TROISIEME PERIODE

LE MINISTERE DE MGR GHIKA EN ROUMANIE (1940 – 1954)

par Mgr Philippe Brizard

mardi 6 août 2013

Après avoir exposé succinctement l’histoire politique et le contexte religieux de la Roumanie à cette époque, nous nous efforcerons de faire ressortir, dans une deuxième partie, l’activité caritative, le rayonnement spirituel et culturel de Mgr Ghika, son attention pour les gréco-catholiques. Pendant toute la période, Mgr Ghika redoublera de zèle pastoral, consacrera sa réputation d’accompagnateur spirituel et se révélera d’un grand soutien lorsque surviendra la persécution et qu’elle se durcira au point de le conduire en prison. La troisième partie intitulée « le Martyre » sera consacrée à sa captivité avec ses compagnons d’infortune, son procès avec les interrogatoires accompagnés de tortures. Ce chemin de croix se poursuivra en prison où il purgera sa peine jusqu’à sa mort.

• Contexte politique et religieux

Nous avions laissé la (Grande) Roumanie après la 1ère Guerre Mondiale pour

suivre les princes Vladimir et Démètre à Rome. Dans l’Entre-deux guerres, le pays connût le sort d’une démocratie parlementaire vivant assez bien grâce au pétrole. On estime que son niveau de vie est presque semblable à celui de la France en 1938. Les femmes ont obtenu le droit de vote dès 1929. Une nouvelle réforme agraire en 1921 met fin aux grandes propriétés qui sont morcelées au profit des paysans. Le président de la S.D.N. est roumain (Titulescu). Tout le monde a entendu parler de Mircea Eliade, d’Eugène Ionesco et d’Elvire Popesco – il en existe bien d’autres – qui servent le renom de leur pays. La constitution de 1923 donne aux minorités, magyare, allemande, juive, ukrainienne, russe, turque, rom ou grecque les mêmes droits qu’à la majorité roumaine. Malheureusement, des tensions apparaissent : l’ascenseur social profite essentiellement aux masses rurales et urbaines roumaines. Des plaintes parviennent à la S.D.N., de la part des minorités, sur la fin des années 1920.

Il y a plus grave, un mouvement nationaliste et antisémite apparaît dès le début des années 1920 : le Mouvement légionnaire qui deviendra la Garde de fer. Sa croissance sera constante. En 1937, le gouvernement Goga prive 120 000 roumains juifs de leur nationalité. C’est alors que le Roi Carol II réagit en prenant les pleins pouvoirs. Il n’ose pas révoquer tous les décrets Goga mais lutte clairement contre les nationalistes plutôt fascistes. Il fait arrêter et exécuter leur chef, Codreanu, pour sédition. Au plan international, le roi fait garantir le territoire roumain par l’Angleterre et la France. C’est dans ces conditions que la Roumanie aborde la Seconde Guerre mondiale.

Comme on le sait, la France s’effondre rapidement (juin 1940), laissant sur le continent européen la Roumanie seule contre les Puissances de l’Axe. Le roi Carol, obligé de faire des concessions, nomme le nationaliste Ion Gigurtu premier ministre. C’est la fin de la Grande Roumanie. Le pays est amputé du 1/3 de son territoire. La Transylvanie repasse à la Hongrie ; la Dobroudja du Sud à la Bulgarie. Le Pacte Hitler-Staline fait passer la Bessarabie à l’URSS. Devant le mécontentement, le roi fait appel à un général héros de la 1ère Guerre mondiale contre l’Allemagne. Bref, une sorte de Pétain à qui il se comparera d’ailleurs. Il s’agit d’Ion Antonescu qui s’autoproclame conducator (titre qui sera repris par Nicolae Ceausescu), maréchal, chef de l’état-major des forces armées et chef de l’Etat national-légionnaire. Il engage la Roumanie aux côtés de l’Allemagne dans la guerre. A l’intérieur, bien que jugé pas assez radical par les siens qui tenteront un coup d’Etat contre lui, Antonescu dirige les persécutions antisémites. A l’extérieur, les combats aux côté des Allemands dans l’opération Barbarossa sont sanglants, voire désastreux, et conduisent à des atrocités notamment contre les Juifs, (Antonescu déclare que tous les Juifs sont communistes), à Odessa où il y eut 100 000 morts, et dans toute la Crimée.

Peu à peu, la Résistance d’abord, puis la Roumanie, vont changer de camp. Le jeune roi Michel 1er forme le Conseil national de la Résistance et cherche le contact avec les Alliés qui ont de la peine à croire au retournement de la Roumanie, sauf peut-être Wilson Churchill qui milite pour un débarquement dans les Balkans, « le ventre mou de l’Europe » en danger de passer sous la botte soviétique, plutôt qu’en Italie et en France. En 1944, le roi se sent assez fort pour destituer, arrêter (plus tard il sera jugé et exécuté) Antonescu et le remplacer par un autre général Constantin Sanastescu qui engage efficacement la guerre aux côtés des Alliés (en fait des Soviétiques). Il sera mal récompensé : les Soviétiques font cantonner deux divisions sur le territoire roumain qui laisseront de très mauvais souvenirs et Yalta fera le reste. La Roumanie n’est pas reconnue comme puissance alliée. Le 6 mars 1948, les Soviétiques fomentent un coup d’Etat grâce à Vychinski, ministre soviétique des A.E., les postes clés – Intérieur, Finances et Justice – sont occupés par des communistes pourtant jusque là très minoritaires dans le pays. L’URSS reconnaît, alors, la Roumanie comme une alliée. La terreur commence qui donne 71 % des voix aux communistes lors des élections du 19 novembre 1946. La monarchie communiste, comme on l’a appelée, cessera quand le roi Michel sera contraint d’abdiquer par le même Vychinski. (30 décembre 1947).

La République Populaire de Roumanie a un territoire amputé de 60 000 km² et perd 3 millions d’habitants. L’envoi des équipements industriels et de beaucoup d’autres biens, y compris la nourriture, en URSS, au titre des réparations et des dommages de guerre, ruine le pays. La Transylvanie retourne quand même à la mère-patrie. Et commence la période communiste d’épuration qui durera jusqu’en 1953.

