Chronique n° 358 parue dans F.C. – N° 1843 – 9 avril 1982

LA SCIENCE N’EFFACE PAS LE MYSTÈRE

L’animal et l’homme dans un monde qui est pensée divine

lundi 9 mars 2015

« Malheur au monde ! » [1] « Le prince de ce monde » (c’est-à-dire le diable) [2].

Le monde donc est maudit, il appartient au Diable, aux forces du mal. Mais de quel monde s’agit-il ?

« Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre » (Genèse 1, 1). Mais, d’autre part (Luc, chapitre 4) : « Le Diable lui montra en un instant tous les royaumes de la terre et lui dit : Je te donnerai toute cette puissance et la gloire de ces royaumes, car elle m’a été donnée... »

Le monde où s’agitent les forces du mal, c’est donc le monde humain, celui « des royaumes et de la gloire ». Ce ne peut être ni le ciel ni la terre, créés par Dieu. Le premier homme a péché, entraînant avec lui le monde issu de lui-même, ce que Luc appelle « les royaumes », forme quasi universelle de la société au temps de Jésus.

Il suffit, en effet, de lire l’Histoire pour y reconnaître ce que l’agnostique Taine appelait « un coupe-gorge et un mauvais lieu ». Une fois ou deux par an, pour ma part, je relis Hérodote, le père de l’Histoire qui, presque le premier, entreprit de « raconter les actions des hommes » avec un cœur naïf mais sans illusions. Ce n’est qu’une longue suite d’atrocités et de perfidies. Certes, il y a parfois un Léonidas aux Thermopyles. Mais toujours accompagné de la trahison pour le perdre [3].

Le monde lui-même, le cosmos des étoiles, des bêtes et des fleurs, est évidemment étranger au bien et au mal. Les animaux s’entredévorent, mais on sait reconnaître les hormones correspondant aux « sentiments » animaux, hormones que d’ailleurs nous partageons avec à peu près l’ensemble du monde animal. Dans le sang du prédateur à l’affût de sa proie, ou la dévorant, il n’y a que la jubilation du jeu et de l’assouvissement. Le chat ignore l’existence de la souris comme telle. Il ne connaît qu’une nourriture dont la recherche est jeu. Mais la souris ? Ne souffre-t-elle pas ? N’est-elle pas la proie du mal ? C’est vrai, le biologiste reconnaît dans la proie qui se sent perdue les sécrétions marquant chez l’homme l’angor mortis. On remplirait des livres, c’est d’ailleurs fait, avec les situations atroces sans cesse renouvelées dans la vie animale « naturelle ». Alors ? Le mal existe quand même bien dans le monde non humain ? Même lui appartient donc aussi, au moins partiellement, aux forces du mal [4].

Du psychisme animal au psychisme humain

J’abandonne, bien entendu, aux théologiens ce problème théologique, s’il existe, me bornant à quelques remarques :

– Il ne saurait exister dans le psychisme animal rien qui puisse s’appeler « idée de la mort » [5]. Le berger qui distribue des coups de bâton répand la terreur dans son troupeau qui, bientôt, le fuit aussitôt qu’il le voit. Celui qui, au contraire, caresse ses moutons et leur donne du sel à lécher peut indéfiniment égorger chaque jour un ou deux d’entre eux sous les yeux des autres sans éveiller chez ceux-ci aucune trace d’émotion, s’il le fait « proprement », sans brutalité apparente.

– Presque tous les animaux déploient des ruses incroyables pour survivre et accomplissent des actes héroïques et touchants à nos yeux pour sauver leur progéniture. Par exemple, nombreuses sont les espèces où les parents attirent sur eux l’attention du prédateur pour sauver leurs petits au péril de leur vie. Mais les mêmes espèces (et d’autres) tuent impitoyablement ces mêmes petits si le programme de défense héroïque ne se présente pas dans l’ordre programmé, par exemple si le petit n’est pas là où il devrait être au moment voulu. Les sentiments sont chose bien réelle chez l’animal, peut-être tout autant que chez l’homme. Mais il faut se garder de les interpréter par les nôtres. Il y a là des difficultés dont seule une familiarité et une étude approfondies permettent d’entrevoir les complications. Pour un peu comprendre ces difficultés du psychisme animal quand il n’est pas trop éloigné du nôtre (a), il faut penser, autant que cela se peut, à nos activités semi-conscientes, comme la respiration. Difficile, en vérité, car ces activités sont perturbées aussitôt qu’on y pense. Mais en cela elles nous donnent une vague idée du passage du psychisme animal au psychisme humain [6].

