Chronique n° 168 parue dans F.C. – N° 1412 – 4 janvier 1974

LA SINGULARITÉ DE L’HOMME (*)

De Jacqueline de Romilly à l’irrationnel dans la nature

lundi 10 janvier 2011

Deux livres qu’il faut absolument faire connaître :

Aimé Michel, « La clarté au cœur du labyrinthe ». Chroniques sur la science et la religion publiées dans France Catholique 1970-1992. Textes choisis, présentés et annotés par Jean-Pierre Rospars. Préface de Olivier Costa de Beauregard. Postface de Robert Masson. Éditions Aldane, 783 p., 35 € (franco de port).

Aimé Michel, « L’apocalypse molle ». Correspondance adressée à Bertrand Méheust de 1978 à 1990, précédée du « Veilleur d’Ar Men » par Bertrand Méheust. Préface de Jacques Vallée. Postfaces de Geneviève Beduneau et Marie-Thérèse de Brosses. Éditions Aldane, 376 p., 27 € (franco de port).

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En 1530, Guillaume Budé fondait le Collège des Trois Langues, que l’on appelle maintenant Collège de France, et y prenait la chaire de grec. Pour la première fois dans l’histoire de cette vénérable institution, la chaire de Guillaume Budé vient d’être attribuée à une femme, Mme Jacqueline de Romilly, qui, comme, le dit Le Monde, « sait plus de grec qu’homme en France ». [1]

Quand on est élu par le Collège de France, la tradition veut que l’on y prononce devant le Tout-Paris qui pense une « leçon inaugurale », et que cette leçon soit une profession de foi. C’est dans sa leçon inaugurale que Monod énonça pour la première fois les thèses de son futur best-seller Le hasard et la nécessité. On pourrait faire un gros livre passionnant avec les leçons inaugurales au Collège de France qui ont marqué l’histoire de la pensée. Que Mme de Romilly me pardonne si, ayant lu dans la presse un résumé de sa leçon, l’envie me prend de me promener un peu dans ses plates-bandes.

L’helléniste n’est pas seulement le spécialiste d’une langue quand cette langue est celle de Pythagore, d’Archimède et d’Ératosthène. Je connais – et j’ai connu – quelques grands hellénistes, Mario Meunier, par exemple. Ils ont en commun d’être Grecs, c’est-à-dire de penser au plus haut. Mme de Romilly n’a failli ni à la tradition de la leçon inaugurale ni à celle de l’hellénisme [2] .

Si je m’en rapporte au Monde, l’un des thèmes essentiels de sa leçon aurait été le suivant : « Parce que la pensée grecque est proche des origines, elle unit encore dans le cosmos les dieux et les hommes, la raison et l’irrationnel. »

Je ne sais s’il faut être « proche des origines » pour unir « encore » dans le cosmos les dieux et les hommes, le rationnel et l’irrationnel. J’inclinerais plutôt à dire de cette façon de voir les choses ce que Pasteur disait de Dieu, qu’un peu de science en éloigne et que beaucoup y ramène. Car c’est le propre de la science « actuelle » – ce qui la différencie de celle qui durait depuis Galilée et Descartes – que de faire dans le monde leur place à l’irrationnel et aux « dieux ». Mais une loi bien connue de l’histoire de la pensée nous apprend que, quand on revient à des idées anciennes, c’est pour leur découvrir un sens bien différent.

La raison et l’irrationnel

Commençons par l’irrationnel. Pendant quatre siècles, aux yeux de l’homme de science, ce mot a été synonyme d’impossible, d’irréel. Ce que la raison ne peut concevoir, ce qui implique contradiction logique, est par définition impossible, cela n’existe pas. Pourquoi ? Parce que l’univers obéit aux lois de l’entendement humain, qu’il ne saurait y avoir d’autre entendement que celui-là, qu’il faut que Dieu même s’y soumette, sous peine de donner la preuve de sa propre inexistence ! [3] Comme l’écrivait le baron d’Holbach dans son Système de la nature, le monde est un « flux ininterrompu de causes et d’effets » et la science en est la découverte.

D’où d’Holbach tenait-il que le monde est par nature conforme aux limitations de la raison humaine ? L’excellent baron, qui passa son existence à pourfendre la « superstition », n’avait pas conscience que sa croyance elle-même était de toutes la plus superstitieuse.

Car si le croyant peut avoir des raisons d’admettre que le Créateur a, par bonté ou dans un but inconnu, imparti à l’homme exactement l’esprit qu’il faut pour comprendre toute sa création, on se demande où l’athée, lui, peut trouver la cause d’une si merveilleuse coïncidence. Quoi donc ! L’homme monte par évolution continue de la bête, qui est bête, et cependant il pourrait tout comprendre ? Et à partir de quel moment aurait-il été à même de tout comprendre ? [4]

La simple démarche de la science, qui est matérialiste par nature selon le mot du P. Dubarle, conduit donc inévitablement à admettre que l’irrationnel existe dans la nature. Car le nier, c’est nier que l’apparition de l’homme ait eu lieu ou plutôt ait lieu par la voie progressive de l’évolution. Il y a une incohérence insurmontable dans le rationalisme matérialiste. Le matérialiste ne peut pas se dire rationaliste sans se nier, puisqu’il a devant lui une évolution illimitée. Dès lors qu’il admet comprendre des choses qui sont irrémédiablement incompréhensibles au chien, il est obligé d’admettre aussi qu’un être plus évolué que lui pourra acquérir une intelligence des choses aussi supérieure à la sienne que la sienne l’est à celle du chien [5] .