Avant de parler de la persécution qui s’abattit sur les Eglises catholiques, il est juste de rappeler que des persécutions avaient commencé avant les communistes. Le sujet reste encore très sensible mais il faut bien dire que les Juifs roumains ont été persécutés. En même temps que des navires faisaient la navette avec Istanbul sauvant ainsi pas mal de Juifs, des déportations de Juifs eurent lieu à l’intérieur du pays. Le thème n’est pas de parler de la Shoah, mais on ne peut pas la passer sous silence. Sur les 757 000 Juifs roumains de 1938, 421 000 devenus soviétiques, bulgares ou hongrois en 1940, les deux tiers périrent entre 1941 et 1944. On s’accorde pour penser que 47 % des Juifs restés en Roumanie périrent sous la responsabilité du gouvernement roumain. C’est le 23 août 1944 que le gouvernement du général Constantin Sanatescu, aussitôt arrivé au pouvoir, abolit les mesures discriminatoires. Les Roms aussi furent persécutés.

Dès l’entrée des communistes dans le gouvernement, le 6 mars 1945, tout ce qui avait trait à la religion fit l’objet d’une surveillance spéciale de la part des services secrets. L’Eglise catholique leur était des plus suspects à cause de ses rapports avec le Vatican « puissance étrangère ennemie du peuple et de l’Unions soviétique. » Tout fidèle catholique était suspecté d’être un espion du Vatican ; à plus forte raison Mgr Ghika, qui fréquentait la Nonciature apostolique et avait énormément de contact avec l’étranger. Dès 1948, le Parti ouvrier roumain mit un plan de lutte contre l’Eglise catholique. Ce plan visait à –liquider l’Eglise gréco-catholique ;

•Anéantir la résistance clandestine des gréco-catholiques : les prêtres en fuite et ceux qui les abritaient parce qu’ils refusaient de passer à l’Eglise orthodoxe

•Couper les relations de l’Eglise catholique avec le Saint-Siège

•Contrôler les centres diocésains catholiques latins

•Arrêter tout prêtre qui refuserait l’intervention de l’Etat dans les affaires de l’Eglise.

Evidemment la Securitate, de sinistre mémoire, calquée sur le modèle du NKVD, était à la manœuvre.

Point question de détailler dans le cadre de ce cours. Sachez que toutes les œuvres sont nationalisées en 1948. Avant la fermeture de la Nonciature, le Saint Siège met en place une norme de substitution pour que les évêques puissent désigner des prêtres pour suppléer l’administration des diocèses au cas où le siège deviendrait vacant. Menges, dont on parlera plus tard, et Ghika étaient concernés. Le nonce songea même à l’ordination épiscopale de Mgr Ghika pour qu’il puisse ordonner des prêtres gréco-catholiques dont l’Eglise était sans évêques. Le cardinal Tisserant, interrogé à ce sujet par la Secrétairerie d’Etat, s’y refusa avec de bonnes raisons canoniques. Le nombre des diocèses est limité par l’Etat. Surtout, l’Eglise gréco-catholique est supprimée et voici comment : le patriarcat de Moscou était déjà intervenu, en mars 1945, pour conseiller aux gréco-catholiques d’Ukraine de réintégrer l’Orthodoxie. Le métropolite orthodoxe de Transylvanie lance un appel aux gréco-catholiques le 15 mai 1948 les « invitant à revenir » à l’Eglise orthodoxe. Les 27-29 octobre 1948, tous les évêques gréco-catholiques sont arrêtés ; le 1er décembre, l’Eglise gréco-catholique de Roumanie est supprimée par décret. L’Eglise latine est également persécutée, mais de façon plus sinueuse. Toujours est-il que tous ses évêques sont, eux-aussi, arrêtés, le dernier en juin 1949. Le 29 juillet 1949, les quinze ordres et congrégations religieuses catholiques sont supprimées. Un an plus tard, après un procès grotesque concernant « un groupe d’espions et de traitres asservis à l’espionnage impérialiste », la Nonciature est fermée par les autorités communistes, le personnel diplomatique est expulsé, les autres sont arrêtés. Mention doit être faite des tentatives qui ont été faites pour diviser le clergé et des précautions que les chrétiens devaient prendre pour ne pas être victimes de prêtres collaborateurs du régime. Le régime tentait de provoquer un schisme.

Mgr Ghika dans ces événements.

Il déteste les nazis et montre qu’il est bien informé des agissements des Bolcheviks et de la persécution des chrétiens d’URSS. Il décide de rester en Roumanie alors que la situation devenait intenable et qu’il aurait pu profiter comme son frère du train qui emmenait le roi Michel en exil. Il se réfugia chez les Filles de la Charité et, quand celles-ci furent évacuées, il s’installa dans une chambre près de la chapelle. On sait qu’il travaillait avec la Nonciature. D’autre part, le cardinal Suhard, Archevêque de Paris, entreprenait des démarches auprès de la Légation de France à Bucarest pour le faire rapatrier.

En août 1949, il écrit à son frère : « au point de vue de ma situation, nous passons, comme catholiques, en ce moment par une série d’épreuves. Tous les évêques, aussi bien latins qu’unis, sont maintenant emprisonnés ; les prêtres unis sont ou en prison, ou errants, et alors, administrant en cachette les sacrements à leurs ouailles. On vient de supprimer les congrégations dépourvues d’activité légale ». Il se sent menacé et il le lui dit. Il conclut sa lettre ainsi : « priez tous, un peu pour moi […] afin que je ne sois au dessous du niveau requis comme homme, comme Roumain, comme chrétien, comme prêtre et comme témoin de Dieu ».

Bien que la situation de l’Eglise catholique en Roumanie devînt de plus en plus précaire, Mgr Ghika continua imperturbablement ses activités très variées, selon sa « théologie du besoin ».

II L’activité de Mgr Ghika en faveur des réfugiés, des blessés de guerre et des malades.

Revenons un peu arrière pour reprendre le fil de la vie de Mgr Ghika à son arrivée en Roumanie en 1939. L’Allemagne envahit la Pologne le 1er septembre 1939 et l’URSS l’attaque le 17. Le 22 la Pologne capitule et est partagée entre les deux vainqueurs. Les réfugiés polonais arrivent en grand nombre ; ils sont dénués de tout et ont un grand besoin d’être secourus. Mgr Ghika organise une action d’aide en leur faveur. Pour la mener à bien, il demande l’autorisation à l’Archevêque de Paris de rester en Roumanie, autorisation qui fut accordée.

