LES CASSEURS DE BABYLONE (*)

lundi 5 juillet 2010

Ce soir-là, Zadig soupait chez le sultan son oncle en compagnie du vizir Iznogoud, du capitaine des sbires, du curateur des écoliers, de deux ou trois ministricules et de quelques marchands. Étant jardinier, Zadig ne prisait guère ces agapes fournies de chères exotiques, mais il y sacrifiait pour s’instruire des affaires du monde. Il aimait surtout y rencontrer un Grec subtil versé dans l’art des chiffres et de toutes connaissances profanes, que le sultan payait pour sonder l’opinion populaire et en calculer les changements. [1]

Quand on eut fini les sorbets, le sultan, toujours déférent aux usages, éructa, et il se fit un silence respectueux.

Mon bon Iznogoud, dit-il en se tournant vers son vizir, où en sommes-nous ? Va donc voir aux fenêtres comment marche notre petite affaire.

Iznogoud obéit, suivi du capitaine et du curateur. Une clameur de foule montait de la rue, ponctuée de fracas et de huées.

L’altruisme de la rossée

Notre petite affaire, dit Iznogoud, va son bonhomme de chemin. Je compte déjà dix-huit carrosses incendiés et une douzaine d’échoppes pillées.

Que vous en semble, M. Disymède ? dit le sultan en se tournant vers le subtil sondeur.

Celui-ci consulta ses abaques.

– Voyons. Nous disons dix-huit carrosses, plus douze échoppes.

– Combien nos écoliers ont-ils assommé de bourgeois ?

– Quatre ou cinq.

– Insuffisant. Combien de sbires ?

– Vingt-trois.

– Excellent. De gazetiers ?

– Aucun. Les gazetiers ne viennent plus. Pourquoi viendraient-ils ? Ils savent d’avance ce qu’ils écriront demain.

– Dommage. Un gazetier vaut au moins huit carrosses et quinze échoppes. De plus, il coûte moins cher. Enfin tant pis. Cinq et quatre : neuf, je retiens trois, je multiplie par π, je réduis aux moindres carrés, je divise par l’âge du curateur. Cela donne soixante-trois pour cent, Votre Hautesse a gagné trois points depuis le début de la soirée. Si nos enfants éventrent encore cinq ou six boutiques, nous monterons jusqu’à soixante-huit. Au-delà, nous redescendrons, car ceux qui déploreront votre faiblesse commenceront d’excéder en nombre ceux qui veulent qu’on rosse les écoliers.

– Fort bien, dit le sultan, qui avait de la décision. Capitaine, rejoignez vos sbires. J’accorde encore deux carrosses ou deux échoppes, au choix.

Après quoi vous sifflerez la fin de la récréation.

– Je proteste, dit le prévôt des marchands. Passe encore pour les carrosses, nous leur vendrons les nouveaux modèles, mais nous ne pouvons tolérer le pillage des boutiques. La récréation n’a que trop duré. Il eût fallu siffler la fin avant qu’elle ne commence. Je demande que le capitaine fasse sur-le-champ rosser les écoliers.

– Je proteste, dit à son tour le curateur. La violence ne peut qu’aggraver le malaise de la jeunesse. Je demande que les sbires décampent et regagnent leurs quartiers. Leur présence près des écoles est une provocation.

Le sultan soupira et se tourna vers Zadig.

– Tu vois, dit-il, comme il est difficile de gouverner. Dois-je rosser ? Ne pas rosser ? Et rosser qui, d’abord ? Quand une corporation fait du désordre, toutes les autres veulent la voir rosser. Rappelle-toi cette grève des malles-postes à la saison des fraises : rossez, rossez, me disaient les marchands de fruits dont la récolte pourrissait sur pied. Puis les cochers de la malle reprirent le harnais, mais les fruits se vendirent mal et ce fut au tour des fruitiers de se répandre en hourvaris. Rossez, me dit-on encore. Quand on devient Sultan, on fait une étrange découverte : c’est que chacun est bien aise de voir rosser les autres. Et puisque tu es mon neveu, ajouta-t-il à voix basse et pour Zadig seul, je vais te confier un secret : il est de bon aloi que je feigne de me plaindre, mais cet ardent altruisme de la rossée mutuellement distributive est tout le secret du pouvoir. Si ce sentiment n’existait pas, il n’y aurait pas de sultans. Vois comment vont les choses dans le monde. Tous les princes avisés cultivent un ennemi, fût-ce en paroles, et dussent-ils s’entendre en sous-main avec lui pour convenir que tout cela n’est que frime. Un de ces jours je t’expliquerai la querelle de mes cousins Léonide et Richard [2] , et même l’autre querelle, la triangulaire qui fait trembler le monde [3] .

– Je préférerais, dit Zadig, que vous m’éclairassiez sur le malaise de la jeunesse.