Les dieux et les hommes

Et ceci nous conduit aux « dieux ». S’agissant des Grecs, il faut prendre ce mot avec son sens antique. Pour le chrétien, le « divin » est par essence surnaturel. Dans le grec ancien, le mot « surnaturel » au sens où nous l’entendons n’existe pas. Les dictionnaires le traduisent soit par hyperphuês, soit par daimonios. Mais hyperphuês veut dire « qui croît démesurément », et daimonios désigne « ce qui vient des dieux », étant entendu que les dieux sont des êtres plus puissants et plus intelligents que l’homme, mais vivant dans le même univers quand ce n’est pas sur la terre elle-même, sur l’Olympe, ou dans telle source, ou encore (dans L’Odyssée) en Afrique, chez les Noirs.

Quelle différence y a-t-il au juste entre les dieux de l’Antiquité et des êtres supposés plus évolués que l’homme ? Bien malin qui le dira. Le tout premier des « Vers d’Or » que les Pythagoriciens récitaient chaque jour comme leur Credo (a) enjoint aux hommes d’honorer les dieux « dans l’ordre qui leur fut assigné par la loi ».

Les Pythagoriciens, comme déjà d’ailleurs Homère, ne connaissaient d’autre surnaturel que le prodigieux : les dieux faisaient des prodiges, certes, mais la Loi leur assignait son Ordre, comme aux hommes. Les Pythagoriciens croyaient même qu’à la longue les hommes deviendraient des dieux, vision évolutionniste s’il en est ! En ressuscitant, mais métamorphosées, ces idées antiques, la science donne sans le chercher sa signification au monde de la grâce. Au-delà de la puissance, au-delà de l’intelligence [6]

Aimé MICHEL

(a) Mario Meunier : Les Vers d’Or (Artisan du Livre, Paris 1925, p. 23).

Les notes de (1) à (6) sont de Jean-Pierre Rospars

(*) Chronique n° 168 parue dans F.C. – N° 1412 – 4 janvier 1974. Reproduite dans La clarté au cœur du labyrinthe, chap. 23 « Prodiges et miracles », pp. 587-589.


[1Jacqueline de Romilly née le 26 mars 1913 est décédée le 18 décembre dernier. La mort de cette grande dame, à la fois savante, chaleureuse et tonique, a été l’occasion d’une multitude d’hommages de la presse et des plus hauts représentants de l’État. Qu’on me permette d’y ajouter ma modeste contribution en avançant la reprise de cette chronique sur le plan que j’avais initialement prévu et en invitant à lire l’entretien que Jacqueline de Romilly accorda à Catherine David qui parut dans le Nouvel Observateur le 11 mai 2006 lors de la sortie de son livre Les Roses de la solitude (Fallois, Paris, 2006) (voir http://bibliobs.nouvelobs.com). Cet entretien donne une juste idée de la disparue. En voici quelques extraits :

« [Les Grecs] ont été ma vie et mon bonheur, Homère, Thucydide, Eschyle, Sophocle... Il est consternant de voir le sort qui leur est fait aujourd’hui dans l’enseignement. Pourtant les Grecs sont modernes, ils ont créé la démocratie. Je prépare un livre d’entretiens sur ce que les textes issus de la démocratie grecque peuvent apporter dans le débat politique actuel. (…)
Il faut se représenter Athènes comme une toute petite ville où les gens votaient sur tous les sujets, y compris les tribunaux. Ils avaient le sentiment d’avoir inventé une chose merveilleuse, ouverte à tous. Aujourd’hui cela nous paraît ahurissant, car ils excluaient les femmes, les esclaves et les étrangers. Mais ils avaient lancé l’idée. Déjà dans “l’Iliade” et “l’Odyssée” il y a des assemblées, tout le monde donne son avis. Certains rois ont des tendances libérales, comme Thésée, qui était considéré comme l’un des fondateurs de la démocratie. Ensuite, il faut citer Solon. Les Grecs, et en particulier les Athéniens, ont inventé non seulement la pratique démocratique, mais aussi le mot, les principes, les valeurs. Ils ont aussi inventé l’histoire, la tragédie, la philosophie au sens humain, la comédie... Cela a été un moment extraordinaire, l’époque classique est un véritable miracle, et nous n’avons pas fini d’expliquer ce miracle du Ve siècle, l’époque de Périclès. (…)