Pendant la guerre, du début 1941 jusqu’à la fin 1942, le sanatorium Saint-Vincent de Paul fut transformé en hôpital militaire. Mgr Ghika y venait chaque jour pour visiter, consoler, encourager des blessés ou des prisonniers de guerre, soutenir le moral qui faiblissait chez certains. « Quand il portait la communion aux malades, la présence spirituelle forte et silencieuse qui émanait de lui était telle que, dans les longs couloirs, par un simple geste du doigt et un mot chuchoté « A genoux, c’est le Seigneur », il mettait tout le monde à genoux ».

Il va continuer de s’occuper des malades à Saint-Vincent de Paul, mais aussi à l’hôpital d’urgence Floreasca, à l’hôpital des tuberculeux, etc… Il visite des crèches, des orphelinats, des prisons, partout où le besoin se fait sentir. Il y dit la messe, il confesse, il prie, bénit les malades avec la relique de la Couronne d’épines qu’il portait toujours sur lui. Selon les déclarations de témoins de première main, des guérisons inattendues et inexplicables du point de vue médical, s’ensuivent parfois : par exemple celle d’une fillette qui se mourait de méningite. Un des fils spirituels de Mgr Ghika, Agenor Danciul, parle de plus d’une cinquantaine de cas similaires. Une fois, il se montra prêt à aider un adolescent tzigane qui avait souffert de graves brûlures et avait besoin de greffes de peau. Mgr Ghika a répliqué spontanément, avec la simplicité d’une évidence : « mais je peux lui donner, moi, de ma peau ! »

Il enseignait aux malades la valeur de la souffrance, qu’il appelait « la prière sans distraction », et leur demandait de l’offrir pour seconder son activité apostolique. Il considérait les grands malades qui savaient faire cela comme « les personnes les plus puissantes du monde ». Mgr Ghika se rendait souvent dans la prison de Vacaresti, dans la banlieue de Bucarest, pour visiter les détenus et détenues politiques et de droit commun, les réconforter, surtout pendant les bombardements, leur parler de Dieu et y célébrer la messe. Des témoins ont rapporté la ferveur que ces visites suscitaient chez les détenus. Même, un écrivain pourtant pas tendre pour l’Eglise, Tudor Arghezi, écrit : « il poursuivait son ministère, des heures durant, à la prison de Vacaresti sous les bombardements […] Partout la parole du Prince Prélat, d’une simplicité à la fois profonde et fine, a résonné, pénétrante et douce, comme je l’ai entendu moi-même et comme l’ont entendue aussi les détenues de la prison bombardée. »

On dit aussi qu’il a usé de son influence auprès des autorités afin d’éviter à beaucoup de Juifs la déportation vers les camps de la mort. L’information est corroborée indirectement par les paroles d’un détenu juif qui fut près de Mgr Ghika dans ses derniers moments : « A mes côtés, gisait un vieillard presque immatériel dont il ne restait que la peau et les os. Il m’a donné son nom : Monseigneur Ghika […] Je me suis alors souvenu de lui. […] Il avait même écrit dans notre revue. » (Théodor Lévy).

Sa sollicitude n’allait pas seulement aux âmes, il veillait aussi la satisfaction des besoins élémentaires. Ainsi, après les exactions de l’armée d’occupation soviétique qui envoyait des vivres en URSS par trains entiers, une terrible sécheresse s’abattit sur le pays en 1946, provoquant une famine sans précédent. Puis, le 15 août 1947, le gouvernement décréta la « stabilisation monétaire », c’est-à-dire la suppression de la monnaie existante, afin de priver les classes possédantes de toutes liquidités. Une immense détresse s’empara alors de tous ceux qui se virent du jour au lendemain sans aucune ressource. Mgr Ghika et le Père lazariste Shorung réussirent à faire venir du « Secours américain », avec le soutien du nonce O’Hara, des aliments et des vêtements. Il est important de souligner ici la manière dont il aida ainsi les monastères orthodoxes de Moldavie : les notes informatives de la police politique, qui suivait de près tous ses mouvements et qui regardait d’un mauvais œil les bonnes relations de Mgr Ghika avec des personnalités orthodoxes, donnent de précieuses indications sur cet aspect ; par exemple, une lettre particulièrement chaleureuse adressée par Mgr Ghika, en 1947, à la supérieure du monastère de Varatec : « Chère fille dans le Seigneur,… à présent j’espère pouvoir faire quelque chose et, si rien d’imprévu n’intervient, j’arrive fin septembre… pour apporter au monastère de Varatec les aides alimentaires demandées… Je ne crois pas pouvoir y demeurer plus d’un jour ou deux, mais ce sera une bonne occasion de nous revoir, de parler et de fixer, peut-être, pour un jour pas trop éloigné, une autre entrevue. Je vous apporterai quelques nouveaux livres, à la place de ceux que je vais reprendre ». (D’autres notes informatives montrent les bonnes relations qu’il entretenait avec des prélats de marque de l’Eglise orthodoxe, dont le Métropolite de Moldavie Ireneu Mihalcescu. Ces relations entretenues en vue de l’union des Eglises face au danger que représentait le communisme athée ne faisaient pas les affaires des autorités pour leurs opérations de suppression de l’Eglise gréco-catholique.

Rayonnement spirituel et culturel

« Quand nous nous trouvions en face de Monseigneur Ghika, nous avions le sentiment immédiat d’un rare privilège, celui d’avoir approché la sainteté… Tout son être, imprégné d’une immense bonté, traduisait une disponibilité perpétuelle. N’oubliez pas, disait-il, que les plus beaux jours ne sont jamais beaux pour tous ». (Témoignage de Jean Mouton, Directeur de l’Institut français de Bucarest de 1939 à 1946).

En tant que prêtre missionnaire, et en même temps bi-rité, ses activités sacerdotales touchaient de nombreux domaines.

