Chronique n° 73 parue initialement dans{ France Catholique } – N° 1310 – 21 janvier 1972

LE BESOIN DE RÊVER (*)

La science des rêves – 2

lundi 4 avril 2011

L’explication des rêves est un domaine d’élection des charlatanismes parce qu’ils sont mystérieux, se produisant à l’état d’inconscience. Loin que la science tue jamais la foi (voir page 2, la réponse d’Aimé Michel à l’abbé Lainey [1] ) il faut plutôt en attendre qu’elle confonde l’occultisme et les billevesées des exploiteurs de la crédulité.

Lorsqu’on installe les électrodes de l’électro-encéphalographe (EEG) sur le crâne d’un dormeur, on constate que l’activité électrique de son cerveau subit au cours de la nuit des modifications spectaculaires. Sans entrer dans les détails, disons que les ondes électriques enregistrées sur la bande de l’EEG montrent d’abord un changement de nature au moment de l’endormissement ; elles se « désynchronisent », elles deviennent plus irrégulières et plus lentes : elles prennent la forme dite « ondes delta ».
Les expériences de Dement et Kleitman, que j’ai rapportées dans une précédente chronique (a) [2] ont montré que ces ondes delta caractérisent le sommeil sans rêve.

Toutes les quatre-vingt-dix minutes environ, les ondes delta font place presque soudainement à un autre type d’activité électrique, rapide, synchronisée, jaillissant en « bouffées » et évoquant tout à fait les ondes alpha, qui sont celles de la veille. En même temps, les yeux se mettent à s’agiter : le dormeur rêve.

Quand le sommeil est profond

Une des plus importantes découvertes faites à la suite de celle-là par les pionniers de l’Université de Chicago fut que la ressemblance entre l’activité du cerveau pendant le rêve et pendant la veille est en réalité tout à fait trompeuse. En particulier, on aurait pu croire que le sommeil était, pendant le rêve, moins « profond ». Ce fut exactement le contraire que l’on trouva.
Précisons d’abord ce qu’un homme de laboratoire appelle « profondeur » en parlant du sommeil. Il faut, pour que le mot signifie quelque chose, que sa définition traduise des mesures. Le sommeil est plus profond quand les stimulations nécessaires pour réveiller le dormeur sont plus intenses. Par exemple, on mesure (en décibels) l’intensité du bruit qui réveille pendant et entre les rêves ou, encore (en degrés), les changements de température nécessaires pour obtenir le même résultat. Une mesure qui se révéla des plus fécondes fut celle du relâchement musculaire, donnée par un appareil très sensible appelé électromyographe.

Les résultats de toutes ces mesures s’avèrent convergents : c’est pendant le rêve que le sommeil est le plus profond. En particulier, c’est alors seulement que le relâchement musculaire est complet (sauf, bien entendu, quand le rêve s’accompagne de mouvements, mais ce ne sont là, normalement, que de brefs épisodes). [3]

Le fait que le rêve corresponde au sommeil le plus profond avait de quoi intriguer. Loin d’être une sorte d’état intermédiaire entre le sommeil et la veille, le rêve est la culmination de notre expérience nocturne quotidienne, comme une sorte d’achèvement.

Kleitman se rappela alors une foule d’expériences faites depuis quelques dizaines d’années (certaines par lui-même) sur les conséquences de l’insomnie induite, volontaire. Le fait le plus spectaculaire était l’apparition, après quelques jours de privation de sommeil, de véritables hallucinations semblables à celles du delirium tremens. Serait-il possible, se demanda le savant américain, que ces hallucinations envahissant la conscience vigile de l’insomniaque fussent celles des rêves dont il est privé ? D’où l’idée de voir ce qui se passe quand on empêche quelqu’un de rêver sans l’empêcher de dormir.

