LE HAUT VOL

Science et littérature, à propos d’un roman de Jean-Pierre Maurel

lundi 13 juin 2016

LISANT ici l’autre jour les lignes consacrées à Amadeus par Jean Pierre Maurel, tout à coup m’est venue l’idée que je savais quoi dire du dernier roman de notre ami (a).

Ce roman, la critique n’a pas su en parler, et non sans raison. Trois ou quatre fois j’ai moi-même essayé, toujours m’interrompant et déchirant, contrarié par l’inadéquation et coupable de mon silence.

Car c’était là le premier roman français où un auteur nous fit participer de l’intérieur à la vraie pensée moderne, non pas nourrie de science (la science en littérature ennuie), mais naissant dans un esprit familiarisé aux plus profonds arcanes de la science, et de la science la plus difficile et paradoxale, la physique quantique.

Comment convaincre le lecteur de ce tour de force ? lui faire comprendre que quelqu’un l’avait réussi en imaginant une simple histoire qu’on raconte, dont l’objet n’est pas la science en soi, ni sa vulgarisation (comme dans les romans, plutôt mauvais, de Sir Fred Hoyle, l’astrophysicien anglais [1]), mais bien un drame humain tout frémissant de jeunesse, d’angoisse, d’amour, de mort ?

Rappelons-nous d’abord que notre ami au nom français est autrichien comme Bruckberger au nom autrichien est français [2]. Que la physique quantique est aux neuf dixièmes de naissance germanique. Que la plupart de ces génies qui ont nom Einstein, Schrödinger, Heisenberg, Born, Carl Friedrich von Weizsäcker, Wigner, Teller, von Neumann... étaient nés de langue sinon de nationalité allemande.

Qu’ils ont écrit soit leurs mémoires, soit d’innombrables lettres, dont beaucoup ont été publiées. Qu’enfin il n’est pas possible actuellement de grandir dans la culture allemande en les ignorant.

Ce qui n’implique pas que n’importe quel jeune écrivain grandi dans cette culture aura le talent d’y puiser le formidable renouvellement apporté dans tous les domaines par la pensée quantique. Certes non, mais ce talent est celui de Jean Pierre Maurel.

On sent d’emblée qu’il a profondément réfléchi à sa signification universelle. Son roman nous montre comment la passion de la peinture et la méditation picturale rejoignent la méditation quantique (et inversement) dans une nouvelle méditation sur l’homme.

Pour moi qui essaie depuis quinze ans dans mes petites chroniques de le faire sentir aux lecteurs de ce journal, quelle délectation ! [3] Car une chose est de l’expliquer, et une autre de le faire vivre. En le lisant je me rappelais ce que le Prix Nobel de physique Dennis Gabor disait d’Aldous Huxley : « dans la bataille des cultures, il occupe une position unique : artiste consommé, il possède une intelligence profonde de la science », et encore : « enfin un intellectuel qui pense comme nous, qui peut parler de la science sans nous faire souffrir ! »

Et pourtant ce n’est pas exactement cela, car que d’eau sous les ponts depuis Huxley, qui disait lui-même de son œuvre avec un acerbe désenchantement : « Le défaut du roman d’idées est qu’il oblige à peindre des gens qui ont des idées, ce qui exclut les neuf cent quatre vingt dix neuf millièmes de l’espèce humaine ».

En effet le roman unique de Jean Pierre Maurel n’est en aucune façon un roman d’idées. Depuis Dennis Gabor et Huxley la science a complètement cessé d’être la propriété d’une élite. Le potache le plus hébété, s’il passe son bac en série C, manie déjà les concepts fondamentaux de ce qui appartenait alors à un brelan raréfié d’humanité. Les héros du Haut Vol sont précisément à l’âge du bac. Une dame critique littéraire a dit à J. P. Maurel : « je ne parlerai pas de votre livre car je ne le comprends pas », mais ce qu’elle ne comprend pas n’a rien à voir avec la science. C’est un certain acte de l’un de ces jeunes gens. Et elle ne le comprend pas, excusez-moi madame, parce que sa jeunesse se perd un peu dans les lointains.

