Chronique n° 259 parue dans France Catholique – N° 1556 – 8 octobre 1976

LES FILLES ET LES MATHS

Comment doubler le nombre des esprits scientifiques

lundi 28 octobre 2013

Devant le monde scientifiquement de plus en plus sophistiqué où le temps nous pousse, j’entends parfois poser une étrange question que n’aimerait sans doute guère Mme Françoise Giroud : « Ce monde-là ne deviendra-t-il pas l’apanage des mâles ? Ne créera-t-il pas les conditions d’une discrimination des sexes ? » [1]

Reconnaissons que, dans les circonstances présentes, la technicité reste plutôt le domaine des hommes. Depuis vingt-quatre ans que je roule en voiture, il ne m’est arrivé que deux fois d’être dépanné (et très bien, avec un grand flair) par des femmes mécanos. Mais on trouve déjà beaucoup plus de femmes techniciennes dans les techniques propres (l’électronique par exemple). Allons jusqu’à la limite : quels succès les femmes peuvent-elles escompter en mathématiques ?

La sociologue américaine Lucy Sells estimait, voilà quelques années, au terme de patients sondages, que les mathématiques constituent un « filtre critique » tendant à éliminer les femmes de beaucoup de professions, chimie, physique, architecture même, ingéniérie naturellement. Mais les sondages sociologiques ne vont pas au fond des choses : ils traduisent l’état d’une société et ne révèlent qu’indirectement ou pas du tout les réalités psychologiques et génétiques.

La question est de savoir si les hommes naissent avec une supériorité héréditaire sur les femmes en mathématiques. Cette question vient d’être reprise par plusieurs équipes, à l’université de Kansas City-Missouri (Kansas City est mitoyenne entre le Kansas et le Missouri), à la Wesleyan University, et surtout par le professeur John Ernest à l’université de Californie à Santa Barbara. Les divers aspects : sociaux, culturels, génétiques, ont été étudiés. Les résultats tendent clairement vers une réponse qui, elle, satisfera Mme Giroud : on ne peut mettre en évidence aucune différence héréditaire ; cependant les différences existent, et paraissent relever toutes de l’ambiance sociale.

Citons d’abord quelques faits. En 1973, John Ernest et ses assistants entreprennent l’examen de 1324 écoliers et étudiants sud-californiens des deux sexes allant du grade 2 au grade 12, c’est-à-dire couvrant nos deux premiers cycles, voire un peu plus. « Contre toute attente », écrivent ces chercheurs, le goût pour les mathématiques fut le seul pour lequel on ne trouva rigoureusement aucune différence liée au sexe. » Ce que l’on constata en revanche, ce fut, vers l’âge où les mathématiques commencent à être difficiles, une aide préférentielle des pères à leurs fils. C’est ce que les auteurs appellent « l’émergence d’un stéréotype social tendant à établir les mathématiques comme un domaine masculin ».

En moyenne, les pères sont moins portés à prendre au sérieux les dons mathématiques de leurs filles. Et comme dans le passé les sciences étaient l’apanage des garçons, le nombre des mères capables de compenser ce handicap du beau sexe en aidant leurs filles est forcément moindre : dès lors, l’état de fait est auto-entretenu. Inversement, les chercheurs soulignent l’égalité de l’aide paternelle et maternelle dans les autres matières, notamment en langues.

Mais le « goût » pour les mathématiques ne signifie pas forcément le « don ». Les filles aiment les maths autant que les garçons, soit. Y réussissent-elles aussi bien ?

Naturellement, on est tenté de répondre en invoquant son expérience personnelle, ce qui n’a pas de signification statistique globale. Cette expérience n’est pourtant pas sans valeur. Nous avons vu ces dernières années des filles s’offrir la première place à Polytechnique et ailleurs. Participant récemment à une émission TV avec le calculateur Dagbert [2], j’ai été très impressionné par la profondeur et la rapidité d’une jeune assistante de mathématiques à l’université de Marseille. De même, Mme Antoinette Tonnelat, de l’Institut Henri Poincaré, est une profonde théoricienne de la physique mathématique. Ces cas particuliers, de plus en plus nombreux, montrent à tout le moins que le sexe n’est pas un obstacle.