Kleitman et Dement imaginèrent donc l’expérience suivante. Une vingtaine de volontaires, étudiants, chômeurs, etc., furent conviés à dormir dans le laboratoire transformé en dortoir. On fixa sur leur crâne les électrodes de l’EEG et on les avertit que, de temps à autre, on les réveillerait.

A moitié fous de fatigue

Dement les classa alors (sans les avertir) en deux groupes égaux. Le classement fut fait au hasard, par tirage au sort. Tous les dormeurs du groupe A furent systématiquement réveillés dès que l’EEG indiquait qu’ils se mettaient à rêver. Tous les dormeurs du groupe B furent réveillés exactement autant que les premiers et de la même façon, mais entre les périodes de rêve. L’ensemble de tous ces dormeurs subirent donc exactement le même nombre de réveils et de même durée, toutes les conditions étant identiques, sauf sur un point : le temps de sommeil perdu était pour le groupe A : du temps de rêve, et pour le groupe B : du temps de sommeil ordinaire.

Première constatation : le groupe B s’habitua très facilement à être réveillé sept ou huit fois par nuit. Comme chacune de ces nuits de sommeil en laboratoire était payée trois dollars, le groupe B se fit même un peu tirer l’oreille pour admettre au bout d’une semaine qu’on n’avait plus besoin de lui.

Il n’en alla pas de même du groupe A, loin de là. Dès le lendemain de la première nuit, les dormeurs se montrèrent irritables, anxieux. Leur visage commença à prendre l’aspect hagard de l’insomniaque, leurs gestes devinrent maladroits. Ils bâillaient. Malgré les trois dollars, un premier volontaire déclara forfait après la troisième nuit ; deux, après la quatrième et au bout d’une semaine, il n’en restait plus un seul. Les plus tenaces avaient dû se rendre, en dépit de tout : ils étaient à moitié fous de fatigue et passaient leur temps de veille dans une sorte d’hallucination continue. Il s’avérait donc qu’on ne résiste pas à la privation de rêve, qu’être empêché de rêver équivaut à être empêché de dormir. Et qu’en définitive, on semble dormir surtout pour rêver. [4]

Mais alors, qu’est-ce que le rêve ? Quelle est sa fonction, à quelle racine profonde de notre être donne-t-il vie ? Telles étaient les questions que l’on se posait vers 1960, quand Dement eut publié ces résultats et que d’autres laboratoires les eurent confirmé [5]. Comme on le verra, la science des rêves a, depuis cette date, marché de découverte en découverte, approfondissant le mystère de l’homme dans des directions que rien ne permettait de soupçonner.

Aimé MICHEL

(a) Voir France Catholique, n° 1309 (14 janvier 1972) : « La science des rêves. »

Notes de Jean-Pierre Rospars

(*) Chronique n° 73 parue initialement dans France Catholique – N° 1310 – 21 janvier 1972.


[1Voir la chronique n° 72, Dialogue avec nos lecteurs : millions et milliards (les savants nous bernent-ils ?), parue ici le 7 mars 2011

[2Il s’agit de la chronique n° 71, La science des rêves, publiée ici la semaine dernière.