L’acte de ce jeune homme est terrible, et il est vrai qu’en termes de littérature, de littérature où l’entend cette dame un peu dépassée, de littérature littéraire, il ne comporte peut être pas d’explication.

Puis-je, de l’extérieur, et pas plus malin certes qu’un Dennis Gabor donnant son avis sur Huxley, dire ce qui me paraît définitivement fané dans toute éventuelle littérature ?

Je suppose que la littérature c’est l’homme, c’est l’être, voire le non-homme, le non-être, ou encore, comme dit Cioran, l’inconvénient d’être [4].

Eh bien, il faut qu’on s’habitue à l’idée que les mots être et non-être occupent désormais des profondeurs où nul effort de pensée n’est plus en puissance d’atteindre sans le détour obligé par la science.

Il est désormais aussi vain d’expliquer l’homme par une logique dont les évidences sont réfutées je ne dis pas dans l’homme, mais dans tout phénomène élémentaire (ou déclaré tel), que de le désexpliquer par des rejets sommaires tels que le surréalisme ou les philosophies de l’absurde.

Comment y aurait-il un déterminisme dans l’homme si l’on croit que la pensée n’est qu’une danse d’électrons dans les neurones, puisqu’il n’y a pas de déterminisme dans l’électron ? [5]

Plus vous réduisez votre pensée à l’élémentaire (ou prétendu tel) et plus elle échappe à toute détermination. L’électron n’est connaissable que par la statistique. Mais la statistique est un artéfact de l’esprit. Ce n’est pas la nature qui fait de la statistique, ce sont les savants. Quant à savoir ce que fait réellement la nature, on sera prudent de ne se le demander qu’après avoir beaucoup réfléchi aux inégalités de Heisenberg [6], puis, si l’on en sort, au sens du mot « réel ».

*

Le déterminisme n’existe nulle part dans la nature, excepté statistiquement. Comment existerait-il dans l’homme s’il en est le produit ? L’homme serait-il une statistique ? Faite par qui ?

On lit encore dans les manuels de philosophie que l’absurde est ce qui n’a pas de cause, ou bien que ce qui n’a pas de cause est absurde. Il faut donc que le comportement humain soit ou déterminé ou absurde. Sartre identifiait la liberté à l’absurde, car il croyait à la liberté et à la logique d’Aristote. Aussi bien, disait-il, mot que j’admire pour sa limpidité dans l’errement et que je ne cesse donc de rapporter : La nature pour quoi faire ? [7]

Pour, justement, apprendre que la nature réfute ces idées simplistes. Si les fondements de la nature venaient à être déterminés, nous cesserions sur le champ d’exister. L’univers s’éteindrait soudain comme un écran. Nous ne sommes là que parce que le déterminisme, lui, est une illusion.

Il y aurait infiniment à dire sur la littérature, sachant cela. « Le cœur a ses raisons que la raison », etc. [8] : mais la raison n’est plus ce qu’on croyait. Elle a découvert des subtilités qui la dépassent et où elle commence de s’aventurer. Votre écran T.V. fonctionne sur la non-détermination de l’électron, le même qui danse dans mon cerveau tandis que j’écris ces lignes, dans le vôtre qui me lisez. N’est-ce pas bête ? C’est ainsi.

« Je ne sçays rien, fors que moy-mesme »... [9]

... Encore ne me sais-je guère si je ne sais un peu le reste. C’est la sagesse que la science est en train de découvrir. Elle vaut la peine. Elle n’abolit que les simplicités illusoires. C’est un haut vol au dessus de ces simplicités périmées et d’aberrations qui ne le sont pas moins. Elle en retrouve d’autres, bien plus sublimes.

