LE GARGANTUA AMÉRICAIN

Deux malentendus entre France et États-Unis : l’équivalent-dollar et le profit

lundi 25 juillet 2016

Un jour, bavardant d’exotisme avec un journaliste du Herald Tribune [1], je lui dis, par façon de boutade :

– Mais, pour nous, Français, le peuple le plus exotique du monde est le peuple américain.

Il fut étonné (et moi aussi : une boutade éclaire parfois plus que ne pense son auteur).

– Comment pouvez-vous nous dire « exotiques », dit l’Américain, alors que tant de traits nous sont communs ? Ne marchons-nous pas sur la même route depuis nos deux Révolutions, que nous avons faites à peu près en même temps, portés par les mêmes idées ? Voltaire et Franklin tombant aux genoux l’un de l’autre, cela n’a-t-il pas un sens profond, toujours vivant ? Ne chérissons-nous pas les uns, les autres, par-dessus tout, la liberté, l’entrain, le goût de la vie, et même pas mal de travers, le goût de la bouteille et du reste, comme disait votre Villon : « Tout aux tavernes et aux filles » ? Y a-t-il plus américain que votre Gargantua, sa joyeuseté, son goût de l’exploit, de la science, du gigantisme, du progrès, de la richesse, de l’extravagance, de l’optimisme ?

Nous disions cela à la terrasse d’un bistrot des Champs-Élysées. En effet, à la réflexion, elle était frappante cette idée du Gargantua américain. D’un autre côté, Gargantua, c’est une certaine France ancienne et profonde, toujours présente ; ce ne peut être que la France où il est né, avatar lointain, dit-on même, de contes populaires remontant du fond des siècles, longuement inventés dans les veillées des Pays de Loire, verre en main. Quand l’Alceste de Molière chante :

« Si le Roi m’avait donné
Paris sa grand’ ville
j’aurais dit au roi Henri :
j’aime mieux ma mie, Ô gué,
j’aime mieux ma mie..
.

…De même, c’est cette France-là. Il n’y a pas en France que Jeanne d’Arc, Saint-Louis, les soldats de l’An II [2]. Et c’est vrai que si l’on cherche, hors de l’Hexagone, un joyeux drille avec qui se rafraîchir un peu sans métaphysique ni larmoiement, et en chantant, si faire se peut, réfléchissez... Et que les Français de mon âge se rappellent leurs sentiments lorsqu’ils virent arriver les Américains, il y a tout juste quarante ans [3].

Tout cela est vrai, et l’on pourrait en écrire des livres (ils ont sûrement été écrits).

Cependant, la France et l’Amérique nourrissent quelques malentendus profonds qui n’apparaissent jamais dans les relations personnelles et qui n’en sont que plus malins (comme les tumeurs), donc historiquement dangereux.

– Nous avons contre vous, dis-je à mon compagnon qui s’humectait avec entrain, au moins deux griefs que vous aurez toujours du mal à nous faire avaler. Appelons le premier « l’équivalent dollar ». Vous évaluez tout en dollars. J’ai entendu, une fois, un de vos hommes politiques, ou savant éminent, je ne me souviens pas, lancer une campagne de dépistage précoce du cancer à peu près en ces termes : « Il faut que le public prenne conscience de la nécessité d’un diagnostic précoce. Au cours des années écoulées, les soins aux cancéreux ont coûté tant de dollars, en augmentation de tant pour cent chaque année. Un diagnostic précoce sauverait plus de gens et permettrait tant de dollars d’économie (savings) ».

Cette campagne, si elle était entendue et prise au sérieux, permettrait a great saving of money, expression sans doute facile à traduire mot à mot, « une grande économie d’argent » ou quelque chose de ce genre, mais je ne saurais vous dire à quel point ce concept qui vous paraît si évident, à vous Américains, nous révulse littéralement.

Comment un être humain peut-il évaluer le cancer en dollars ? C’est abominable. Vous évaluez en dollars les soins aux vieillards, les enfants abandonnés, les ravages de la toxicomanie, vos pertes à la guerre. Certes, vous êtes très soucieux de la vie humaine. Mais, pendant la guerre du Vietnam, j’ai lu dans vos journaux des calculs sur le prix d’un mort. Et même sur les prix (différents) entre un mort américain et un mort vietnamien.

Je crois d’ailleurs me rappeler qu’un mort américain coûtait moins cher... Vraiment, pour le dire au plus juste, vous êtes très exotiques. Je vous affirme que personne – et pas seulement en France – ne peut comprendre une pareille manière d’envisager ces choses-là. Si vraiment vous vous demandez pourquoi certains dans le monde ne vous aiment pas, vous devriez d’abord essayer de vous expliquer sur votre manie de tout mesurer en dollars [4].