Pour les gréco-catholiques : Mgr Ghika collabora étroitement avec l’évêque gréco-catholique auxiliaire de Bucarest, Vasile Aftenie, et aussi avec le protopope (doyen) de Bucarest, le Père Tit-Liviu Chinezu. Il s’était lié d’amitié avec l’évêque de Blaj, Ion Suciu. (Tous les trois allaient donner leur vie pour la foi dans les prisons communistes). Il fit plusieurs voyages en Transylvanie, visitant notamment le monastère de Bixad, centre des moines basiliens roumains. Il accompagnera spirituellement dans son apostolat à Bucarest pendant la guerre le P. Teoddosie Bonteanu, archimandrite passé de l’orthodoxie au catholicisme, devenu basilien. Il aida la démarche similaire de conversion de l’archimandrite Danij Ciobotaru, exarque des monastères de Bessarabie, puis réformateur des couvents d’hommes et de femmes en Moldavie et en Valachie, qui devint lui aussi moine basilien.

Monseigneur Ghika concélébrait parfois la messe à la paroisse gréco-catholique Saint Basile, rue Polona, fréquentée par la plupart des gréco-catholiques de Bucarest. Grâce à lui, le rayonnement en devint exceptionnel. Un bulletin paroissial commença à paraître régulièrement et s’étoffa par la collaboration d’intellectuels attirés par lui, de sorte que ce bulletin était réclamé par les autres paroisses catholiques.

Il devint bientôt l’âme des réunions de l’ASTRU (Association des étudiants et des jeunes roumains unis (à Rome) : il y donnait des conférences, soutenait de ses conseils et contribua à former toute une génération qui allait traverser courageusement la persécution athée. L’auditoire comptait souvent plus de cent étudiants, de différentes spécialités, confessions et même religions puisque certains étudiants amenaient de leurs amis juifs ou musulmans. Evidemment, ces activités ne manquèrent pas d’attirer sur lui l’attention des autorités communistes.

Après la suppression de l’Eglise gréco-catholique, Mgr Ghika poursuivit ses rencontres avec les jeunes dans la petite sacristie de la chapelle Saint-Vincent de Paul. Beaucoup de témoignages nous sont parvenus de cette époque : « J’ai rencontré Mgr Vladimir Ghika au cours de ma première année d’étudiante en droit, déclare Nina Anca-Barbus, quand je me suis inscrite à l’association des Jeunes Roumains uniates, probablement en 1945… Ils formaient déjà une petite communauté bien constituée, bénéficiant déjà depuis quelques années des conseils et de la direction de Mgr Ghika… Il régnait une atmosphère extraordinaire de foi, de joie, de charité, attirante aussi pour ceux qui pouvaient avoir des aspirations, disons, plus élevées du point de vue intellectuel… On tenait à l’ASTRU des conférences très instructives, pas du tout naïves ; j’y ai même appris un peu de thomisme et tout ce que j’ai appris et étudié par la suite, est certainement dû à ces commencements bien dirigés, sous la conduite de Mgr Ghika… Et il avait une simplicité et une modestie qui me frappaient beaucoup ; élevée à la manière transylvaine, dit-elle, avec un grand respect pour les personnes âgées que j’éprouvais sincèrement, j’étais presque suffoquée de voir ces jeunes gens de l’ASTRU s’adresser à Mgr Ghika, d’une manière familière et confiante, avec un appellatif modernisé et raccourci : « Monsé… »

Accompagnement spirituel

Comme il était recherché par beaucoup de gens en quête d’approfondissement spirituel, Mgr Ghika fut bientôt entouré de tout un groupe de jeunes, et de moins jeunes, qu’il recevait à la sacristie de la chapelle du Sacré-Cœur du sanatorium Saint-Vincent de Paul. Ils étaient originaires des diverses parties du pays, catholiques et orthodoxes. Ceux-ci en amenaient d’autres, de sorte que son rayonnement n’avait pas d’égal à Bucarest. Il les entraînait avec lui dans des activités charitables. Il les engageait à mieux s’instruire sur leur foi afin d’en rendre un témoignage plus efficace. Pour cela, il finit par donner de véritables cours informels de philosophie thomiste et de théologie. Il recevait beaucoup de gens chez lui, boulevard Dacia, dans le salon de son frère. Il y célébrait la messe et s’entretenait ensuite avec les assistants.

On peut dire qu’il était surtout un vrai accompagnateur spirituel. Il exerçait son influence en premier lieu en confession : « il disait qu’il existe un lien spirituel beaucoup plus fort entre un fils spirituel et son confesseur qu’entre un fils et son père naturel. Mais le fils spirituel doit aussi faire attention, car s’il pèche, c’est comme s’il donnait un coup de poignard dans le dos de son confesseur ». A la demande des personnes, les discussions spirituelles se prolongeaient et se répétaient. Il suivait en cela aussi ce qu’il appelait « la théologie du besoin », c’est-à-dire la découverte de Dieu et de sa volonté en tout besoin qui se manifeste à nous, qui est un appel d’amour que Dieu nous adresse pour que nous manifestions effectivement notre charité. C’est par ces principes qu’il se laissera guider même pendant la persécution, en sachant qu’il risquait sa liberté.

Ce qui est spécial, c’est sa préoccupation pour une foi éclairée. On a déjà vu, à Paris, son activité auprès du Centre d’Etudes religieuses. A Bucarest, il manifesta le même soin pour la formation autant théologique que spirituelle : on a pu dire qu’il y a fondé une informelle mais réelle faculté de théologie pour laïcs, ce qui, à l’époque, constituait une vraie première : « nous avons mis la première pierre, sans que cela se sache, aux fondations d’une faculté catholique. Le Père Chinezu enseignait la philosophie, Monseigneur la dogmatique et moi les questions de vie spirituelle… Nous avons cependant bientôt dû y renoncer car cette activité ne plaisait pas au gouvernement ». C’est Horia Cosmovici qui parle.

Grâce à sa vaste culture, à sa riche expérience et à la profondeur de sa parole, il était souvent invité à donner des conférences. » Pendant la guerre, Mgr Ghika fut à plusieurs reprises l’hôte de l’Institut français de Bucarest, où il fit quelques conférences sur ses voyages en Extrême-Orient… Les actes de Mgr Ghika étaient dirigés par la sainteté. » (Jean Mouton). Durant l’année 1945, le professeur Joseph Frollo, ami de la première heure, l’engagea à faire des conférences sur l’Union à l’Eglise catholique. Il y disait ses convictions, il éclairait, il instruisait, surtout à l’aide d’histoires et de traits vécus. Il s’ensuivit des professions de foi. Mais des conséquences fâcheuses s’ensuivirent aussi. Il était dans le collimateur des services spéciaux dès l’été 1945 et un traître proche de lui informait la Direction générale de la Police de ses faits et gestes.

