Chronique n° 71 parue initialement dans France Catholique – N° 1 309 – 14 janvier 1972

LA SCIENCE DES RÊVES (*)

lundi 28 mars 2011

Quand, en France, on dit « science des rêves », l’écho répond « Freud » [1]. Or, la science des rêves est née en 1953, quatorze ans après la mort de Freud, et ce dernier n’y est pour rien. Les trois initiateurs ont nom Kleitman, Aserinsky et Dement. Ce sont tous trois des neurophysiologistes américains, quoique Kleitman, le maître des deux autres, soit né en Russie et ait fait une partie de ses études à Paris. [2]

Répétons-le une fois de plus : nous appelons science dans nos chroniques une méthode d’investigation permettant d’établir des prévisions calculées, c’est-à-dire chiffrées, prévisions que l’expérience vient confirmer ou infirmer. Il n’existe aucune science qui ne réponde à cette définition.
En 1953, donc, Kleitman enseignait la physiologie à l’Université de Chicago. Il avait alors cinquante-huit ans et cherchait obstinément depuis sa jeunesse une approche expérimentale à l’étude des rêves. Cette approche s’était toujours dérobée, malgré d’innombrables expériences, dont certaines, très pénibles, faites sur lui-même.

Les étudiants et les nouveau-nés

Une de ces expériences, qui datait de 1938, lui avait pourtant suggéré une piste : il avait remarqué, en campant plus d’un mois avec un de ses étudiants dans les ténèbres de la fameuse caverne du Mammouth, dans le Kentucky, que les rythmes veille-sommeil peuvent être modifiés d’autant plus facilement que l’on est plus jeune. Dans la caverne, son élève Richardson, qui n’avait guère plus de vingt ans, s’adaptait sans peine à vivre des journées de vingt-huit heures. Lui, Kleitman, ne pouvait pas. [3] Cela l’amena à réfléchir sur un fait très banal, observé depuis toujours et devenu par là intellectuellement invisible : à savoir que les nouveau-nés dorment presque tout le temps, les bébés beaucoup, les enfants moins que les bébés, et qu’en définitive la veille semble être une acquisition positive de notre maturation.

Ces réflexions l’amenèrent à étudier le sommeil des bébés. Dans son laboratoire de l’Université de Chicago, il en eut toujours un certain nombre sur lesquels lui et ses étudiants, transformés en nourrices, veillaient tendrement.

Un soir de l’été 1953, un de ces étudiants, Aserinsky, fit une très anodine remarque en regardant dormir un bébé ; parfois, les globes oculaires bougeaient derrière les paupières closes. Ces mouvements étaient rapide, comme quand on suit des yeux un spectacle animé. Aserinsky parla à son maître de cette observation, vieille elle aussi comme le monde, elle aussi donc devenue intellectuellement invisible, et dans la discussion jaillit l’idée qui allait donner la clé des songes depuis toujours cherchée en vain : si le bébé suit son rêve des yeux, pourquoi n’en serait-il pas de même de l’adulte ? [4]

De ce jour, le laboratoire de Kleitman fut absorbé par un travail singulier. Tout le monde ou presque y passait la journée entière. Et pendant que la moitié de ces messieurs en blouse blanche dormaient le sommeil du juste, l’autre moitié les regardaient attentivement dormir. Les découvertes alors se succédèrent rapidement. D’abord, on constata qu’en effet, les adultes aussi agitaient fréquemment leurs yeux en dormant. Mais surtout en arrachant impitoyablement au sommeil le dormeur dont les yeux s’agitaient, on eut la confirmation que, toujours, il était en train de rêver. Si on l’éveillait quand ses yeux étaient immobiles, il ne rêvait pas : Aserinsky avait découvert la première concomitance physique du rêve ! [5]

Mais si les yeux s’agitaient, il devait donc y avoir dans l’encéphale quelque activité électrique elle aussi concomitante. Passons sur les détails, que j’ai rapportés ailleurs (a) [6]

