Chronique n° 29 parue initialement dans France Catholique – N° 1270 – 16 avril 1971

LE SEXE ET LA SOCIÉTÉ APAISÉE

lundi 21 septembre 2009

Me permettra-t-on, à propos de Marcuse, dont j’ai parlé la semaine dernière (a), d’exprimer ici un repentir partiel ? Les remèdes qu’il propose sont absurdes et quelque peu terrifiants. Marcuse, prophète, nous fait dresser les cheveux sur la tête, quand on en a. Son humanité pacifiée par Eros est délirante. Mais on peut accepter diagnostic de Marcuse médecin, quitte à récuser sa médecine.

Que dit, en effet, le maître à penser de nos casseurs familiers ?

Fabricateurs fabriqués

Que la technocratie est inhumaine ; qu’elle n’est qu’une machine à faire des machines, machines inanimées et machines humaines ; qu’elle nous réduit au rôle de « fabricateurs fabriqués (d’où son expression « l’homme unidimensionnel ») ; qu’elle méconnaît notre besoin d’amour et de beauté (mais il faudrait s’entendre sur ce mot « amour ») ; qu’elle aliène l’homme en le persuadant qu’il lui suffit, pour être « heureux », de dépenser beaucoup d’argent ; que l’homme au contraire ne peut trouver d’achèvement que personnel, face à sa libre conscience, et dans ses rapports avec de petits groupes unis par le sentiment et non par l’oppression, petits groupes où la famille joue un rôle essentiel.

Tout cela n’est-il pas excellent ? Tant que Marcuse se borne à dénoncer, on aurait mauvaise grâce à lui faire la réponse du berger à la bergère, je veux dire à contester ce maître de la contestation. Marcuse accusateur est remarquablement perspicace. Le malheur est que Fouché soit un Père Ubu convaincu qu’il suffit, pour arranger les choses, d’ajouter à leur confusion. Ou peut-être le malheur est-il que notre temps prenne, au lieu d’en rire, les Pères Ubus pour des prophètes. (b)

Pourquoi en est-il ainsi ? Sans doute ce fait est-il justiciable d’interprétations variées, sociologiques, économiques, historiques ou autres. Quant à moi, Dieu sait pourquoi les maux dénoncés par Marcuse et les remèdes qu’il propose me rappellent certaines curieuses observations faites ces dernières années sur les singes. On se souvient qu’avant d’expédier des hommes dans l’espace les Russes y envoyèrent des chiens et les Américains des chimpanzés. Pour bien connaître le comportement de ces derniers la NASA en acquit trente-deux en Ouganda et leur accorda un espace de douze hectares dans sa base de Holloman, au Nouveau-Mexique, sous la surveillance d’un spécialiste, Vernon Reynolds. Et voici ce que le spécialiste remarqua.

Très vite, et sans trop de désordre, une hiérarchie s’organisa dans la tribu de chimpanzés. Sur quoi était-elle fondée ? Pour le savoir, Reynolds classa les comportements de relation de chaque singe avec ses congénères en deux catégories : les amicaux et les agressifs, et compta ces deux types de comportement des jours durant. Les comportements amicaux étaient les caresses, salutations, épuçages mutuels, jeux, etc. Les comportements agressifs étaient les coups, morsures, menaces.

« Quand tous les scores furent comparés, on trouva que les chimpanzés de haut rang, ceux qui montraient la plus grande autorité au sein de la tribu, n’étaient pas les agressifs, mais bien ceux qui avaient le plus de contacts amicaux, ceux qui étaient les mieux aimés. Le plus élevé dans la hiérarchie avait neuf fois plus de contacts amicaux que la moyenne. » Au bas de la hiérarchie se trouvaient au contraire les singes les plus brutaux. Lorsqu’ils essayaient de s’imposer par la force, ils se heurtaient à une opposition unanime. Restait à savoir si cette hiérarchisation était naturelle, et innée chez le singe, indépendante des conditions extérieures. On procéda à divers changements dans ces conditions. D’autres savants, intéressés par les observations de Holloman, firent d’autres essais sur des singes d’espèces différentes, notamment des rhésus. Le résultat de toutes ces recherches est édifiant.

Quand les singes sont à l’aise sur un territoire suffisamment vaste, tout se passe ainsi que je viens de le dire : la hiérarchie s’organise en fonction de la bienveillance et de l’altruisme.