Aimé MICHEL

(a) Jean Pierre Maurel : Le Haut Vol (Stock, 1984). Pour ce roman, Jean-Pierre Maurel a obtenu le six novembre dernier le « Grand Prix Charles Oulmont » [10].

J.P. Maurel a consacré à Amadeus son journal de FC N° 1977, 9 novembre 1984.

Chronique n° 393 parue dans France Catholique-Ecclésia − N° 1981 − 07 décembre 1984.


Notes de Jean-Pierre ROSPARS du 13 juin 2016


[1Fred Hoyle (1915-2001), astrophysicien célèbre, a écrit de nombreux romans de science-fiction dont plusieurs ont été traduits en français : Le Nuage noir (1957), A comme Andromède (avec John Eliott, 1962), La cinquième planète (avec son fils Geoffrey, 1963), Andromède revient (avec John Elliot, 1965) et Le premier Octobre il sera trop tard (1966). Par contre, beaucoup d’autres comme Ossian’s Ride (1959) et une douzaine d’autres écrits avec son fils et publiés entre 1967 et 1982 n’ont pas été traduits.

Le premier de ces romans est sans doute le plus connu : au début de 1964 les astronomes découvrent qu’un nuage de gaz d’une masse égale aux deux tiers de Jupiter et d’un diamètre de 150 millions de km vient de pénétrer dans le système solaire et s’approche à la vitesse de 70 km/s selon une trajectoire qui le fera passer près de la Terre. Seulement au lieu d’accélérer le Nuage ralentit et stationne près du Soleil, bloquant son rayonnement à partir du 27 août et risquant ainsi de détruire toute vie sur Terre. Comme son comportement n’obéit pas aux lois de la physique, les astronomes comprennent qu’il s’agit d’une forme de vie. Ils parviennent même à communiquer avec cette intelligence qui se révèle bien supérieure à celle des hommes et immortelle. Le Nuage est au demeurant surpris d’apprendre qu’une forme de vie intelligente puisse exister à la surface d’une planète solide. Finalement, il s’éloigne le 24 octobre après avoir fait craindre le pire aux Terriens lorsqu’il masquait les rayons du Soleil.

Le grand nombre de ces œuvres de fiction et, s’il faut en croire Aimé Michel, leurs piètres qualités littéraires, ne sont pas étrangers aux vicissitudes de la vie professionnelle de Fred Hoyle dont nous avons déjà eu l’occasion de dire quelques mots (note 3 de la chronique n° 281, La porte étroite – Nous approchons du temps où l’homme devra changer son cœur ou disparaître, 29.02.2016). En effet, en 1972 et 1973 il démissionna de son poste de professeur à l’université de Cambridge, qu’il occupait depuis 1958, et de directeur de l’Institut d’Astronomie de Cambridge, qu’il avait fondé en 1967. Il se privait ainsi de salaires réguliers ce qui le motiva sans doute à écrire des livres de fiction et de vulgarisation scientifiques.

[2Jean-Pierre Maurel nait au Tyrol en 1949, d’une mère autrichienne et d’un père français. Professeur de philosophie au Lycée Lakanal à Sceaux de 1972 à 1974, il s’oriente ensuite vers le journalisme culturel et scientifique. Ses critiques littéraires et cinématographiques paraissent dans les Nouvelles Littéraires, J’informe, Panorama, Télérama, France Catholique… De 1992 à 1995, il fonde et dirige le programme scientifique et culturel « Cosmos » pour le groupe Bayard-Presse. Il est l’auteur d’un recueil de nouvelles, Le Diable sur la neige (Stock, 1980), qui a obtenu le Grand Prix de la Nouvelle de l’Académie française, du roman Le Haut vol, objet de la présente chronique, et de Règlement (Gallimard, 1993). Par la suite il écrit deux romans policiers aux éditions Viviane Hamy, Malaver s’en mêle (1994) et Malaver à l’hôtel (1996). En 2005, Jean-Pierre Maurel a écrit avec Michel Dubost, Les voyageurs de l’espérance. Vivre la foi dans le monde contemporain (Bayard). Pour en savoir plus on pourra lire l’interview de J.-P. Maurel par Christophe Kantcheff (http://www.lmda.net/din/tit_lmda.php?Id=3594).