. Un autre élève de Kleitman, Dement, entreprit l’étude statistique de kilomètres d’enregistrements électroencéphalographiques, et tout un domaine jusque-là insoupçonné de notre vie mentale fut en quelques mois mis au jour. Résumons-les :

1. L’immense majorité de nos rêves nous demeure inconnue, car nous n’en gardons aucun souvenir ; alors que le dormeur réveillé au moment des mouvements oculaires déclare qu’il était en train de rêver, quinze fois sur seize en moyenne il affirmera n’avoir pas rêvé de la nuit si on le laisse dormir, bien que ses yeux se soient maintes fois agités.

2. Les statistiques nous apprennent que 2% environ des hommes et des femmes croient n’avoir jamais rêvé de leur vie et ignorent par conséquent ce que signifie le mot « rêve » ; Kleitman a découvert que a) ces prétendus non-rêveurs ont eux aussi les mouvements typiques des yeux, et que b) si on les réveille à ce moment, ils avouent avec stupeur qu’ils étaient en train de rêver : les non-rêveurs sont tout simplement des dormeurs qui s’éveillent toujours entre deux rêves.

3. Le sommeil quotidien de l’homme obéit à un cycle de quatre-vingt-dix minutes : toutes les quatre-vingt-dix minutes ; tout homme qui dort se met à rêver ; un homme qui dort huit heures rêve cinq fois ; la durée des cinq rêves successifs ne cesse de croître : le premier dure en moyenne neuf minutes, le deuxième dix-neuf, le troisième vingt-quatre, le quatrième vingt-huit et le cinquième dépasse souvent la demi-heure.

Deux heures chaque nuit

Notons déjà quelques illusions dissipées par ces découvertes. D’abord, sur la durée de nos rêves nocturnes. Une ancienne tradition affirmait que les rêves sont très brefs [7] : ce sont nos souvenirs qui nous trompent en nous cachant l’essentiel. En fait, nous rêvons en moyenne près de deux heures chaque nuit. Deuxième illusion, conséquence de la première : la croyance que le rêve peut révéler notre inconscient. Il le révélerait peut-être si nous en gardions le souvenir. Mais ce n’est pas le cas. Notre souvenir ne couvre qu’un pourcentage minime de nos rêves réels, et nous ne savons pas encore ce qui différencie les rêves dont nous nous souvenons des autres. Reconstruire notre inconscient – et à plus forte raison notre personnalité entière – à travers les rêves dont nous nous souvenons, c’est faire comme le touriste débarquant en Angleterre et notant, au vu d’une Nigérienne aperçue sur le quai, que les Anglaises sont de race noire.

Ces expériences princeps ont depuis lors été refaites dans le monde entier et leurs résultats confirmés et précisés. Elles en ont provoqué une foule d’autres dont les résultats sont encore plus surprenants. Les laboratoires où l’on étudie le sommeil et le rêve se comptent maintenant par dizaines et les savants qui y travaillent par centaines. L’un des plus éminents est le professeur Jouvet, de la Faculté de médecine de Lyon, auteur de découvertes que nous examinerons dans une prochaine chronique.

Aimé MICHEL

(a) Aimé Michel : Le Mystère des rêves (Editions Planète-Denoël, 1965.) [8]

Les Notes de (1) à (7) sont de Jean-Pierre Rospars

(*) Chronique n° 71 parue initialement dans France Catholique – N° 1 309 – 14 janvier 1972. Annoncée la semaine précédente, cette chronique est la première d’une série de cinq que nous publierons ici à la suite au cours des prochaines semaines.