Mais, surtout, ceux qui fréquentaient Mgr Ghika approfondissaient leur vie spirituelle en le regardant vivre, et spécialement en le regardant célébrer la messe. « Il avait une foi très vive dans la présence de Jésus dans la sainte Eucharistie. L’intériorisation avec laquelle il célébrait la sainte Messe favorisait une atmosphère de recueillement peu commune et entraînait les âmes à vivre le mystère de la Cène. » (Agenor Danciul). Quand, dans les derniers temps, la police bloquait ses activités, « il ne prêchait plus mais il s’asseyait à l’orgue et improvisait une prière de louange, d’action de grâce, ou de demande, si profondément ressentie que tout le peuple restait là pour l’écouter. Une étudiante en mathématiques m’a assuré que la demi-heure de Mgr Ghika à l’orgue, était pour elle, comme pour un grand nombre de personnes, une nourriture spirituelle pour la semaine entière, une élévation de l’âme et un encouragement ». (C’est un témoignage de Mgr Mengès, bientôt compagnon de détention).

Ceux qui le visitaient étaient frappés par la qualité de son accueil : « Continuellement sollicité, il supportait les rigueurs de la sonnette d’entrée avec un spécial respect… Pour lui, « ces sonnettes intempestives », comme il les appelait, étaient des appels de la Providence. Et avec le même sourire aimable, avec la même patience bienveillante, il ouvrait et fermait la porte après chaque visiteur, égal envers tous, toujours le même, infatigable. Et il en fut ainsi jusqu’à la fin, jusqu’en prison. Tous les témoignages concordent sur sa conduite, son affabilité, son humour perspicace et intelligent. Il était simple, accueillant et poli. Il n’offrait pas de solution toute faite, mais conseillait de réfléchir et de prier.

Son attitude caractéristique envers le prochain était le respect, qu’il soit grand ou petit. Il aimait les enfants et les respectait. Il disait que les enfants de 4 ou 5 ans sont des métaphysiciens. Avant de commencer une leçon de catéchisme il recommandait de faire un acte de foi en la Trinité présente dans l’âme des enfants. Respect aussi pour l’action de Dieu dans les âmes. Il était très lucide et avait un extraordinaire sens du discernement.

Quant à l’essentiel de sa spiritualité, toutes les sources concordent : la première chose qu’il enseignait à ses fils spirituels, c’est d’être convaincus profondément, d’une manière existentielle, de la réalité et de la présence de Dieu. Ainsi la vie spirituelle doit-elle embrasser toutes les circonstances de la vie, tout le quotidien, la vie courante et domestique, la vie sociale, la vie sacramentelle et mystique : être conscient de la réalité de Dieu, de la présence de Dieu, vivre continuellement dans cette présence, chercher toujours à accomplir ce que Dieu préfère, lui qui, selon l’autre définition que lui donne la Bible, « est amour », donc chercher ses préférences dans ce qu’il appelait « la liturgie du prochain ». « Le mêler à tous les actes et tous les événements, comme Dieu en eux se met lui-même, avec un degré d’union et d’appropriation qui corresponde à leur dignité spirituelle ». C’est le « geste même de la respiration de l’âme dans son véritable milieu vital… Dieu ne distrait de rien, Dieu ne distrait que du mal : Dieu assied et fortifie tout travail honnête, tout honnête repos, toute généreuse fatigue comme tout loyal plaisir. » Cette réflexion se trouve dans les Entretiens spirituels.

Un autre trait caractéristique de la manière dont Mgr Ghika envisageait la vie spirituelle, bien en avance sur son temps parfois, était le refus de certaines dichotomies nuisibles, que l’on rencontre souvent. Il refusait de mettre en opposition « masses » et « élite » spirituelles : on a déjà vu comment il conçût un projet de collection chez un éditeur axée sur les réalités de la foi dans la vie, les réalités de la vie dans la foi, adressée au grand public. Il ne voit pas d’opposition entre la vie de foi et la vie quotidienne, entre foi et raison, entre foi et science. Il écrit à sa belle-sœur Elisabeth : « Si quelque chose peut surprendre, même choquer, à première vue, dans la façon dont les vérités de foi nous sont proposées, ce n’est pas du côté de la raison, pour peu que profondément on raisonne et l’on réfléchisse, que sont les vrais obstacles ; rien ne fait meilleur ménage, pour qui veut vraiment penser, que la raison, œuvre et reflet de Dieu, et la foi, œuvre, reflet et participation à la vie même de Dieu. » Ne trouvez-vous pas qu’on croirait entendre parler le pape Benoît XVI ?

DURCISSEMENT DE LA PERSECUTION

Avant d’en venir à la persécution et à savoir comment elle atteint Vladimir Ghika, il faut prendre conscience que toute cette activité déployée en Roumanie depuis l’été 1939, c’est-à-dire, le soutien aux réfugiés de guerre, son action spirituelle et culturelle, ses visites aux malades et aux prisonniers, son écoute dans l’accompagnement spirituel demandèrent de gros efforts à Mgr Ghika à un âge où, dans le civil, on aspire à la retraite. Il avait 66 ans fin 1939 ; nous sommes rendus à la fin 1952 et il a 79 ans. Il a tenu grâce à une grande discipline de vie. Il se levait tôt pour célébrer la messe à 7 heures. A 8 heures commençaient les visites jusqu’à l’heure du déjeuner. Après le déjeuner, il faisait ses visites d’où il ne rentrait qu’à 7 heures, heure à laquelle il dînait. Puis, il se retirait dans sa chambre. Cet emploi du temps rapporté par Horia Cosmovici est sans doute un peu idéalisé, sinon exagéré, car il fallait bien qu’il lise, voie sa famille, fasse du courrier. Nous savons qu’il souffrait d’insomnies qui ne lassaient guère de sommeil. Il est certain qu’il est tout donné à Dieu et aux autres, répondant avec une extraordinaire promptitude à toute demande en laquelle il voyait la marque de l’Esprit. Il faut profiter de l’Esprit Saint quand il souffle car il ne souffle pas toujours, disait-il. Cependant sa santé se faisait plus fragile. En 1948, il est opéré d’une hernie et s’en remet lentement, ayant le cœur fatigué, le pouls excessif et les jambes enflées. C’est lui qui l’écrit en ajoutant que les nuits blanches sont très éprouvantes. Par des proches, on sait aussi qu’il souffrait de névralgies. Malheureusement pour lui, après un accroc pleuro-pneumonique (c’est son expression), à force de tousser, il doit être réopéré l’année suivante, en 1949. Le récit de cette opération est aussi haut en couleur et en souffrance que la précédente.