[3Une nuit de sommeil typique (8 heures) comporte quatre ou cinq cycles. Chaque cycle comporte une phase appelée NREM (prononcer non-REM) par William Dement et se poursuit par une phase REM (pour « rapid eye movement », mouvement oculaire rapide). En France, à la suite des travaux de Michel Jouvet, on appelle « sommeil lent » le sommeil NREM et « sommeil paradoxal » le sommeil REM (voir note suivante). Selon Dement (Dormir, rêver, Seuil, Paris, 1981, p. 166), chaque cycle dure en moyenne 90 mn, le premier étant un peu plus court et le second un peu plus long que la moyenne. Les phases de sommeil paradoxal s’allongent au cours de la nuit (22 mn en moyenne). Selon Jouvet « la première phase de sommeil paradoxal apparaît en moyenne 120 minutes après l’endormissement et dure 15 minutes environ. Elle marque l’achèvement du premier cycle de sommeil. Ensuite un deuxième cycle va survenir qui va durer 90 minutes environ et se terminer par une phase de sommeil paradoxal de 15 à 20 minutes. Ainsi au cours d’une nuit, 4 ou 5 cycles de sommeil et de rêve vont se succéder si bien qu’à la fin de la nuit le sommeil paradoxal aura constitué 20% de la durée totale du sommeil, soit environ 100 minutes. » (La Recherche, n° 46, pp. 515 -527, 1974). La disparité des durées fournies par ces deux auteurs ne doit pas surprendre : comme tous les phénomènes biologiques, le sommeil et le rêve présentent une forte variabilité d’une nuit à l’autre pour un même sujet et entre sujets. Mais tous deux s’accordent que si on réveille un sujet au cours du sommeil paradoxal, dans 80% des cas il raconte un rêve, tandis que si on le réveille au cours du sommeil lent, il ne se souvient d’un rêve que dans 20% des cas.

[4Cette conclusion paraît inexacte. William Dement en 1959 réalise des expériences de privation de sommeil paradoxal en réveillant ses sujets dès qu’apparaissent les mouvements oculaires rapides (il note que c’était à cause de son ignorance de l’inhibition motrice, selon lui « le plus sûr indicateur du sommeil paradoxal », mise en évidence par Jouvet et ses collaborateurs). Il est frappé de stupéfaction lorsque commence à croître le nombre de réveils. « Lors de la troisième nuit, j’entrais et sortais en courant des chambres des sujets, à une telle cadence que j’avais du mal à suivre le rythme. » Par exemple, chez un des sujets « les réveils à l’arrivée de périodes paradoxales passèrent alors d’environ sept la première nuit, à plus de quinze au cours de la cinquième. » A la sixième nuit il laissa ce dernier dormir. « Des expériences antérieures avaient indiqué que la première période paradoxale de la nuit durait environ dix minutes, alors que la période paradoxale de mon sujet dura soixante-huit minutes ! Son temps total de sommeil paradoxal, d’une moyenne de 16% au cours des nuits “témoins”, s’éleva à 34% durant cette nuit de récupération. Nous avions découvert le “rebond paradoxal”, augmentation saisissante du sommeil paradoxal à la suite des périodes de privation. » L’auteur indique que les sujets privés de sommeil paradoxal « faisaient preuve d’anxiété, d’irritabilité et de difficultés à se concentrer » mais ne parle nullement d’hallucinations. « Une dizaine d’années de recherche n’ont pu réussir à prouver que des maladies psychologiques caractérisées pourraient résulter d’une privation, même prolongée, de sommeil paradoxal. Nous en avons privé des sujets humains pendant seize jours consécutifs, et des chats pendant soixante-dix, sans qu’aucun ne manifeste les indices d’un grave “effondrement” psychologique. » (Dormir, rêver, op. cit., pp. 135-136).

Cependant, lors d’une expérience d’éveil prolongé (onze jours) d’un jeune homme de 17 ans menée en 1965, Dement et Gulevich signalent des modifications comportementales et psychiques. « On nota une illusion visuelle, des rêves éveillés, vraisemblablement associés à des micro-épisodes de sommeil. Des troubles des fonctions supérieures (langage, mémoire, attention) et quelques signes neurologiques mineurs furent également observés, mais le sujet ne présentait pas de désordre psychotique à proprement parler. Dès lors, les états psychotiques qui avaient pu se manifester chez d’autres sujets dans des expériences antérieures d’insomnie prolongée devenaient explicables par leurs propres antécédents psychotiques. » (Neurophilosophie du rêve, op. cit., p. 294-295). Ces « illusions visuelles » et « rêves éveillés » sont probablement à l’origine de la généralisation erronée d’Aimé Michel.