Avec l’âge, on revient vers Homère. Mon maître Louis Bodin, qui m’a initiée à Thucydide, me l’avait dit. Ce qui est bouleversant chez Homère, ce n’est pas le côté épique, les batailles et la gloire, c’est l’humanité, ce sont les moments de douceur, de tendresse, de chagrin, qui n’existent dans aucune autre épopée. Dans “les Roses de la solitude”, j’évoque l’épisode des chevaux qui pleurent la mort de Patrocle, et celui du cheval qui parle à Achille, une seule fois, pour lui annoncer sa mort. C’est infiniment émouvant, d’autant plus qu’il y a très peu d’épisodes miraculeux dans “l’Iliade”. La pitié a chez lui une place qui n’existe dans aucune autre épopée. (…) Les dates d’Homère correspondent aux dates des premières écritures connues, qui utilisaient un alphabet en partie emprunté à celui des Phéniciens. Cependant nous ignorons si Homère en personne a connu et pratiqué l’écriture. (…)

Je suis scandalisée par ce qui se passe. Cette semaine encore j’ai reçu une lettre d’un professeur de collège en Provence. Ils ont une classe de latin et viennent d’apprendre que les crédits ont été diminués de moitié. L’Éducation nationale est aux mains de gens qui ont des idées étroites. Ils n’ont qu’à regarder ce qui se passe hors de l’enseignement. Le monde antique passionne tout le monde. Saviez-vous qu’il existe une méthode Assimil pour apprendre le grec ancien ? La première édition a été épuisée en trois mois ! L’erreur vient de ce que l’on considère l’enseignement comme la transmission d’un savoir utile, et non comme une formation de l’esprit. Or le grec et le latin servent avant tout à cela, à la formation de l’esprit. »

[2Aimé Michel accordait lui-même une grande importance à la pensée des Grecs. Il y faisait souvent référence et avait toujours son dictionnaire Bally sous la main pour éclairer quelque point de vocabulaire. Les trois adjectifs que j’ai utilisés pour décrire Jacqueline de Romilly s’appliquent aussi à lui : la proximité intellectuelle et de caractère entre eux est évidente, et même leurs visages doux et espiègles ne sont pas sans ressemblance.

[3Il s’agit d’un passage clé. Sa lecture est facile mais l’idée qu’il exprime, pleine de pièges, exige une réflexion patiente. En effet, nous sommes si convaincu au fond de nous qu’irrationnel veut dire impossible, irréel, que sitôt cette chronique lue nous nous hâterons de l’oublier ! Il faut un effort de pensée pour investir le mot « irrationnel » d’un sens positif, non pas tant de contraire à la logique humaine qu’au-delà de cette logique. Remarquons qu’Aimé Michel se réfère ici à l’univers et non aux mathématiques. En suggérant que Dieu ne se soumet pas nécessairement à notre logique, il ne veut pas dire que, les axiomes d’Euclide supposés admis, Dieu lui-même pourrait faire qu’un triangle ait quatre côtés ! Ce qu’il a en vu ce sont les phénomènes observés dans la nature dont certains sont acceptés parce qu’ils sont « rationnels » et d’autres rejetés (ou au moins disputés) parce qu’ils sont « irrationnels ». Aimé Michel rejette cette classification qu’il juge superficielle et susceptible d’altérer profondément notre vision du monde en éliminant les faits qui ne « cadrent » pas. A ses yeux les progrès de la science se font souvent en déplaçant la frontière entre ce qu’on considère comme rationnel à une époque donnée et ce qu’on tient pour irrationnel. Un bon exemple en est fourni par la physique quantique.

[4Jean Fourastié partage également cette idée que la pensée humaine est limitée : « Nous avons trop l’habitude de considérer la pensée rationnelle comme un fruit parfait d’un esprit pur ; la science des hommes comme la science de Dieu. En réalité, la science est relative à l’homme et porte en elle les contingences de la pensée de l’homme ; fruit du cerveau de l’homme, elle souffre des servitudes qui résultent de l’unicité et de la relative simplicité du cerveau humain ; (…). La machine à connaître commande la forme de la connaissance. » (Jean Fourastié : « L’R de Garches », in Idées majeures, Gonthier, 1966, p. 184).

[5C’est une des idées fondamentales d’Aimé Michel, inséparable de sa conception de l’évolution, du prodige (n° 80, Questions aux philosophes, chronique parue ici le 16 .11.2009, également dans La clarté chapitre 24, p. 603), des ovnis (n° 110, Les ovnis et l’irrationnel, chapitre 20, p. 505), des extraterrestres (voir note c, in n° 80 Questions aux philosophes), de la nature (n° 247, Il n’y a pas de raccourci, chapitre 21, p. 529, n° 246, Les ruines d’Athènes, chapitre 16, p. 426), de la révélation (n° 388, La science et l’ultime secret des choses, chapitre 26, p. 685) et de Dieu même (n° 90, La grenouille au fond du puits, chapitre 6, p. 183).

[6Sur cet « au-delà de l’intelligence », voir la note 507 in La clarté, chronique n° 438, Vers l’homme périmé, chapitre 16, p. 446., c’est lui seul qui donne à l’homme sa singularité.

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