de papier » [7], la différence étant que certains le disent.

Pourquoi l’impérialisme franco-britannique a-t-il honoré le chiffon de papier qui l’engageait envers la Pologne ? Cela ne nous est pas expliqué, mais en se remémorant ce qui est dit de la Pologne « fasciste » menaçant l’Ukraine, on voit le mystère s’éclaircir un peu.

« Voilà précisément comme on écrit l’Histoire », disait Voltaire [8]. Voilà surtout comment on voit le passé chez ceux ou quelques-uns de ceux qui font notre présent [9]. On dit que le passé répond de l’avenir. Ce n’est pas gai. Mais mieux vaut être averti.

Aimé MICHEL

Chronique n° 368 parue dans F.C.-E. – N° 1882 – 7 janvier 1983


Notes de Jean-Pierre ROSPARS du 25 mai 2015


[1Marc Ferro, né à Paris en 1924, est un historien auteur d’ouvrages nombreux et très divers sur le XXe siècle. En 2011, il se raconte dans un livre Mes histoires parallèles (entretiens avec Isabelle Veyrat-Masson, Carnets Nord). Pendant la guerre il perd sa mère dans un camp de concentration et est résistant dans le Vercors. En 1948, il va en Algérie, où il enseigne l’histoire pendant huit ans. Il y découvre une « terre à problèmes », milite à côté des communistes contre les Américains et en faveur de l’indépendance algérienne. De retour en France, il accède au CNRS où il prépare une thèse de doctorat, La Révolution de 1917, publiée en 1967 (rééditée par Albin Michel, 1997) fondée sur des archives rares auxquelles il a pu avoir accès. « Les communistes, les trotskistes, les anticommunistes... tous dénigraient mon travail. Là, j’étais vraiment seul contre tous » dira-t-il plus tard (http://rue89.nouvelobs.com/entretien/2011/05/01/ferro-cest-vous-qui-dites-que-je-suis-un-historien-engage-201982). En 1969, il publie La Grande Guerre 1914-1918 (Gallimard). Dans ces deux ouvrages il s’attache non aux évènements mais à leurs causes profondes. Fernand Braudel l’appelle à codiriger les Annales, revue fondée par Marc Bloch et Lucien Febvre, à l’origine de la prestigieuse école historique du même nom, encore appelée histoire sérielle ou quantitative. Il explique ainsi cette consécration : « Il [Braudel] m’avait mis aux Annales car j’étais le seul à tenir sur l’Algérie un langage qu’il n’avait jamais entendu. Du fait de ma très bonne connaissance du problème algérien : le parrain de ma fille était avocat de Ben Bella, nationaliste, mais sa marraine était plutôt du côté de l’OAS à l’époque. Je connaissais toute la palette des opinions. A ma table mangeaient des gens de toutes opinions ».

De 1989 à 2002, Marc Ferro anime sur la Sept puis sur Arte la série Histoires parallèles, consacrée aux archives filmées, qui le fait connaître du grand public. En 2003, il dirige la publication du Livre noir du colonialisme. XVIe-XXIe siècle : de l’extermination à la repentance (Laffont). Depuis il publie un ou deux livres par an. Celui de 2012, La vérité sur le drame des Romanov (Tallandier) est le plus surprenant : il y affirme que la tsarine et ses quatre filles, dont Anastasia, n’ont pas été assassinées par les bolcheviques à Ekaterinenbourg en juillet 1918 ! Les arguments avancés peinent à convaincre et l’historien Frédéric Rouvillois se demande même s’il ne s’agit pas d’un « brillant canular » (http://www.causeur.fr/et-marc-ferro-ressuscita-la-tsarine-alexandra-19419.html#).

[2Au cours des siècles les Pays Baltes furent pour tout ou partie sous contrôle danois, allemand, polonais, suédois et finalement russe au XIXe siècle ce qui leur valu d’être russifié. À la faveur de l’industrialisation et de la formation de bourgeoisies locales, une littérature propre et un réveil national se développèrent, vite réprimés par la Russie. À la suite de la Première guerre mondiale et de la Révolution russe, les Pays baltes acquirent leur indépendance et instaurèrent des régimes démocratiques, du moins au début.

Le destin des Pays Baltes pour un demi-siècle se décida en 1939. Un protocole secret du Pacte germano-soviétique signé par Ribbentrop et Molotov le 23 août établissait les zones d’influence respectives de leurs pays : la Finlande, l’Estonie et la Lettonie dans la sphère russe ; la Lituanie dans la sphère allemande. Le 28 septembre, un autre protocole secret fut signé par lequel l’Allemagne renonçait à la Lituanie en échange de Varsovie et Lublin.