Apprendre à connaître la Création...

Ces quelques observations, empruntées aux immenses investigations de la psychologie animale, suffisent peut-être à nous faire entrevoir les erreurs où nous fourvoie immanquablement toute idée simpliste sur ce sujet. En particulier, il n’est pas possible d’introduire dans une réflexion sur le monde animal non perturbé par l’homme nos idées de bien et de mal, fruits amers de l’arbre interdit. L’homme est malheureusement capable d’introduire le mal partout où s’exerce son action [7]. C’est là notre destinée singulière dans un monde qui, en lui-même, est pensée divine. Loin de moi la pensée de résoudre le problème du mal, éternel tourment de notre espèce. Le mathématicien anglais I. J. Gould, du reste aussi agnostique que Taine à ce que j’en sais, dit que l’enfer existe et que nous y sommes, perle d’humour anglais d’une extravagance voulue, non indigne de réflexion et tout à l’opposé de ce que je crois. Le mystère du mal passe l’esprit de l’homme, mais je crois qu’un univers voué d’aussi loin qu’on le voit dans le passé à l’enfantement de l’esprit est Pensée d’un Infini Esprit. Je crois que la vérité est notre amie, à nous autres croyants.

À ce propos, j’ai reçu aussi quelques lettres dont les auteurs considèrent toute avancée de la connaissance comme extorquée à la puissance et à l’action de Dieu. Ces lecteurs portent encore en eux les blessures du plus incompréhensible des combats qui prétendit faire de la vérité une arme contre la foi. Il est vrai que ce combat fut voulu tel jadis par des hommes qui se proclamaient volontiers adversaires de la foi, comme si la foi eût été un système philosophique ! Lisons les Évangiles. Quand Jésus veut susciter l’acte de foi, il ne demande pas : « Crois-tu que ceci ou que cela », mais « Crois-tu ? » ou « Crois-tu en moi ? ». Si l’on regarde bien, on voit même qu’il demande si l’on croit avant que les textes sacrés ne rapportent aucun enseignement : c’est bien en Lui qu’il faut croire d’abord.

Mais revenons à la nature de la connaissance et à la connaissance de la nature. Qu’est-ce donc qu’apprendre à connaître la Création divine ? Est-ce effacer peu à peu le mystère des choses ? Voilà ce que réfute la science à mesure qu’elle avance. Jamais le mystère d’être ne fut plus aveuglant, jamais plus signifiant. Il y a moins d’un siècle encore, on rêvait de tout expliquer par la « matière », et voilà que sous le regard des physiciens la matière a disparu. Mieux encore, les physiciens affirment qu’il n’y a pas de cosmos concevable sans pensée. Tout sombrerait dans le néant, ou plutôt rien n’eût jamais été s’il n’y avait une conscience de ce qui est (b). Mais où était cette conscience quand encore « la terre était déserte » ? Il en fallait une pour que les choses fussent, disent les physiciens.

Où ? Nous avons lu au début de cet article le verset du chapitre 1 de la Genèse. Eh bien, lisons tout simplement le verset 2 :

« La terre était informe et vide, les ténèbres à la surface de l’abîme, et l’Esprit de Dieu flottait sur les eaux. »

Aimé MICHEL

(a) L’abîme est le plus souvent infranchissable : que sont les « sentiments » d’une araignée ?

(b) Lecture recommandée et dont je reparlerai : Un atome de sagesse, par Bernard d’Espagnat (Éd. Le Seuil, 1982). D’Espagnat est physicien à l’Université d’Orsay [8].

Chronique n° 358 parue dans F.C. – N° 1843 – 9 avril 1982


Notes de Jean-Pierre ROSPARS du 9 mars 2015


[1« Malheur au monde à cause des scandales » (Matthieu, 18, 7). Claude Tresmontant traduit ce passage : « Hoï au monde de la durée présente à cause des obstacles sur lesquels on bute et qui font tomber ! Car il est nécessaire que les obstacles arrivent, mais cependant hoï à l’homme par la main de qui l’obstacle arrive ». Il précise : « La traduction française habituelle scandale n’est pas une traduction mais une transcription en caractères français d’un mot grec [skandalon], qui traduit un mot hébreu [mikschôl], qui avait un sens précis (…), buter avec le pied contre un obstacle. » (C. Tresmontant, Évangile de Luc, O.E.I.L, Paris, 1987, p. 539).