– J’ai pour principe de ne me soucier qu’à bon escient, et n’ai donc rien à te dire là-dessus. Pourquoi déplorerais-je un prétendu malaise qui me permet, quand il me plaît, de monter de trois points ? Mais M. Disymède connaît bien la question – je lui ai demandé de l’étudier pour moi, car on ne sait jamais.

Lumières sur le malaise de la jeunesse

Le Grec subtil s’éclaircit la gorge.

– Quant à moi, commença-t-il, mon principe, en ces temps où tout se mesure, est de ne commencer à me bercer d’idées que quand les chiffres commencent, eux, à me faire défaut [4]. Par exemple, qu’appelez-vous au juste le malaise de la jeunesse ? Sa délinquance supposée accrue ? Ou bien son goût pour le tumulte ?

– Quoi, dit Zadig, il faut donc faire la différence ?

– Jugez vous-même, et excusez-moi, je vous prie, de ne citer que des pays lointains et barbares. Nous autres, gens civilisés aimons trop les idées pour nous attarder à la trivialité d’une mesure bien faite. En 1961, Dentler et Monroe étudient la délinquance chez les écoliers du Kansas. Par un procédé ingénieux permettant aux jeunes garçons d’avouer impunément leurs méfaits, ces deux savants constatent que de 38 à 46 % se reconnaissent coupables d’au moins un des délits graves mentionnés dans une liste (a). Un peu surpris, d’autres chercheurs se livrent à des enquêtes semblables dans l’Utah, puis en Europe, à Oslo, Helsinki, Stockholm, en Angleterre, en Allemagne. Ils obtiennent des résultats identiques. À Stockholm, 92 % des écoliers avouent un délit, dont 53 % un délit jugé grave par la loi.

Vous êtes horrifié ? Nos enfants sont devenus des malfaiteurs ?

Attendez. Deux autres Américains envoient à 1800 hommes et femmes pris au hasard dans l’État de New York un questionnaire anonyme leur demandant de cocher les délits dont ils pourraient avoir été coupables ; 84 % des hommes et 81 % des femmes se reconnaissent coupables de malfaisance dans l’intention de nuire ; 77 % des hommes et 74 % des femmes s’avouent coupables d’attentats aux mœurs ; 89 % des hommes et 83 % des femmes, de vol simple ; 21 % des hommes et 37 % des femmes, de vol important ; 46 % des hommes et 34 % des femmes, de falsification et fraude (la fraude fiscale n’étant pas, j’en demande pardon à Votre Hautesse, comprise dans ces méfaits). Et ainsi de suite (b).

– Dieu merci, dit le sultan, c’est à New York.

– C’est partout, dit le Grec. Que Votre Hautesse jette les yeux sur ce livre récemment traduit en babylonien (c ). Qu’elle consulte le gigantesque rapport rédigé pour son cousin Richard (d).

« Ô Dieu qui sais les chiffres, oublie-les »

– Mais, dit le sultan, tous ces prétendus malfaiteurs se vantent ! Ils inventent des délits pour se moquer des enquêteurs.

– La preuve que non (e), c’est que leurs aveux concordent avec le nombre des délits réels.

– Quelle époque ! De mon temps...

– Du temps de Votre Hautesse, les auteurs pensent que c’était exactement pareil. Simplement, cela se savait moins (e).

– Du moins ne brûlait-on pas les carrosses !

– C’est vrai, dit le Grec. Mais c’est une autre histoire, et le fait est là : il n’existe qu’un rapport faible ou nul entre la délinquance réelle et le malaise des jeunes. C’est la violence collective qui est nouvelle, non la canaillerie. Les chiffres le prouvent : nos enfants cassent davantage. Ils ne sont pas plus malhonnêtes.

Le sultan bâilla. Zadig aussitôt se leva, salua, tâta machinalement sa bourse et regagna son jardin. Les étoiles brillaient au ciel. « Ô Dieu qui sais les chiffres, pensa-t-il, oublie-les quand tu baisses vers nous ton regard. »

Aimé MICHEL

(*) Chronique n° 48 parue initialement dans F.C. – N ° 1288 – 20 août 1971. Reproduite dans La clarté au cœur du labyrinthe, chap. 11 « Pêcheurs, délinquants et criminels », pp. 305-308.

(a) R. A. Dentler et L. J. Monroe : Social correlates of early adolescence theft. (American Sociological Review, 1961, vol. 26, p. 733-743).

(b) J. S. Wallerstein et C. L. Wyle : Our Lawabiding Lawbreakers (National Probation, mars-avril 1947, p. 107-112).

(c ) R. Hood et R. Sparks : La Délinquance (Hachette, 1970).

(d) Crimes of violence, étude collective publiée par l’US Government Printing Office, et notamment les volumes 11, 12 et 13 (1970).

(e ) Voir les premiers chapitres du livre de Hood et Sparks.