Et n’oublions pas que dans le même temps les pressions politiques et morales mettaient les nerfs à rude épreuve. Il écrit le 24 novembre 1949 : « Je sors d’une seconde opération, que j’ai bien supportée, malgré tout, et qui m’a donné l’occasion, durant les deux semaines passées à l’hôpital en salle commune de faire un apostolat presque invraisemblable – ainsi que de recevoir…la sainte communion sur la table d’opération. J’ai fait une douzaine de jours de convalescence à la Nonciature. Puis, je suis rentré au précaire abri, qui, de façon inexpliquée, mais providentielle en tout cas, nous héberge encore jusqu’à présent (avec valises non défaites depuis quatre à cinq mois, les ordres d’éviction ayant à être exécutés en quelques heures). Je ne vous parle pas de l’incroyable genre de vie qu’on mène dans notre malheureux pays. La terreur sourde qui y règne agit surtout sur les nerfs et sur la volonté. Vous ne reconnaîtriez plus ni les lieux (tout bouleversés) ni les gens (tout démoralisés). » (Lettre à M. Mouton). Il reconnaît avoir parfois des coups de cafard.

Mgr Ghika sent l’étau se resserrer sur lui. Jean Daujat a bien saisi les motifs de la haine que nourrissaient envers lui les autorités communistes et athées : « Il y avait pour cela un motif suffisant dans le seul fait qu’il recevait constamment de nouveaux convertis dans l’Eglise catholique, dans le fait aussi que son extrême pauvreté et son dévouement incessant à tous constituaient un démenti vivant et spectaculaire aux allégations de la propagande officielle présentant la hiérarchie catholique comme d’insatiables oppresseurs du peuple ». Dans son courrier, Mgr Ghika dit bien qu’il est conscient du péril. « Il n’y a pas de famille connue sans quelques coffrés », écrit-il à son frère le 22 avril 1948. Pour lui rendre visite, il faudra accepter la fouille avant et après ; le Père n’a plus le droit que de recevoir 6 heures par semaine. Enfin, la correspondance devient impossible à l’intérieur du pays et celle avec l’étranger devient dangereuse.

Malgré les dangers qu’il connaissait, Mgr Ghika continuait à garder le contact avec la nonciature parce qu’il estimait qu’il était normal d’être en relation avec Rome. Son vrai motif, c’était la communion que l’Eglise devait garder à tout prix avec Rome. S’agissant de défendre l’Eglise contre un schisme, Mgr Ghika s’impliqua au risque de sa vie.

Le moment est venu de parler de Mgr Menges. Au mois de mars 1951, Mgr Hieronymus Menges se présente au domicile de Mgr Ghika pour lui demander conseil. Il est alors le chef légitime de l’Archevêché de Bucarest, en qualité d’ordinaire substitut clandestin, nommé comme tel un mois plus tôt par Mgr Schubert avant qu’il n’aille en prison, comme son prédécesseur d’ailleurs. Et Mgr Ghika resta à ses côtés jusqu’à son arrestation, le confortant et l’aidant à rester en rapport avec Rome. En août et octobre 1951, c’est au tour de l’Ordinaire substitut de Iasi, Petru Plascakamle de demander son intermédiaire pour communiquer avec Rome. Malheureusement le contact, un ancien séminariste, était au service des services de sécurité.

Il semble bien que Mgr Ghika soit pour quelque chose dans le message du Vatican arrivé le 9 juillet 1952 par lequel Mgr Menges recevait pleins pouvoirs pour nommer des délégués spéciaux dans tous les diocèses du pays. Dès lors, le sort de Mgr Menges, de Mgr Ghika et de quelques autres personnes de confiance qui gravitent autour d’eux est scellé. Le 20 octobre 1952, Mgr Ghika écrit à Mme de Charnacé : « Depuis une semaine a commencé la grande persécution religieuse… je ne puis songer à quitter le pays-prison en attendant la prison elle-même ».

Le dernier à avoir vu Mgr Ghika est le père Surdu, qui devint par la suite recteur de la mission catholique roumaine de Paris. Il se trouvait dans la sacristie de la chapelle de saint-Vincent de Paul et conversait avec Mgr Ghika de la situation de l’Eglise catholique depuis l’arrivée du communisme. Tout d’un coup, on appelle Mgr Ghika au dehors, disant que quelqu’un désire lui parler. Il sort. Quand il revient, il est pâle et tout agité, il tremble. Il dit au Père Surdu : « Père, confessez-moi tout de suite, car je ne sais pas si demain je serai libre de le faire : quelqu’un est venu m’informer que je vais être arrêté ». (Propos rapportés par H. Danubia dans son livre Prince et martyr).

Mgr Ghika fut arrêté le 18 novembre 1952 avec le « lot Menges » qui comprenait Mgr Menges, des prêtres dont trois jésuites et des laïcs qui l’avaient soutenu malgré tous les risques et avaient facilité sa communication entre l’Eglise locale et Rome.

Helga Cosmovici, fille spirituelle de Mgr Ghika, note dans son journal personnel à la date du 21 novembre 1952 : « Je suis allée à l’église pour louer la Sainte Vierge… A la sortie, Danciul me dit que Mgr a disparu depuis mardi. On l’a invité à monter dans une voiture et on l’a emmené… »

III LE MARTYRE

Mgr Ghika a donc été arrêté et conduit à la prison Uranus. Il faisait parti du « lot » Menges accusé d’avoir communiqué avec le Vatican et susceptible d’être condamné pour haute trahison.