– Et le deuxième grief ?

– C’est peut-être le même, mais vous seuls pourriez le dire. Je veux parler de votre usage du mot « profit ». Il semble y avoir dans votre tête une valeur suprême appelée « profit », et que vous appliquez même à vos actions les plus généreuses.

Mon interlocuteur regardait passer la foule.

– Peut-être, en effet, sommes-nous « exotiques », dit-il enfin (je rapporte le sens général de sa réponse). Vous autres du Vieux Monde, de tout le vieux monde, y compris l’Asie, vous avez gardé une idée aristocratique de l’argent : il mesure la domination du plus fort.

Mais savez-vous que l’Amérique s’est faite de gens qui ont tout abandonné pour en finir précisément avec cette domination, celle des rois, des seigneurs, des classes sociales héréditaires, des injustices transmises par l’Histoire, des guerres inspirées par la rapacité ?

On ne peut expliquer l’Amérique ni aucun pays d’un seul mot. L’argent, le dollar... Au fond de l’esprit de tout Américain, il y a l’idée que l’argent mesure, non point toutes ces dominations que nous avons rejetées en créant l’Amérique, mais le travail et le mérite. « Le cancer coûte tant en dollars ». Cela veut dire en un chiffre, tant en travail, en efforts, en recherches, en peine. Laissons les larmes dont il n’appartient ni au médecin ni au politicien de parler. Tout Américain comprend cela [5].

Quant au « profit », mot français devenu incompréhensible en français, vrai drame sémantique, source d’un malentendu que seule l’Histoire dénouera, buvons plutôt à la paix universelle [6]. Et pensez à ceci, poursuivit-il. Regardez le monde actuel. Certes, il n’est pas très brillant.

Mais imaginez, à la place du peuple américain, détenteur de la puissance américaine, n’importe quel peuple au monde ? Que dites-vous de cela ? Citez-moi dans l’Histoire un peuple, un seul, qui, détenteur d’une suprématie comparable à la nôtre, en ait fait un usage aussi modéré ? Moi non plus je n’aime pas l’impérialisme américain. Il y aura longtemps encore dans le monde, semble-t-il, un peuple plus riche et plus puissant que les autres. Pour l’instant, c’est nous, les Américains. Nous pourrions faire mieux. Mais regardez la politique internationale et dites-moi à qui vous confieriez, d’un cœur tranquille, la tâche de faire moins mal ? [7]

À mon tour, je regardai la foule, pensant aux guerres d’Italie, à Louis XIV, au Palatinat, aux Soldats de l’An II, à Napoléon.

– Laissons là ce cauchemar, dis-je. Buvons plutôt à la paix universelle.

Aimé MICHEL

Chronique n° 398 parue dans F.C. – N ° 1999 – 12 avril 1985


Notes de Jean-Pierre ROSPARS du 25 juillet 2016


[1Aimé Michel appréciait ce journal, créé à Paris en 1887 sous le nom de Paris Herald par James Gordon Bennett junior (1841-1918) dont le père James Gordon Bennett senior avait créé le quotidien New York Herald. En 1966, à l’arrêt de ce dernier, le titre fut repris par le Washington Post et le New York Times qui le rebaptisèrent International Herald Tribune. En 2003, il devient l’International New York Times. Édité à Paris et imprimé dans 39 villes, il est distribué dans plus de 160 pays et est tiré à 226 000 exemplaires. Bien que destiné au départ aux Américains expatriés, les deux tiers de ses lecteurs ne sont pas Américains.

Le 27 avril 2016, l’INYT, a annoncé la fermeture de ses activités d’édition et de pré-impression à Paris en vue de les regrouper à New York et Hongkong. La direction du journal assure cependant que « La France demeure un marché vital pour nous et nous allons maintenir une rédaction conséquente à Paris » (http://www.lemonde.fr/actualite-medias/article/2016/04/27/le-new-york-times-restructure-ses-activites-a-paris_4909229_3236.html#l4hMHDvid6bFEPtc.99).

[3Ce sentiment de 1944 n’empêcha pas Aimé Michel de se détourner de l’Amérique après la guerre. Il changea d’opinion par la suite et fit son éloge à de nombreuses reprises, comme dans les chroniques n° 96, Homo americanus – Le désordre américain prélude à un nouveau classicisme (29.9.2014) et n° 272, America, America – Toutes les sociétés s’américanisent, et quand elles ne le peuvent pas, s’enlisent (23.11.2015). Cette chronique par son ton critique contraste donc, au moins en apparence, avec la plupart de celles qui l’ont précédée.