[1La science des rêves est une des traductions du titre de l’ouvrage le plus célèbre de Sigmund Freud. En fait c’est une mauvaise traduction Traumdeutung, le titre originel du livre. « A l’époque, explique Henri Ellenberger, le mot de Traumdeutung désignait l’interprétation populaire des rêves par des diseuses de bonne aventure. Pour des savants contemporains, le titre même de Traumdeutung avait donc quelque chose de déplacé et de choquant » qui évoquait l’astrologie (Sterndeuterei) (Histoire de la découverte de l’inconscient, Fayard, Paris, p. 475).

Cet ouvrage capital paraît en 1900. Freud, qui a 44 ans, vient de sortir de la « maladie créatrice » qui le ronge depuis 1894. « Tout au long de sa maladie, écrit Ellenberger, le sujet est obsédé par une préoccupation dominante, qu’il laisse parfois apparaître mais qu’il cache souvent, et par la recherche d’une chose ou d’une idée qui lui importent par-dessus tout et qu’il ne perd jamais de vue. (…) La terminaison est souvent rapide, marquée par une phase d’exaltation et de joie de vivre. (…) Le sujet a la conviction d’avoir fait une découverte intellectuelle ou spirituelle, d’avoir découvert un monde nouveau que le reste de sa vie suffirait à peine à explorer. (…) Dans le cas de Freud, c’était la découverte de la méthode psychanalytique et d’une nouvelle théorie de l’esprit dont le premier témoignage se trouvait dans son Interprétation des rêves » (op. cit., pp. 470-473). « Freud a toujours considéré L’interprétation des rêves comme son ouvrage capital, et il est certain que c’est un livre extraordinaire. » (p. 473) ; « son titre provocateur et son épigraphe, sa haute qualité littéraire, ses relations étroites avec la vie privée et la personnalité de Freud, ses allusions humoristiques à la vie viennoise de l’époque, tout cela concourut à l’effet que ce livre produisit. Certains critiquèrent ce qui leur paraissait un manque de rigueur. Pour d’autres, le livre fut une révélation bouleversante qui imprima un cours nouveau à leur vie. » (p. 476). Comme on le verra à la fin de cette série de chroniques consacrées au rêve, Aimé Michel, toujours prompt à critiquer la psychanalyse, ne nie nullement le génie littéraire de Freud mais il en conteste le caractère scientifique.

[2Les textes que j’ai pu consulter sont avares de détail sur la vie de Nathaniel Kleitman. Né en 1892 en Russie, il travaille à Paris avec Henri Piéron sur l’établissement de la sensation lumineuse (leur article paraît en 1924 dans L’année psychologique, tome XXV, p. 34). Il commence ses expériences de privation de sommeil en 1922 à l’université de Chicago. Aimé Michel le décrit ainsi : « un petit homme grêle, courtois, parlant d’une voix douce, mais animé d’une volonté, d’une patience et d’une ingéniosité sans limites. » (Le mystère des rêves, op. cit., p. 45). En 1939 il fait paraître un livre de 650 pages, Sleep and Wakefullness (Le sommeil et la veille, University of Chicago Press, réédité en 1963) en huit parties ; la dernière partie divisée en quatre chapitres traite des théories du sommeil (neurale, humorale, des centres du sommeil et évolutive) ; l’auteur les rejette toutes. Par la suite il travaille avec ses jeunes élèves Eugene Aserinsky puis William Dement. Le second surtout poursuit une brillante carrière. Aimé Michel commente « On pourrait croire, à voir le nom de Kleitman presque régulièrement associé à celui de l’un ou l’autre de ses élèves, que le rôle du maître fut peut-être, dans l’histoire des découvertes rapportées ici, moins celui d’un novateur que d’un révélateur de personnalités. Mais les savants français qui l’ont vu travailler disent tous leur admiration pour ce chercheur aussi modeste qu’éminent. Contrairement à ce qui se passe dans trop de laboratoires, Kleitman ne se croit nullement déshonoré de signer des publications capitales avec de tout jeunes gens, même quand l’ordre alphabétique donne au maître le dernier rang. » (p. 62). (Ajoutons que l’ordre alphabétique n’est pas seul en cause car une tradition, peut-être venue d’Amérique, en biologie tout au moins, veut que le « patron » signe en dernier). « Ses travaux, écrit Claude Debru, tous fondamentaux, sont de pure description. Ils montrent à quel point l’observation précise des phénomènes peut être révélatrice, novatrice, à quel point la découverte d’un phénomène insoupçonné peut être porteuse de révolutions futures. » (Neurophilosophie du rêve, Hermann, Paris, 1990, p. 42).