[2L’expression « le prince de ce monde » est utilisée dans l’Évangile de Jean (chap. 12, v. 31) : « c’est maintenant que le prince de ce monde va être jeté dehors ». On peut la comprendre par référence à la déclaration du diable dans Luc (chap. 4, v. 6 que cite Aimé Michel) : « la gloire de ces royaumes (…) m’a été remise et je la donne à qui je veux »

Cet autre mot « diable » provient directement du grec diabolos qui signifie « celui qui divise ». Dans la Septante, la traduction en grec de l’Ancien Testament, il traduit le mot hébreu Satan qui signifie « l’adversaire » ou « l’accusateur ». À l’origine c’est un nom commun (« le satan ») qui ne commença à être utilisé comme nom propre qu’après l’exil à Babylone.

[3« Hérodote d’Halicarnasse présente ici les résultats de son enquête, afin que le temps n’abolisse pas les travaux des hommes et que les grands exploits accomplis soit par les Grecs, soit par les Barbares, ne tombent pas dans l’oubli ». Première phrase de L’Enquête (trad. A. Barguet, La Pléiade, Gallimard, 1964).

Sur Léonidas aux Thermopyles voir la note 4 de la chronique n° 261, Propos d’almanach, ou quel temps fera-t-il demain ? – Les vrais grands événements de l’Histoire ne sont pas politiques (04.03.2013).

Sur un autre épisode célèbre des guerres médiques raconté par Hérodote, celui où Xerxès fait fouetter la mer, voir la chronique n° 257 ci-dessous.

[4Le mal antérieur à l’homme, le « mal fossile », a hanté la pensée d’Aimé Michel. Il est l’objet d’une longue lettre à François Mauriac dont nous avons déjà parlé dans la note 8 de la chronique n° 257, Le dieu des savants – Les horreurs de la nature et la loi morale dans un univers animé par une pensée (25.02.2013).

[5L’idée du futur lointain et celle de la mort sont sans doute absentes du psychisme animal mais cela ne signifie pas l’absence de réactions émotives de certains animaux face à la mort. Dans son livre Elephant Memories Cynthia Moss décrit ainsi le comportement des éléphants, dont elle est spécialiste, en présence du cadavre de l’un des leurs :

« Ils se tenaient autour du corps de Tina et le touchaient délicatement. (…) Le terrain était rocailleux, le sol trempé ; il n’y avait pas de terre meuble mais ils ont essayé de creuser ; (…) après avoir réussi à en ramener un peu, ils l’ont répandue sur le corps. Trista, Tia et quelques autres s’en allèrent casser des branches dans les broussailles avoisinantes et revinrent les déposer sur le cadavre. (…) À la tombée du jour, ils avaient presque entièrement ensevelie sous la terre et les branchages. Ils l’ont alors veillée une grande partie de la nuit et ce n’est qu’à l’approche de l’aube qu’ils se sont résolus à partir. » (Cité par Mark Bekoff, Les émotions des animaux, trad. N. Waquet, Rivages poche Petite bibliothèque, Payot, Paris, 2013, pp. 122-124).

[6Aimé Michel a beaucoup réfléchi à ces questions et il en a tiré un grand nombre d’articles dans des revues comme La vie des bêtes et Atlas. Il a insisté sur les particularités et limitations des animaux (par exemple dans la chronique n° 90, La grenouille au fond du puits – Les bêtes et les hommes sont assujettis aux limitations de leur cerveau, 31.08.2011) et a souvent mis en garde contre les risques de l’anthropomorphisme (comme ici). Pourtant il a toujours tenu fermement à la réalité de la souffrance animale (chronique n° 10, Le coup de pied de Malebranche, 15.04.2009). Il s’est ainsi fait l’interprète et le porte-parole d’une petite frange de scientifiques.