Comme on sait, une simple arrestation était, au temps du stalinisme, pour un homme âgé l’équivalent d’une condamnation à mort, soit par mort immédiate, due au manque de soins médicaux, soit par mort lente, anonyme, du fait des conditions de vie régnant dans les prisons communistes. Nous allons suivre le déroulement des événements qui, cumulés, ont conduit à la mort de Mgr Ghika dans la prison du fort 13 de Jilava. Des relations détaillées ont été faites, ou plutôt reconstituées, par nos amis roumains sur la foi des témoignages des rescapés de la prison de Jilava et par les archives de la Securitate auxquelles ils ont eu accès. C’est curieux comme les bourreaux des régimes totalitaires sont archivistes. Les communistes ressemblent à cet égard aux nazis. Point question d’entrer dans les détails. Sans occulter la vérité effroyable de la passion que souffrit Mgr Ghika, nous retracerons sobrement les grandes lignes de ce qui s’est passé entre son arrestation et sa mort.

•Les interrogatoires

Nous disposons des 21 procès-verbaux des interrogatoires concernant Vladimir Ghika. Pendant cette période, les détenus portaient les vêtements qu’ils avaient sur eux au moment de leur arrestation. Mgr Ghika ayant été arrêté dans la rue, il est le seul qui soit resté, pendant tout ce temps, en soutane. N’ayant pas d’autres habits, il est probable qu’on lui a laissé sa soutane même à la prison de Jilava, au moins pendant la période finale de sa détention, mais sans avoir le droit de la porter.

Ces interrogatoires durèrent jusqu’à la veille du procès. Ils étaient accompagnés de tortures. D’abord, ils avaient lieu la nuit, pendant des heures. Le supplice consistait à n’avoir pas le droit de dormir pendant des jours d’affilée et de rester assis au bord du lit sans avoir le droit de s’appuyer au mur. En cas de désobéissance, il fallait observer la station debout parfois pendant des heures. Ce que je rapporte se réfère à des témoignages parce que les accusés étaient isolés les uns des autres. Ils ne savaient pas qui avait été arrêté et le piège consistait à faire croire que d’autres avaient parlé et que, par conséquent, les enquêteurs savaient. Mgr Ghika a raconté les tortures qu’il avait subies à Mgr Menges, avec qui il est resté pour un temps à Jilava. Il lui dit qu’il a été battu et giflé au point qu’il a cru en perdre l’ouïe et la vue et qu’il n’en supporterait pas davantage. Il craignait par dessus tout d’être pendu. On l’a soumis à la pendaison électrique quatre-vingts fois. On a même simulé de l’exécuter. « Ils s’y sont pris de la manière suivante, c’est Mgr Ghika qui l’a raconté à un co-détenu ; ils ont organisé un simulacre de procès à la fin duquel il était condamné à mort. On lui a fait quitter sa cellule en respectant le cérémonial de rigueur dans de pareilles occasions et on l’a conduit sur le lieu d’exécution. Une fois là, on a monté une saynète à la fin de laquelle on lui a bandé les yeux et quelqu’un a commandé : « feu ! » Des coups de feu ont retenti, mais c’était des cartouches à blanc. « Tu te rends compte, disait Mgr Ghika, combien ridicules et obtus étaient ces gens qui me menaçaient de ce qui constituait mon désir le plus ardent ».

•Le procès

Mgr Menges témoigne : « le 24 octobre 1953, il a été sorti de bon matin de sa cellule, on lui a donné ses affaires personnelles et, avec des lunettes aux yeux pour qu’il ne voie pas, il a été enlevé dans une voiture cellulaire… Nous avons été conduits au tribunal militaire et, là, poussés dans un garage. (Ils étaient douze qu’Elisabeth Kastel énumère ainsi : les inculpés se répartissaient en quatre catégories de « criminels ». 1) une élite, un patriarche à la barbe et aux cheveux blancs et aux yeux fatigués, mais d’un bleu éclatant, digne et sobre dans ses réactions et aux mots tranchants, et plein de dignité. 2) des hommes âgés de 35 à 50 ans, éreintés mais très dignes, comme des rocs (j’ai connu trois d’entre eux, tous prêtres). 3) deux femmes mûres, silencieuses, épuisées et affamées, et que je voyais pour la première fois de ma vie ; toutes sans réaction, et 4) deux jeunes filles, gamines, silencieuses elles aussi, immobiles (dont moi). L’autre jeune fille est Lucia Florei-Santa qui rapporte qu’à la suggestion de Mgr Ghika qu’elle revoyait pour la première fois, les accusés ont tous récusé les avocats commis d’office, ce qui ne les a quand-même pas empêchés de les « défendre ».

Mgr Menges se souvient : « le président donna la parole à l’avocat qui devait défendre Mgr Ghika et encore deux autres personnes. Lorsque l’avocat se fut levé et que Mgr Ghika eut entendu son nom, Mgr Ghika a surgi, debout, et a crié d’une voix extraordinairement forte : « Je ne vous permets pas de parler en mon nom ! » L’avocat s’est tu, et le président dit à Mgr Ghika : « c’est un droit pour toi d’être défendu par un avocat d’office. Assieds-toi ! ». Mgr Ghika répondit : « j’ai étudié le droit et je sais quels droits j’ai. Je me défends seul ». Le président criait : « assieds-toi » et à l’avocat il dit : « prenez la parole ». Quand l’avocat a, de nouveau, commencé à parler, Mgr Ghika est sorti du box, il est allé en face des avocats, et, la main levée, il a crié : je ne vous permets pas de parler en mon nom ! » Monseigneur était en soutane, sans col… On voyait son cou et sa poitrine nue, il n’avait pas de chemise. Son visage était terrifiant. Avec sa barbe et sa chevelure blanche, il paraissait un prophète sorti du tombeau. »

Un autre témoin, Elisabeta Kastel précise que Monseigneur parlait poliment : il n’a insulté personne. Ce qu’il a dit était très juridique. Elle a ajouté : Monseigneur ne s’est pas défendu lui-même mais il a défendu des principes, il nous a tous défendus ».