Si l’on restreint l’espace alloué à la tribu, des hors-la-loi commencent à apparaître. Les individus les plus brutaux et les plus « méchants » se soustraient à l’ordre social, choisissant une vie marginale et solitaire. A mesure que l’entassement s’aggrave, le nombre des marginaux augmente, et ceux-ci, à leur tour, s’organisent hiérarchiquement. Seulement, la hiérarchie des marginaux se fonde sur un principe inverse de la hiérarchie naturelle et innée : ils se classent en fonction de leur violence et de leur agressivité. A un certain degré d’entassement, les deux hiérarchies coexistent. Puis, si les conditions s’aggravent encore, la hiérarchie primitive disparaît complètement et la sociabilité fait place à la violence.

Cette violence est hautement instructive. « Quand la force brutale devient la base de l’ordre social, les principales victimes sont les membres les plus faibles de la société, notamment les femelles et les petits. » En même temps que la violence et parallèlement à elle apparaît l’obsession sexuelle, se manifestant d’abord par la multiplication des rapports sexuels, puis, progressivement, par toutes les perversions observées chez les hommes : homosexualité, violence sur les jeunes, onanisme, etc. Enfin, apparaît le crime, perpétré d’abord sur les plus faibles : dans une certaine colonie très entassée de 94 babouins, il y eut 38 meurtres. Sur ces 38 morts, il y avait 30 femelles (sur 33) et seulement 8 mâles (sur 61).

Un signe du malheur social

Résumons : Chez les singes supérieurs, la hiérarchie naturelle est fondée sur l’altruisme, la tension sociale crée la contestation violente, le marginalisme, puis l’apparition d’un ordre différent fondé sur la force brutale ; en même temps le sexe devient un problème, une obsession, et les perversions apparaissent ; enfin la violence s’accomplit dans le meurtre. Peut-on, de ces observations sur les singes, tirer un enseignement pour l’homme ? Il ne m’appartient pas d’en juger. Mais on ne peut manquer d’être frappé par des similitudes, et même par un remarquable parallélisme. Nous aussi jugeons l’entassement insupportable. Chez nous aussi il est générateur de violence et de crime. Il est le royaume du « milieu ». C’est dans les Universités surpeuplées que les étudiants ont commencé à se sentir malheureux et à contester.

Mais si la comparaison est légitime, c’est l’enseignement sexuel de ces observations qui est le plus instructif. Chez le singe tout au moins, Eros ne prend de l’importance qu’autant que la société est malheureuse. Loin de promettre à celle-ci son apaisement et sa libération, comme le croit Marcuse, Eros n’est que le signe de son malheur. Dans la société « apaisée », Eros n’est qu’une fonction. C’est quand la société souffre que la fonction devient un dieu.

Aimé MICHEL


Notes de Jean-Pierre Rospars

Chronique n° 29 parue initialement dans France Catholique – N° 1270 – 16 avril 1971.


(a) Voir la chronique n° 28 Le salut par Eros, publiée ici la semaine dernière.

(b) Dans un texte ultérieur (n° 49, La clarté au cœur du labyrinthe, p. 231) où il répond à la lettre d’un lecteur, Aimé Michel précise son analyse en prenant l’exemple de Freud et de Marx, mais il peut s’appliquer aussi bien à Marcuse et aux divers autres « prophètes » qui apparaissent régulièrement sur la scène médiatique : « On a toujours dit des sottises, la question est de savoir pourquoi on les gobe. Freud et Marx n’auraient pas existé que les choses n’en seraient guère différentes, à mon avis. Leur réfutation a été faite cent fois. Ce qu’il faudrait pour effacer leur audience, ce n’est pas une réfutation : c’est un changement des esprits qui les rende à chacun indigestes comme ils le sont à vous et à moi. Le monde actuel ne se jette pas dans leur œuvre sous l’effet d’une fascination gratuite, mais parce qu’il y trouve sa propre image, une description fidèle de son désordre intérieur, un modèle qui “lui botteˮ, des guides qui le suivent. ».

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Deux livres à commander :

Aimé Michel, « La clarté au cœur du labyrinthe ». 500 Chroniques sur la science et la religion publiées dans France Catholique 1970-1992. Textes choisis, présentés et annotés par Jean-Pierre Rospars. Préface de Olivier Costa de Beauregard. Postface de Robert Masson. Éditions Aldane, 783 p., 35 € (franco de port).

À payer par chèque à l’ordre des Éditions Aldane,
case postale 100, CH-1216 Cointrin, Suisse.
Fax +41 22 345 41 24, info@aldane.com.

Aimé Michel : « L’apocalypse molle », Correspondance adressée à Bertrand Méheust de 1978 à 1990, précédée du « Veilleur d’Ar Men » par Bertrand Méheust. Préface de Jacques Vallée. Postfaces de Geneviève Beduneau et Marie-Thérèse de Brosses. Edition Aldane, 376 p., 27 € (franco de port).

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