Jouvet confirme que des privations de rêve de longue durée sont « relativement bien supportées ». Ils s’accompagnent de « quelques troubles non spécifiques du comportement » et du phénomène de rebond. On peut supprimer l’activité onirique au moyen de drogues comme les inhibiteurs des monoamine-oxydases (enzymes qui détruisent les monoamines, à savoir les neurotransmetteurs noradrénaline, dopamine et sérotonine). « Dans certains cas, ces privations ne sont pas suivies de rebond, et aucun trouble important du comportement, de la mémoire, de l’intelligence ou de l’apprentissage n’a encore pu être mis en évidence. Nous avons eu récemment l’occasion d’observer un malade atteint de chorée fibrillaire de Morvan chez qui plus de 100 enregistrements polygraphiques de sommeil nous ont prouvé qu’il ne présentait pas de sommeil paradoxal pendant plus de quatre mois. Chez ce malade, qui présentait en outre une insomnie presque totale, il fut impossible de déceler des troubles de la mémoire ou de l’apprentissage. Le seul signe anormal était constitué par des hallucinations spectaculaires interrompant le début de ces nuits sans sommeil. » (La Recherche, 1974, op. cit.).

[5William C. Dement est né en 1928. Au début de sa carrière il est musicien de jazz, joue avec Quincy Jones et est un temps l’ami de Ray Charles. En 1950 il est étudiant en médecine dans le laboratoire de Kleitman à Chicago. Cette année là, son camarade Eugene Aserinsky lui fait part de sa découverte avec Kleitman des mouvements oculaires rapides et de leur idée que ces mouvements pourraient être liés au rêve. Apparemment ni Kleitman ni Aserinsky ne s’intéressent vraiment au rêve. Dement par contre se passionne pour ce sujet.

En 1959, Dement travaille à l’hôpital du Mont Sinaï à New York. Michel Jouvet le rencontre pour la première fois l’année suivante à New York. Il raconte : « Je ne le connaissais que par ses premières publications et lui avais téléphoné de mon hôtel pour lui demander rendez-vous. Malgré son accent du Nord-Ouest – qui est presque incompréhensible à une oreille française – j’arrivais à comprendre qu’il m’attendait chez lui. Je pensais trouver un homme mûr, riche d’une longue expérience physiologique. C’est un grand garçon aux yeux bleus, plus jeune que moi de quelques années, qui vint m’ouvrir. Son sourire, son enthousiasme et son extraordinaire vitalité me frappèrent d’emblée. Dement avait installé un laboratoire de sommeil dans son appartement et enregistrait chaque nuit un ou deux volontaires sur un vieil électroencéphalographe maculé d’encre rouge. Des kilomètres de tracés EEG s’entassaient dans toutes les pièces. Nous avons alors confronté nos résultats, ceux obtenus sur le chat – que j’avais apporté avec moi – avec ceux qu’il avait obtenu chez l’homme. Ce ne fut qu’après de longues heures de discussions que nous avons pensé à boire la première bière dans la chaleur de l’été new-yorkais. Cette rencontre fut la première d’une amitié totale qui dure depuis vingt ans – fait assez rare pour des chercheurs travaillant sur le même sujet et explorant le même territoire. » (préface du livre de Dement, Dormir, rêver, Seuil Paris, 1981). En 1963 il fonde à l’université de Stanford, le laboratoire de recherches sur le sommeil. Il installe un laboratoire de recherche expérimentale dans les caves d’un vieux local, puis ouvre une clinique du sommeil. De 1971 à 2003, son cours à Stanford sur le sommeil et les rêves est très populaire. A la demande du public il le reprend en 2006 jusqu’à aujourd’hui.

« La forte personnalité et la santé de fer de William Dement, écrit Aimé Michel, ont joué dans la carrière de Kleitman le rôle du détonateur : c’est bien Kleitman qui a fondé la sciences des rêves, mais à son élève revient la gloire d’avoir provoqué les événements, et aussi d’avoir osé entreprendre des expériences défiant les limites de la résistance humaine. » (Le mystère des rêves, op. cit., p. 248).

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