Les Soviétiques envahirent les Pays Baltes en juin 1940. Le 14 mai 1941, un arrêté secret du Comité Central du Parti Communiste de l’URSS mis à exécution un mois plus tard décida la déportation de plusieurs dizaines de milliers d’« ennemis du peuple » à savoir les agriculteurs aisés et les élites politiques et culturelles (le même arrêté s’appliqua en Ukraine occidentale, Biélorussie occidentale et Moldavie). La plupart de ces Baltes moururent durant le transfert ou les premiers mois de captivité. Repoussés pendant trois ans suite à l’attaque allemande, les Soviétiques revinrent en 1944 et reprirent leur répression de plus belle contre tous ceux qui étaient susceptibles de s’opposer à la collectivisation des campagnes. Une centaine de milliers de personnes furent déportés, dont près des trois quarts étaient des femmes et des enfants, tandis que des familles de militaires et de colons soviétiques venaient occuper les maisons vides et modifier la composition ethnique.

Le 23 août 1989, 50e anniversaire du Pacte germano-soviétique, les populations des trois pays Baltes formèrent une chaîne humaine de Tallin à Vilnius en passant par Riga pour le dénoncer une fois de plus ainsi que l’occupation soviétique. Ces manifestations furent le point de départ d’un processus qui conduisit, trois ans plus tard, à la proclamation d’indépendance des pays Baltes. En janvier et février 1991, des référendums donnèrent une large majorité à l’indépendance, que l’URSS reconnut en septembre 1991 avant de disparaître en décembre. En 2004, les trois Etats ont rejoint l’Union européenne et l’OTAN. Leurs relations avec la Russie demeurent tendues et inquiètes.

Il y a quelques semaines on a pu voir sur les écrans Crosswind, la croisée des vents du jeune cinéaste estonien Martti Helde (il a 27 ans). Ce film évoque par de vastes tableaux figés, saisissantes compositions où seule la caméra est mobile, la déportation en Sibérie d’une Estonienne et de sa fille à partir des lettres qu’elle envoyait à son mari disparu et qu’elle ne revit jamais.

[3L’attaque de la Pologne par l’armée de terre (Wehrmacht) a lieu une semaine après la signature du Pacte, le 1er septembre 1939 à 5 heures, sans déclaration de guerre. Les troupes polonaises sont rapidement bousculées. Le 9 septembre la bataille de Varsovie commence. Le 17 septembre c’est au tour de l’Armée rouge d’entrer en Pologne. Le 27 septembre, Varsovie tombe. Conformément au protocole secret la Pologne est partagée entre l’Allemagne et l’URSS.

[4La signature du Pacte germano-soviétique stupéfie le monde et fait scandale en raison des positions antérieures antibolcheviques des nazis et antifascistes des soviétiques. Le scandale aurait été encore plus grand si les annexes secrètes avaient été connues. Cette signature pose de graves problèmes aux communistes européens, français en particulier, et les place devant un dilemme. Si certains quittent le parti, d’autres tentent de justifier la position de Staline. Deux jours après la signature, le 25 août, le groupe parlementaire communiste vote une résolution selon laquelle Hitler « trouvera devant lui le peuple de France uni, les communistes au premier rang, pour défendre la sécurité du pays, la liberté et l’indépendance des peuples », mais le parti communiste approuve « ce succès de l’Union soviétique ». Il affirme qu’« au peuple de France est revenue la mission d’exécuter les consignes des banquiers de Londres » et dénonce la « guerre impérialiste » et « le prétendu caractère antifasciste de la guerre ». En conséquence, le 26 septembre, le parti communiste est interdit et réprimé. « Sur ordre de Staline, Maurice Thorez déserte son unité, passe la frontière belge et gagne Moscou. » ; il n’en reviendra que le 27 novembre 1944. Le P. C. entre dans la clandestinité et ne rejoint pleinement la Résistance qu’en 1941 quand les troupes allemandes envahissent l’URSS.

