LAUDATO SI MODUS OPERANDI

par Dominique Decherf

lundi 22 juin 2015

Le concert de louanges qui a accueilli l’encyclique du Pape François est trompeur. Le diable dit-on se cache dans les détails. Des remarques fielleuses au détour des propos flatteurs : « Il place la barre un peu trop haut » ; « Il en fait un peu trop »... manifestent un certain malaise. On en revient toujours au mot de Staline : « le Pape, combien de divisions ? ». Bref sur qui compte le Pape pour agir ? Je citerai cinq instruments par ordre croissant d’efficacité :

1) La diplomatie. Hélas, c’est d’un constat d’échec sans merci (implacable par. 54) que le Pape part pour tenter de défricher de nouvelles voies. Laurent Fabius s’est réjoui du soutien que représenterait l’encyclique pour la conférence de Paris de décembre, mais le scepticisme du document sur les conférences de ce genre ne laisse pas beaucoup d’illusions. Ce n’est pas la bonne méthode. Le Pape comme ses prédécesseurs utilisera la tribune de l’assemblée générale de l’ONU et appellera à une gouvernance mondiale mais les limites de la diplomatie multilatérale n’ont jamais été plus visibles. Au-delà des dysfonctionnements internes de la machine onusienne, c’est l’absence de responsabilité des membres permanents qui pose problème. La Chine est pour le moment hors d’atteinte pour le Vatican mais les Etats-Unis qui devraient mener le mouvement sont autistes. Ils ont noué avec la Chine une alliance objective sur le sujet où loin d’entraîner la Chine ils se sont mis à sa remorque. Ah ! si Al Gore avait été élu président des Etats-Unis en novembre 2000 (et non George W. Bush qui était battu en nombre de voix), peut-être les choses auraient-elles été différentes. Or le courant qu’incarnait Al Gore a disparu de la scène politique américaine.

2) La politique. La lettre encyclique affiche franchement la couleur comme aux belles heures de la Démocratie-Chrétienne : le pape s’adresse tant aux non-croyants qu’aux croyants. En filigrane une alliance devrait pouvoir se nouer entre Chrétiens et Ecologistes si opposés qu’ils soient sur tant d’autres sujets. Illusoire ? Mme Merkel, de formation scientifique, ne le croit pas qui pense déjà à une alliance en 2017 entre son parti et les Verts plutôt qu’à reconduire la grande coalition (dont elle ne voulait déjà pas) avec les sociaux-démocrates. Au G 7 début juin elle a été à la manœuvre sur le front du changement climatique où elle a brûlé la politesse à François Hollande.

3) La communication. Les jeunes et le grand public regardent plus volontiers les films-catastrophes à grand spectacle et à effets spéciaux que produit Hollywood et préfèrent les jeux-vidéo aux lettres encycliques de 200 pages ! Dont acte. Le Pape entend se placer sur ce terrain et inspirer à l’avenir les films d’anticipation en en détournant l’aspect apocalyptique au mauvais sens du terme lié au phénomène évangélique ou scientologique.

4) L’œcuménisme et l’inter-religieux. Le Pape s’appuie sur les apports du Patriarcat œcuménique (qui joue un rôle non négligeable dans le monde universitaire américain comme en témoignent les rencontres de Halki), du Conseil oecuménique et se réfère à des textes juifs et soufis, sans parler des spiritualités orientales. En revanche il sait rencontrer l’hostilité des milieux évangéliques qui prêchent « l’évangile de la prospérité » et ont partie liée au Brésil et ailleurs avec les lobbies productivistes et la déforestation.

5) L’espérance. S’il n’y avait la méditation finale « au-delà du soleil » dans la lumière divine de la Transfiguration, sans doute ne verrions-nous comme catholiques qu’une réflexion convenue sur un sujet rebattu où l’Eglise – les conférences épiscopales nationales dûment citées dans le document pontifical n’ont cessé de prêcher dans le vide, de dénoncer, de crier dans le désert, parce que pas prises au sérieux par les « experts », la Science avec majuscules - l’Eglise donc n’a pu jusqu’à présent qu’accompagner un mouvement parti d’ailleurs, lui donner un (faible) écho, mais qui lui restait étranger voire hostile. En s’appropriant le sujet, le Magistère ne fait pas que continuer sur la voie tracée et grossir le mouvement existant ; il entend prendre la tête d’un nouveau mouvement qui le dépasse, le transcende, le surplombe d’en-haut. Ce sont « les Cieux qui s’ouvrent » comme dans la vision johannique. En tant que catholiques, nous nous demandons toujours quel sens donner à cette vision. Un sens mystique certes, mais le Pape François en quelque sorte ramène le Ciel sur la Terre, comme l’Ange après l’Ascension. Il se fait, et l’Eglise avec lui, « ambassadeur du Ciel sur la terre ». « Laudato Si » donne à chaque catholique un nouveau regard non pas tant sur la Genèse que sur l’Apocalypse et une nouvelle raison de se battre. Le Pape a rapproché des fils qui ne devaient pas se toucher et l’éclair a jailli. Puissions-nous en être électrisés !

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