L’accumulation des observations a largement confirmé, étendu et popularisé ces idées. Comme l’écrit la célèbre éthologiste Jane Goodal dans l’avant-propos du livre de Mark Beloff mentionné ci-dessus : « À la fin des années soixante, de plus en plus de biologistes ont abordé ce domaine [le comportement des animaux dans la nature] pour entamer des études à long terme sur toutes sortes d’espèces animales : les primates, les singes, les éléphants, les baleines, les dauphins, les loups, etc. Ces études ont clairement montré que le comportement animal est bien plus complexe que ce que la science occidentale avait reconnu au départ. Nous avions la preuve de plus en plus irréfutable de ne pas être seuls dans l’univers, de ne pas être les seules créatures douées d’un esprit apte à résoudre des problèmes, capables d’aimer et de haïr, d’éprouver de la joie et du chagrin, de la peur et du désespoir. Nous ne sommes certainement pas les seuls animaux à connaître la douleur et la peine. (…) Il est probable que l’expérience de la peur chez un singe, un chien ou un cochon est sensiblement la même que chez un être humain. (…) Plus les gens comprendront que les animaux – spécialement les mammifères doués d’un cerveau complexe – ont une vie affective développée et, surtout, qu’ils sont sujets à la souffrance aussi bien mentale que physique, plus vite nous pourrons réformer les abus dont des millions d’animaux font l’objet. »

[7Dans sa « trilogie cosmique », notamment le second volume Voyage à Vénus, C.S. Lewis offre une illustration littéraire saisissante d’une nature paradisiaque telle que sortie des mains du Créateur sur laquelle l’arrivée de l’homme fait peser une terrible menace. Ce roman de théologie-fiction a pu inspirer en partie le film Avatar de James Cameron. Sur C.S. Lewis, voir les chroniques n° 24, La quarantaine des dieux (3.5.2010), n° 165, Des signes dans le ciel – Pourquoi les étoiles sont-elles inaccessibles à l’homme ? (26.11.2012), n° 262, « Miaou » et tout est dit ? – Ce monde mystérieux et cruel vient de l’amour et y retourne (8.4.2013) et n° 233, Éloge de Lucky Luke – Il y a folie à vouloir tout expliquer dans le cadre du peu qu’on sait (15.12.2014).

[8Je comprends qu’Aimé Michel recommande ce petit livre (194 pages) de l’illustre physicien théoricien Bernard d’Espagnat ; ce qui me surprend c’est qu’il n’ait pas tenu sa promesse d’en reparler, à moins bien sûr que la chronique correspondante n’ait échappé à mon attention ! En effet, Un atome de sagesse. Propos d’un physicien sur le réel voilé… a toutes les qualités propre à retenir son attention ainsi que celle de ses lecteurs. C’est un livre de réflexions sur les fondements de la physique, sur la réalité derrière les choses (que l’auteur désigne d’un mot plus court : l’Être), sur ses rapports avec l’esprit, sur la raison et ses limites, sur l’impermanence des théories, sur Dieu, les religions, sur tout ce qui peut mériter les méditations d’un esprit profond, non conformiste, critique, formé à la dure école de la physique quantique mais qui n’hésite pas à sortir de son pré carré pour faire œuvre d’épistémologue, de philosophe, de métaphysicien, de moraliste.

Certes c’est un livre exigeant mais sans obscurité, sans artifices, sans chaînes de déductions, formé de fragments courts (rares sont ceux qui dépassent deux pages), organisés en dix chapitres plus ou moins classés par sujet. Le lecteur d’Aimé Michel ne sera pas trop dépaysé par cette « logique intuitive » de l’ordonnance des fragments. Et pas seulement, car il existe un accord de fond, de méthode et d’esprit entre les idées défendues par d’Espagnat et celles d’Aimé Michel telles qu’elles s’expriment dans les présentes chroniques et d’autres articles. Leurs pensées, chacune avec son style et ses compétences propres, se soutiennent mutuellement, se complètent, se corrigent parfois. Elles se nourrissent de l’actualité sans en dépendre si bien que le passage des ans ne les affecte guère. Je ne connais pas de livres plus récents qui pourraient se substituer à cet Atome de sagesse.

Au début de son ouvrage, Bernard d’Espagnat précise comment il entend être lu : « Les “penseurs”, écrit-il, n’hésitent jamais à affirmer leurs opinions car ils ne savent pas qu’il ne s’agit que d’opinions. Ils y voient des certitudes. L’homme de science hésite davantage à exprimer des thèses dont ses critères habituels lui prouvent qu’elles ne sont que des opinions. Même si ces opinions lui semblent raisonnables. Pourtant, bien qu’étant un homme de science, je revendique le droit d’énoncer, comme tout un chacun, des opinions raisonnées. Si je ne les pare pas ici du nom pompeux de certitudes il ne faut pas m’en faire grief. Je demande même qu’on m’en sache gré. » (p. 15). On aimerait trouver plus souvent l’expression de cette ferme modestie ; je la reprendrai volontiers à mon compte pour ces notes et je suis persuadé qu’Aimé Michel aurait fait de même.

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