[5En avril 1943, les Allemands annoncèrent la découverte dans la forêt de Katyn, près de Smolensk en Russie, de fosses communes contenant les cadavres momifiés de milliers d’officiers polonais abattus d’une balle dans la tête. Les documents trouvés sur les cadavres indiquaient qu’ils avaient été brièvement internés puis assassinés au printemps 1940. Deux jours plus tard, les Soviétiques expliquèrent que ces prisonniers avaient été surpris par l’avance des Allemands en juillet 1941 et assassinés par ces derniers. Le gouvernement polonais réfugié à Londres accorda crédit aux révélations allemandes car elles expliquaient la disparition de ces officiers que les Soviétiques prétendaient enfuis en Mandchourie. Les Alliés occidentaux préférèrent étouffer l’affaire pour ne pas compromettre leurs relations avec l’URSS alors engagée contre l’ennemi commun. La responsabilité des Soviétiques a été établie par la suite et reconnue officiellement par l’URSS en avril 1990. Le massacre de Katyn est un exemple, parmi bien d’autres, de l’élimination des élites du « monde ancien » susceptibles de freiner l’avènement du « monde nouveau ».

[6Du 3 septembre 1939, jour où la France déclare la guerre à l’Allemagne, au 10 mai 1940, près de cinq millions d’hommes mobilisés sont sur le pied de guerre et vivent une attente irréelle. Le 29 octobre 1939, Paul Léautaud résume bien la situation et les sentiments de l’époque lorsqu’il écrit dans son Journal littéraire : « Cette guerre est une curieuse guerre. Pleine de procédés, de façons nouveaux – et quelque peu mystérieux. L’Allemagne témoigne d’intentions agressives à l’égard de la Pologne. L’Angleterre et la France lui disent : “Si vous y touchez, nous la défendrons et ce sera la guerre.” Hitler touche à la Pologne à ce point qu’il l’avale. L’Angleterre et la France mobilisent et déclarent la guerre à l’Allemagne l’état de guerre. Les armées franco-anglaises sont à la frontière, prêtes au combat. L’Allemagne, qui a déclaré qu’elle n’en a ni à l’Angleterre, ni à la France, se contente de se tenir sur la défensive, et la France et l’Angleterre, qui lui ont déclaré la guerre, attendent, d’après ce que disent les journaux, que l’Allemagne attaque. On pourrait se représenter Hitler disant des Anglais et de nous : “Je ne sais pas ce qu’ils veulent, ces gens-là. Je ne leur ai rien fait. Qu’est-ce qu’ils ont à me menacer ?” Extrêmement drôle. » (cité par Jacques Marseille, Nouvelle histoire de la France. II. De la Révolution à nos jours, coll. Tempus n° 25, Perrin, 2002, pp. 317-318).

L’attaque de l’aviation et des blindés allemands a lieu le 10 mai, Cinq jours après le front français est enfoncé et à peine un mois plus tard les troupes allemandes sont à Paris. L’armistice signé le 22 juin entre en application le 25. En six semaines, 92 000 soldats français et 45 000 allemands ont été tués, ce qui témoigne de l’acharnement des combats, contrairement à une opinion bien ancrée mais fausse.

[7L’expression « chiffon de papier » a été employée le 4 août 1914 par Theobald von Bethmann Hollweg, chancelier de l’Empire allemand, lors d’un entretien avec Sir Edmond Goschen, ambassadeur du Royaume-Uni en poste à Berlin, dans des circonstances d’une exceptionnelle gravité.

En effet, le 28 juillet, un mois après l’assassinat de l’archiduc François-Joseph à Sarajevo, l’Autriche-Hongrie avait déclaré la guerre à la Serbie, puis à la Russie le 1er août, suite à la mobilisation générale décrétée par le tsar. Le même jour la France sonnait à son tour le tocsin de la mobilisation générale. Le 2 août, l’Allemagne adressait un ultimatum à la Belgique pour obtenir le libre passage de ses troupes et le lendemain déclarait la guerre à la France.

Le 4 août, Edmond Goshen tentait donc de mettre le chancelier en garde en lui rappelant que la neutralité de la Belgique était garantie par des traités signés en 1831 et 1839 par l’Autriche, la France, la Prusse, le Royaume-Uni et la Russie, si bien que son invasion entraînerait l’entrée en guerre de l’Empire britannique. Le chancelier lui répondit : « Rien que pour un mot “neutralité”, un mot dont en temps de guerre on n’avait si souvent tenu aucun compte ; rien que pour un chiffon de papier, la Grande-Bretagne allait faire la guerre à une nation de la même famille, qui ne demandait pas mieux que d’être son amie ».

Cette cynique fin de non-recevoir qui faisait basculer l’Europe dans la guerre fut dénoncée comme un crime impardonnable contre la parole donnée et les fondements de l’ordre international. « Parce que le vieux principe bismarkien “la force prime le droit” (Macht geht über Recht) avait prévalu, les Allemands se disqualifiaient eux-mêmes au regard de la civilisation occidentale moderne. Jusqu’à la fin de la guerre, l’Empereur Guillaume II et les dirigeants de l’Allemagne furent assimilés à des criminels dont la forfaiture et la folie ne pouvaient être réduites que par la force des armées alliées mise au service du Droit. » (Laurent Gambarotto, Foi et Patrie. La prédication du protestantisme français pendant la Première Guerre mondiale, Labor & Fides, 1996, 466 pp.)