[3Aimé Michel a consacré un grand nombre de chroniques à la physique quantique tant il souhaitait attirer l’attention de ses lecteurs sur l’intérêt philosophique de cette discipline qui renouvelle la manière de penser la matière, l’esprit et leur relation. La chronique n° 231, Achever la création ? – Le chaos des espaces infinis représente le domaine de notre liberté future (17.11.2014) donne une série de liens vers les chroniques où il a abordé ce sujet.

[4Emil Cioran (1911-1995), d’origine roumaine, vient en France en 1937. Il y reste après avoir été interdit de séjour en 1946 par les communistes roumains. A partir de 1949 il écrit en français mais sans demander la nationalité française. Son œuvre est marquée par le pessimisme et le nihilisme, de son premier livre, à 22 ans, Sur les cimes du désespoir, jusqu’aux Syllogismes de l’amertume (1952) et surtout De l’inconvénient d’être né (1973), ouvrages qui le rendront célèbre et lui feront dire : « J’ai connu toutes les formes de déchéance, y compris le succès ».

Sa conception de la vie semble justifier le suicide mais sa position pratique est différente : « Je passe mon temps à conseiller le suicide par écrit et à le déconseiller par la parole. C’est que dans le premier cas il s’agit d’une issue philosophique ; dans le second, d’un être, d’une voix, d’une plainte… » La possibilité du suicide lui rend la vie plus supportable. On est là, bien entendu, aux antipodes de la pensée chrétienne en général et de celle d’Aimé Michel en particulier où la vie est tenue pour le plus grand des dons. On trouvera quelques compléments à ce sujet dans la chronique n° 391, Jusqu’où sa main nous conduisit – La mort du poète Pierre Emmanuel (16.05.2016).

[5Sur ce point difficile du déterminé, de l’aléatoire et du libre, voir la chronique n° 325, Einstein, prophète de l’imprévisible – La querelle du déterminisme (13.04.2015).

[6Les inégalités de Heisenberg sont présentées de manière succincte dans la note 6 de la chronique n° 342, Au cœur de l’infini labyrinthe, une obscure clarté – Nouvelles réflexions sur les ondes et les particules, la relativité et les quanta (16.11.2015).

[7Aimé Michel en cite le corollaire « La science, pour quoi faire ? » dans la chronique n° 347, Votre main : un passé plus vieux que le Mont-Blanc – La science et le récit de la Genèse – 1 (25.04.2016).

[8La plus célèbre des pensées de Pascal, souvent comprise à contre sens, est éclairée par une autre : « C’est le cœur qui sent Dieu et non la raison. Voilà ce que c’est que la foi : Dieu sensible au cœur, non à la raison. » Le cœur relève de l’intuition profonde ; il est antérieur à la raison car cette dernière doit se contenter de déduire à partir des premiers principes qui, eux, sont posés par le cœur. Ainsi les axiomes mathématiques que l’on ne peut démontrer et qui qui servent d’assise au raisonnement.

[9Je ne suis pas parvenu à identifier l’origine de cette citation. Montaigne ? Rabelais ?

[10La Fondation Charles Oulmont, créée en 1982 par le romancier et auteur de pièces de théâtre homonyme (1883-1984), récompense chaque année depuis lors les œuvres de quatre domaines : la littérature, les arts du spectacle, la musique et les arts plastiques. Sa mission, sous l’égide de la Fondation de France, est de « soutenir et d’aider les artistes authentiques, qu’ils soient ou non au début de leur carrière, et de n’admettre aucune discrimination d’âge, de sexe, de nationalité, de religion ou d’idées politiques » (http://fondation-charles-oulmont.org/page-fondation-ver3.html).

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