Le président donna l’ordre à deux miliciens d’enlever Mgr Ghika par la force. « Il me semble que je le vois encore, dit Mgr Menges, s’opposer de toutes ses forces : d’une main il tenait au box, juste en face de moi, de l’autre il saisissait le banc sur lequel étaient assis les avocats. Comment cela s’explique-t-il, je ne sais, mais ces miliciens, hommes grands et forts, n’ont pas été capables de le bouger de place. Et pourtant il ne pesait pas 50 kilos. Il semblait être un rocher. Le président regardait ahuri, la bouche ouverte. Après un certain temps, les miliciens vaincus l’ont laissé et regardaient les juges. Le président prit conseil avec ses assesseurs et ils quittèrent la salle… »

Le procès reprit sans Mgr Ghika. Les peines s’étalaient de 20 ans de travaux forcés aux mines de sel pour Mgr Menges à 3 ans de prison dure pour Mgr Ghika. (5 moins 2 de préventive).

•La prison de Jilava

L’arrivée à la prison en pleine nuit et par une pluie battante a été rude. Il fallait sauter du camion. Mgr Ghika tomba sur la jeune Elisabeta qui avait sauté la première. Il lui dit : « pardonnez-moi » et « pardonnez-leur ». « Il me l’’a presque crié aux oreilles, à plusieurs reprises. J’ai pu voir comment s’est passée l’entrée de Mgr Ghika, le déshabillage, comment ils l’ont frappé et flanqué contre le mur et comment il ne s’est pas plaint et a eu de la patience, comment ils lui ont pris son anneau, comment ils l’ont insulté et injurié, pas seulement lui, mais Dieu aussi. Cela m’a bouleversée ». « Je voudrais dire, ajoute-t-elle, que ces mots « pardonnons-leur » se sont gravés dans ma tête si puissamment que chaque fois que je me trouvais dans une situation de cruelle injustice ou d’amère souffrance, ils me revenaient avec force et je croyais voir ses yeux doux, bleus, illuminés par les projecteurs du portail de Jilava, comme un messager du royaume de Dieu » (lettre d’Elisabeta Postolache-Kastel à Mgr Ian Robu, du 6 juin 2007).

Avant d’être introduits dans les cellules de détention, les prêtres du lot ont été retenus un court instant dans une pièce située à l’entrée du Fort de Jilava. Ils ont pu parler entre eux pour la première fois depuis leur arrestation le 18 novembre 1952, et presque 12 mois après le début des interrogatoires. Avant le procès, ils ne savaient même pas qu’ils faisaient partie du même lot. Voici ce qu’en dit le Père Menges : « Alors, Mgr Ghika nous a serré la main à chacun, nous a encouragés et nous a bénis. Ensuite, il nous a dit : « au procès, je vous ai tous vu si effrayés que j’ai voulu vous donner un exemple de courage ». Il m’a serré la main et m’a dit que je n’aille pas m’imaginer que j’étais responsable de ce qu’il avait été mis en prison : qu’il ne pouvait rien imaginer de plus honorable qu’une détention au nom du Christ. A l’instar de Mgr Ghika, les autres aussi sont venus m’encourager, en m’assurant qu’ils ne me considéraient nullement responsable de leur arrestation. Ce fut pour moi un grand encouragement car, lors des interrogatoires, les enquêteurs me faisaient sans cesse le reproche d’avoir fait le malheur de tant de gens, qui maintenant m’en voulaient terriblement »

Et la vie de détenu commença. Mgr Ghika participait à la promenade et donnait des causeries le soir. Sa relique de la couronne d’épines du Sauveur faisait littéralement des miracles, attestés de nombreuses fois : guérisons et soins des âmes. Il partageait sa nourriture avec ceux qui avaient de plus gros appétits. Il priait, intercédait pour des détenus en danger de punition, animait la prière car il récitait chaque jour le rosaire avec un groupe de détenus. Avec les autres prêtres catholiques, il y avait des offices le dimanche. Lui, Mgr Ghika passait des heures pour ne pas dire du matin au soir aux entretiens avec les autres détenus. Il réconciliait ceux qui s’étaient disputés ; il consolait et accompagna jusqu’au bout un jeune détenu qui avait été condamné à mort. Bref, Mgr Ghika relevait le moral des prisonniers, souvent jeunes et désorientés

Si au début de son séjour à Jilava, les témoins rapportent que Mgr Ghika jouissait d’une bonne santé, celle-ci a vite décliné à cause des dures conditions de la prison. Il fit plusieurs séjours à ce qu’on appelait l’infirmerie. Les promenades devinrent très difficiles et il les faisait soutenu par deux prêtres. En même temps, il y avait des perquisitions, l’une d’elle eut lieu de nuit, obligeant les prisonniers à stationner dans la cour et dans le froid. Mgr Ghika n’avait pas grand-chose sur le dos. Une autre fois, la relique de la Couronne d’épines lui fut confisquée. Ces deux dernières perquisitions et le manque de nourriture ont épuisé Mgr Ghika.

Transporté à l’infirmerie, il fut assisté, sinon soigné, par deux Juifs, un jeune étudiant dénommé Fundateanu et un homme mûr Théodor Lavi (ou Lévi). Ce dernier a laissé ce témoignage :

« … Mgr Ghika s’éteignait et se rendait compte que sa fin était proche. Les derniers jours, il n’était plus capable de parler. Je lui humectais les lèvres. L’infirmier s’approchait de la fenêtre, de plus en plus impatient : « Comment, il n’est toujours pas mort ? ». Monseigneur m’a demandé qu’on le revête, après sa mort, de son habit ecclésiastique. On le lui avait laissé dans la prison, mais il était réduit en haillons. Le hodja tatar avait demandé qu’on le lui remette, il s’est assis en tailleur sur le lit d’en haut et l’a raccommodé, en mettant pièce sur pièce. L’agonie discrète et digne de cet aimable prêtre a duré onze jours. Le médecin de service a appris son départ pour l’au-delà, en passant un matin sa tête par la fenêtre pour nous demander s’il y avait eu des morts durant la nuit. C’est ainsi que devait disparaître un personnage qui sans doute menaçait dangereusement le régime communiste, ses fondements et la construction du socialisme ! Nous étions tous tristes. On l’a revêtu ensuite de sa soutane. On l’a soulevé de son lit et mis par terre, sur la couverture dans laquelle il allait être emporté… Près du hodja était assis un prêtre américain. Il y avait aussi un très pieux prêtre orthodoxe du Banat. Je crois que c’est lui qui a fait, en pensée, une prière selon son rite pour le décédé ». C’était le 17 mai 1954, un dimanche.

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