Mais en général, que penser ? John Ernest remarque qu’à sa propre université, en 1972 et en 1973, plus de filles que de garçons sont arrivées jusqu’à la candidature la plus élevée (major) : 70 filles, ou plutôt femmes, contre 63 hommes. Et pourtant, le score final revint aux hommes : 48 hommes majors, contre seulement 20 majors femmes. Comment expliquer ce renversement au poteau d’arrivée ? Il semble que les dons et capacités n’y soient pour rien. A la Wesleyan University, où des résultats semblables ont été observés, on a constaté chez les filles, à mesure que les études progressaient, l’apparition de ce que les chercheurs ont appelé une « angoisse des mathématiques ». Il semble que les femmes soient prises de vertige. Non sans doute devant les mathématiques elles-mêmes, mais par la conscience croissante d’une activité socialement insolite.

Hypothèse confortée par des sondages faits en Californie dans les High Schools (correspondant à peu près à nos lycées, moins les terminales) : à la question (posée aux filles et aux garçons) : « les garçons sont-ils meilleurs ou moins bons en maths que les filles, ou bien n’y a-t-il aucune différence ? », les réponses se répartissent ainsi : pour plus de la moitié, « il n’y a pas de différence entre filles et garçons » ; pour 32 %, « les garçons sont meilleurs » ; restent seulement environ 15 % qui n’ont pas d’opinion ou qui pensent que les filles réussissent mieux. Il y a donc indiscutablement un consensus, disons le mot, un préjugé en faveur des garçons, bien que ce préjugé tende à disparaître.

Je crois pour ma part avoir constaté, au niveau du lycée, que les mathématiques modernes, à la condition d’être bien enseignées et soutenues par de bons livres bien clairs (encore rares, hélas !) tendent à faciliter l’acclimatation sociale des filles à la pensée mathématique. J’avais, voilà quelques années, pesté contre l’enseignement des mathématiques modernes [3]. Il était et il est encore trop souvent, dispensé comme une absurde mécanique. L’enfant se rebelle contre la mécanisation de sa pensée. Mais les mathématiques modernes rapprochent les mathématiques classiques du discours logique. A la limite, quand leur enseignement sera bien rodé, elles rattacheront la pensée mathématique, traditionnellement tenue pour singulière et isolée (la « bosse » des maths) au continent de la culture générale. Alors, certainement s’effacera toute « angoisse des maths » chez les filles. D’un coup, le nombre des esprits scientifiques s’en trouvera doublé. C’est vers cela qu’on va (a) [4].

Aimé MICHEL

(a) David Vidal : Mathematic and Sex (International Herald Tribune, 22 juillet 1976, p. 7).

Chronique n° 259 parue dans France Catholique – N° 1556 – 8 octobre 1976


Notes de Jean-Pierre ROSPARS du 28 octobre 2013


[1Sur Françoise Giroud et l’apanage des mâles, voir la chronique n° 238, De Brennus à Françoise Giroud – Un mythe hexagonal : il n’existe qu’une vie authentique, celle du mâle adulte (24.09.2012).

[2Sur Maurice Dagbert et les calculateurs prodiges voir la chronique n° 64, L’ « infirmité » de la mémoire – Louria et la mémoire phénoménale de Veniamin, mise en ligne le 07.02.2011.

[3Cinq ans auparavant, en octobre 1971, Aimé Michel s’en était vigoureusement pris à l’enseignement des maths modernes car elles « ne préparent nullement l’esprit aux activités scientifiques et techniques, mais elles l’en détournent ! » (Chronique n° 57, Une aberration pédagogique : les mathématiques modernes, mise en ligne le 15.03.2010).

[4Les différences cognitives entre hommes et femmes continuent de passionner le grand public. Le livre de John Gray, Les hommes sont de Mars, les femmes sont de Vénus, qui soutient que ces différences sont considérables, se serait vendu à plusieurs dizaines de millions d’exemplaires en une quarantaine de langues. Les travaux scientifiques continuent eux aussi de s’accumuler… et de se contredire, comme il se doit sur un sujet qui soulève de telles passions.

Certes, hommes et femmes ont à peu près les mêmes résultats aux tests d’intelligence, ne serait-ce que parce que tests ont été construits pour minimiser les différences entre sexes. Toutefois, jusqu’à une époque récente, on a trouvé des différences entre sexes sur deux points : en moyenne, les femmes sont meilleures que les hommes en ce qui concerne les aptitudes verbales (étendue du vocabulaire, etc.), tandis que les hommes sont meilleurs pour les raisonnements mathématiques et les tâches spatio-visuelles (lecture de cartes, rotation mentale d’un objet, etc.). On s’en est rendu compte dès le début de l’emploi systématique des tests vers 1947.