[8« Et voilà comme on écrit l’histoire ; puis fiez-vous à Messieurs les savants. » Lettre de Voltaire à la marquise du Deffand, datée du 24 septembre 1766.

[9« Voilà comment on voit le passé chez ceux ou quelques-uns de ceux qui font notre présent », écrit Aimé Michel, et un peu plus haut, voilà « l’interprétation de l’Histoire que l’on veut nous faire croire », « n’est-ce pas là ce que nous avons librement choisi en votant ? ». Il manifeste ainsi son opposition à ce qu’il comprend comme une tentative d’effacer des « forfaits de l’Histoire », de réhabiliter implicitement Staline et de promouvoir des idées marxistes largement partagées à l’époque par les milieux intellectuels et les hommes au pouvoir. On trouve d’autres exemples de son inquiétude à l’égard du gouvernement, par exemple dans la chronique n° 346, Excursion en économie : les maîtres pataugent les profanes doutent – La grave question du chômage (20.04.2015).

La controverse Ferro-Michel n’est pas isolée et le pacte germano-soviétique toujours l’objet de discussions parmi les historiens. Elles proviennent d’un accès incomplet aux archives soviétiques qui rendrait difficile l’appréciation des intentions de Staline (alors que les archives allemandes ont été saisies après la guerre) et bien sûr de différences d’opinion politique. L’historien Georges Soutou de l’université Paris VI estime que les visées de Staline en 1939 « sont d’autant plus difficiles à définir qu’il mène parallèlement une négociation avec la France et l’Angleterre en vue d’une alliance dirigée contre l’Allemagne. (…) Staline, inquiet depuis les accords de Munich conclus en dehors de lui, cherchait-il surtout à prévenir une éventuelle collusion entre le Reich et les Occidentaux ? Mena-t-il les deux négociations parallèlement de façon à en tirer les plus grands avantages possibles, en particulier la délimitation d’une sphère d’influence que les Occidentaux ne pouvaient évidemment pas lui reconnaître sous cette forme, malgré des concessions dans ce sens durant les derniers jours de la négociation ? Les deux orientations ne s’excluent pas et ont pu se succéder. » (Article de l’Encyclopaedia Universalis sur le Pacte germano-soviétique). Soutou situe le point de basculement vers le 3 mai 1939 lorsque Litvinov, partisan d’un accord avec les Occidentaux contre Hitler, est remplacé par Molotov en même temps que 90 % du personnel du commissariat aux Affaires étrangères.

Toutefois, l’excellent article de Guy Durandin sur « Les protocoles “annexes” du pacte germano-soviétique. Un secret entretenu pendant cinquante ans » (Historiens & Géographes, n° 382, mars 2003) est moins dubitatif. Il donne entre autres le discours sans ambiguïté de Staline du 19 août 1939 devant le Politburo (document trouvé dans les archives de l’URSS après son effondrement) : « Si nous signons avec la France et la Grande-Bretagne un pacte d’assistance mutuelle, l’Allemagne renoncera certainement à la Pologne et cherchera un modus vivendi avec les puissances occidentales. La guerre sera repoussée, mais, par la suite, les événements pourront prendre un tour dangereux pour l’URSS. Si nous acceptons la proposition faite par l’Allemagne de conclure avec elle un pacte de non-agression, elle attaquera évidemment la Pologne, ce qui rendra inévitable l’intervention de la France et de l’Angleterre. L’Europe occidentale sera alors la proie de troubles et de désordres graves. Dans ces conditions, nous aurons de grandes chances de rester à l’écart du conflit, et nous pourrons espérer entrer en guerre lorsque ce sera avantageux pour nous. » Staline a donc délibérément œuvré au déclenchement de la guerre mais s’est laissé duper par Hitler d’où l’effacement et l’occultation des protocoles secrets par les autorités soviétiques jusqu’en 1989.

En tout cas, grâce au pacte, l’URSS annexa en un an (septembre 1939-septembre 1940), près de 600 000 kilomètres carrés, peuplés de 23 millions d’habitants. La guerre elle-même fut une catastrophe sur le plan humain mais une victoire politique pour Staline qui y acquit un « brevet de démocratie », une aide militaire et la tolérance morale des démocraties occidentales.

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