[4Il est bien possible que cette « manie de tout mesurer en dollars » soit un grief adressé par les Français aux Américains, mais je doute qu’Aimé Michel le partage vraiment, qu’il prêche le faux pour mieux dire le vrai, la suite va le montrer.

[5Aimé Michel place, certes, ce plaidoyer dans la bouche d’un journaliste américain mais je pense qu’il partage son analyse. Car, qu’on ne s’y trompe pas, cette « manie de tout mesurer en dollars » est l’expression même de l’esprit scientifique qui invite à compter dès lors qu’on le peut, à ne pas décider d’après ses préjugés, son idéologie ou la mode du moment, mais d’après l’observation des faits et si possible leur mesure. L’expérience montre que c’est la condition (ou une des conditions) de décisions prises à bon escient et d’actions efficaces. C’est sur cette éminente aptitude chez ses décideurs et sur l’acquiescement de sa population (« Tout Américain comprend cela » dit le journaliste) que réside une bonne part de la puissance et de la réussite des États-Unis. Certes, tout compter en dollars (ou en euros) n’est pas une panacée, mais oublier de compter est encore moins recommandable.

Un exemple peut le faire comprendre, que je prendrai dans le passé et à l’étranger pour ne vexer personne. En Pologne, dans les années 70-80, la viande était très chère en raison d’une agriculture techniquement peu avancée et peu productive. Le gouvernement au lieu de soigner le mal à la racine en améliorant la productivité de la filière (élevage, abattage, conservation, distribution), ce qui aurait abaissé son prix de revient, préféra user de subventions pour abaisser artificiellement son prix de vente et permettre ainsi au peuple de consommer de la viande. Politique sociale dira-t-on. Que non ! Politique d’appauvrissement du peuple en réalité ! En effet, le montant des subventions était ponctionné sur les secteurs productifs de l’économie aboutissant à un gâchis des ressources matérielles et humaines qui auraient pu s’employer plus utilement autrement. Comme on l’a dit à juste raison quand on oublie de compter, c’est la peine ouvrière qu’on oublie de compter. Tel était le gros défaut des régimes communistes mais qui menace à tout instant de resurgir chez nous, par exemple lorsqu’un secteur en difficulté ou une entreprise défaillante réclame des aides publiques (ce qui peut être justifié ou non selon qu’il s’agit d’une simple mauvaise passe ou d’un déclin irréversible).

Remarquons qu’au cours des 30 dernières années, depuis que ce texte a été écrit, la France aussi a appris à mieux compter, même si la situation est encore loin d’être satisfaisante. Il n’est plus tabou de parler du coût des soins médicaux, de la sécurité sociale, du chômage ou des retraites même si les messages ont encore du mal à passer tant tout cela semble abstrait, loin des réalités vécues et somme toute moins convaincant que des raisonnements fondés sur des préjugés solidement ancrés.

[6Le profit a toujours mauvaise presse en France. Ce jugement moral défavorable est peut-être un reliquat combiné de la méfiance catholique pour l’argent et de la conception marxiste qui voit dans le profit un vol des salariés au profit des capitalistes. En réalité, selon une formule célèbre due au chancelier allemand Helmut Schmidt, « le profit d’aujourd’hui est l’investissement de demain et l’investissement de demain est l’emploi d’après-demain ». Une entreprise ne peut subsister que si elle dégage un profit car elle ne peut durablement vendre à perte, ni même à prix coûtant (car dans ce dernier cas elle ne peut plus investir). On trouve normal de payer un salarié pour son travail, un épargnant pour son épargne, pourquoi ne trouverait-on pas aussi juste que l’entreprise continue d’entreprendre ?

[7Cette remarque sur la relative modération américaine n’a rien perdu de sa pertinence. Aimé Michel note ailleurs « l’originalité presque sans précédent de l’Amérique dans l’histoire de l’humanité » (chronique n° 253, Au cœur de l’inconnu (Début) – Viking : un bicentenaire sur Mars, 28.01.2013). La seconde puissance aujourd’hui dans le monde est la Chine. Qui souhaite qu’elle devienne un jour la première ? Qui pense qu’elle fera un meilleur usage de la suprématie que les États-Unis ? Si le slogan « America First » de Donald Trump venait à se concrétiser, ne regretterait-on pas bientôt « l’impérialisme américain » ? Il est temps d’y penser car, dans une interview au New York Times la semaine dernière, le candidat républicain remettait en question l’engagement des États-Unis dans l’OTAN et envisageait même de ne pas défendre les pays baltes en cas d’attaque russe, laissant ainsi le champ libre aux ambitions de Vladimir Poutine en Europe.

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