Pourtant, on a constaté au cours des décennies suivantes que les différences entre garçons et filles s’estompaient progressivement. On en a déduit que les différences observées au début provenaient de différences d’éducation et d’attentes sociales. Dès lors le manque de confiance des filles dans les matières scientifiques ne proviendrait pas d’une aptitude insuffisante mais du fait qu’elles perçoivent ces sujets comme masculins. Comme cette perception est en recul, les filles deviennent bonnes en math ; ce qu’illustre le pourcentage des doctorats en mathématiques décernés à des femmes aux Etats-Unis : il n’était que de 5% en 1950 puis il est régulièrement monté pour atteindre 30% en 2000. Ainsi, la chercheuse Janet Shibley Hyde de l’Université du Wisconsin au terme d’une revue d’ensemble des travaux de psychologie consacrés aux différences entre sexes (The gender similarities hypothesis, American Psychologist, 60, 581-592, 2005) conclut que les deux sexes sont très semblables. En particulier les différences en mathématiques seraient faibles à nulles selon les études.

Cependant, les méthodes utilisées dans ce travail ont été critiquées. Trois chercheurs, Marco Del Giudice, Tom Booth et Paul Irwing, le premier de l’université de Turin, les deux autres de l’université de Manchester, se sont attachés à corriger ces défauts (The distance between Mars and Venus : Measuring global sex differences in personality, PLoS One, 7 : e29265, 2012). Contrairement à Janet Shibley Hyde ils ont trouvé de très grandes différences entre hommes et femmes, avec un recouvrement de seulement 10% des distributions (supposées gaussiennes) des traits de personnalité.

Cette conclusion est en bon accord avec un point de vue évolutif, car on s’attend à des différences substantielles dans tous les domaines où hommes et femmes ont été soumis pendant des millénaires à des pressions de sélection différentes. On comprendrait ainsi que le développement du cerveau ne soit pas exactement le même durant la période fœtale. Selon Norman Geschwind, l’hormone mâle (testostérone) ralentirait le développement de l’hémisphère cérébral gauche et provoquerait une spécialisation de l’hémisphère droit chez les garçons. En effet, on sait que chez les humains adultes l’hémisphère droit est spécialisé dans les tâches spatio-visuelles et l’hémisphère gauche dans les tâches liées au langage mais cette spécialisation est plus stricte chez l’homme que chez la femme car l’hémisphère droit de la femme aurait également de bonnes aptitudes au langage.

Toutefois, en ce qui concerne les aptitudes mathématiques et au terme d’une revue de la question, le neuropsychologue Stanislas Dehaene demeure prudent : « Il est frustrant, écrit-il, de ne pas pouvoir, en l’état actuel des connaissances, dépasser ce flou théorique et exhiber une explication simple et déterministe du talent mathématique. » Même s’il admet volontiers que, partout dans le monde, « les mathématiques de haut niveau sont un monde presque exclusivement masculin », il relativise cette observation car, dans l’ensemble de la population, la suprématie masculine est moins forte. Clairement, même si les génies mathématiques sont le plus souvent des hommes, cela n’implique nullement qu’il faille négliger les talents féminins. Au total, après plus de cinquante ans de controverses, on ne peut que se rallier à l’attitude ouverte et pragmatique d’Aimé Michel. Et, pour faire bonne mesure, ajoutons qu’il n’est pas indispensable d’être très bon en math pour être un excellent scientifique : dans certaines disciplines comme la biologie, où les maths sont moins nécessaires, les femmes réussissent fort bien à parité avec les hommes.

Le lecteur intéressé pourra consulter les textes suivants : R.L. Atkinson et al., Introduction to Psychology (Harcourt Brace Jovanovich, 1990, pp. 455-456 ; il en existe une traduction française) ; R. L. Gregory, Le cerveau un inconnu (Robert Laffont, Bouquins, 1993, article « Enfants : différences sexuelles », pp. 397-400) ; S. Dehaene, La Bosse des maths (Odile Jacob, 1997 ; notamment pp. 215-221) ; Laurent Cohen, Pourquoi les filles sont si bonnes en maths et 40 autres histoires sur le cerveau de l’homme (Odile Jacob, 2012 ; chapitre « Les filles (ne) sont (pas) nulles en maths », pp. 101-108) ; voir aussi la critique du livre de L. Cohen sur http://le-cercle-psy.scienceshumaines.com/pourquoi-les-filles-sont-si-bonnes-en-maths-et-40-autres-histoires-sur-le-cerveau-de-l-homme_sh_28457. L’article de J.S. Hyde est disponible sur http://www.careerpioneernetwork.org/wwwroot/userfiles/files/the_gender_similarities_hypothesis.pdf et celui de Del Giudice et al sur http://www.plosone.org/article/info%3Adoi%2F10.1371%2Fjournal.pone.0029265.

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