— -

Les Notes de (1) à 4 sont de Jean-Pierre Rospars


[1Cette chronique est la seconde de la série des fables babyloniennes consacrée à Zadig, le jeune neveu du vizir Iznogoud. La précédente, n° 5, Zadig, la rose et les imans de Babylone du 6 novembre 1970, a été reproduite ici le 20 juillet 2009. Sur ce Grec subtil « versé dans l’art des chiffres et de toutes connaissances profanes », voir la note (4) ci-dessous.

[2Leonid Brejnev (1907-1982) fut à la tête de la l’Union Soviétique de 1964 à sa mort. Richard Nixon (1913-1994) fut élu pour deux mandats de quatre ans en 1969 et 1973 mais dut démissionner en 1974 à la suite du scandale du Watergate qui révéla ses abus de pouvoir et ses mensonges. Nixon est sans doute le plus controversé des présidents américains. Il laisse le souvenir d’un homme peu sympathique, crispé, secret, manipulateur, adepte des coups tordus. Pourtant il ne se laisse pas si facilement réduire et plusieurs livres récents révèlent la complexité du personnage. Ainsi les historiens Catherine Durandin (Nixon, le président maudit, Grancher, 2002) et Romain Huret (De l’Amérique ordinaire à l’Etat secret. Le cas Nixon, Presses de Sciences Po, Paris, 2009) décrivent un personnage besogneux, incapable d’être heureux et, surtout, ambivalent. Le Nixon violent, l’anticommuniste simpliste, sait aussi être modéré et pragmatique. En politique intérieure il ne démantèle pas l’Etat-providence. Les milieux conservateurs s’éloignent progressivement de lui et ne reconnaissent plus en lui l’un des leurs. En politique étrangère, il est l’artisan de la détente avec l’URSS (voir sur ce point la chronique n° 104, Software et politique, parue ici le 31 mai 2010) et du rapprochement avec la Chine. Il évite peut-être une guerre nucléaire (nous y reviendrons). Au Vietnam, où il hérite d’une guerre de ses prédécesseurs démocrates Kennedy et Johnson, Nixon entreprend la vietnamisation du conflit, c’est-à-dire le transfert au Vietnam du Sud de la charge de lutter contre le Nord communiste. En 1973, le retrait des troupes américaines du Vietnam est achevé. Cette politique, qui se solde par la défaite et le déshonneur de la prise de Saïgon par le Viet Minh en 1975, est toujours l’objet de polémique. Mais là aussi certains historiens critiquent l’excès de sévérité à son égard tant la situation était difficile. Le « cas Nixon » illustre finalement une règle fort générale que les situations historiques et leurs acteurs se laissent rarement réduire à des schémas simples où bien et mal se laisseraient aisément personnifier.

[3La « querelle triangulaire » fait allusion aux relations entre l’URSS, la Chine et les Etats-Unis durant cette période. La Chine s’est brouillée avec l’URSS parce qu’elle désapprouve la détente entre les deux blocs mais surtout parce que les deux pays sont en concurrence dans le tiers-monde où ils cherchent à étendre leur influence. Un conflit à la frontière sino-soviétique en 1969 dégénère presque en guerre ouverte. La Chine cesse de soutenir le Vietnam qui se rapproche de l’URSS. Ne pouvant affronter Moscou et Washington, Mao Zedong se rapproche des Etats-Unis. Nixon y est favorable car cela conduit à un affaiblissement de l’URSS dans le monde. En octobre 1971, la Chine obtient un siège au Conseil de Sécurité grâce à l’appui américain. En février 1972, Nixon fait une visite surprise à Pékin à l’invitation de Mao.

[4Le lecteur attentif aura remarqué qu’il a déjà été question de M. Disymède (dont l’étymologie signifie peut-être « peuple divisé », un helléniste pourra-t-il me le confirmer ou me corriger ?) dans la chronique n° 41, Eschatologie de la drogue, parue ici la semaine passée. Aimé Michel y écrit en effet « Peut-être est-ce ici le lieu de se rappeler l’axiome du subtil M. Disymède : ne commencer à se bercer d’idées que quand les chiffres font défaut ». Curieux « rappel » vu que c’était la première fois qu’Aimé Michel nous vantait les mérites de son subtil sondeur. Sans doute est-ce l’indice que l’ordre de publication des chroniques, n° 41 puis n° 48, n’a pas respecté l’ordre de leur rédaction.

Quoi qu’il en soit, le « principe de Disymède » mérite quelque attention. Aimé Michel insiste à toute occasion sur la primauté de la pensée scientifique, dont l’attention aux détails, les patientes mesures et la réfutabilité peuvent éviter bien des errements dans l’ordre philosophique. Il entend ainsi marquer sa différence vis-à-vis des autres philosophes de sa génération dont la majorité tend à se « bercer d’idées ». Bien entendu, nulle trace de scientisme ici : la philosophie ne doit pas se contenter des connaissances scientifiques ; bien au contraire, elle commence là où la science s’arrête.

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