[3L’étude du sommeil a longtemps posé des problèmes insurmontables car il était pratiquement impossible de ne pas réveiller le dormeur dont on voulait étudier le sommeil ! Ce sont la découverte de l’électro-encéphalographie par l’Allemand Hans Berger en 1927 et celle des mouvements oculaires rapides par Aserinsky et Kleitman en 1952 qui ont permis à l’étude scientifique de progresser. Cependant on avait acquis auparavant des connaissances précieuses par des recherches sur la privation de sommeil (Kleitman fit plusieurs expérience de ce genre et réussit à battre des records du monde en restant éveillé jusqu’à 180 heures d’affilée) et sur le rôle des rythmes jour-nuit. C’est dans ce but qu’il s’enferma avec son élève Bruce Richardson dans la grotte du Mammouth. Ils y passèrent 32 jours du 4 juin au 6 juillet 1938, coupés du monde, dans une salle humide et glacée. Richardson (la vingtaine) acquit très vite le rythme artificiel de 28 heures mais pas Kleitman (43 ans). « J’étais trop vieux pour m’adapter, écrit-il en substance. Mon corps opposait une résistance opiniâtre au changement. Il ne voulait ni s’endormir le “soir” ni se réveiller le “matin”. » (Le mystère des rêves, p. 49). De nombreuses autres expériences de ce genre ont été faites, notamment celles de Michel Siffre en France en 1962 et en 1999.

Aimé Michel commence par replacer le problème dans son cadre cosmique, à relier notre vie mentale aux conditions astronomiques. « La Terre, notre planète, reçoit chaleur et vie d’une seule étoile : le Soleil. Alors que la moitié environ des autres étoiles sont engagées dans des couples ou des groupes plus nombreux, la nôtre n’a de compagnes que ses planètes. C’est à cette circonstance particulière que nous devons de passer la moitié de notre vie dans les ténèbres et, avec nous, tous les autres êtres vivants terrestres. Il est probable que les étoiles multiples ont, elles aussi, des planètes, comme le Soleil. Mais s’il en est ainsi, ces planètes ne connaissent pas l’éternelle alternance du jour et de la nuit. Pour elles, quand un Soleil se couche, un autre peut se lever. (…) Les mécanismes fondamentaux de notre vie mentale ne seraient pas ce qu’ils sont si, comme notre plus proche voisine, Alpha du Centaure, par exemple, notre Soleil tournoyait dans l’espace avec deux compagnons autour d’un centre de gravité commun. » (op. cit., p. 31). Plus loin, A. Michel poursuit dans la même veine à la fois factuelle et imaginative : « Sans les cycles astronomiques du jour et de la nuit (et peut-être d’autres phénomènes astronomiques périodiques plus subtils), il n’est pas certain que nous distinguerions dans notre vie mentale subjective les trois états de veille, de rêve et de sommeil profond. Inversement, d’ailleurs, il n’est pas impossible qu’en d’autres régions de l’univers où la vie pensante subit des cycles plus complexes que celui du jour et de la nuit, ce que nous appelons la veille ait fait l’objet d’une différenciation supplémentaire, et que, par exemple, les deux types d’activité que l’on qualifie respectivement d’émotionnel et de rationnel ne soient plus vécus simultanément comme c’est pour nous le cas. Dans une telle région (purement hypothétique) de l’univers, les êtres pensants raisonneraient à certaines “heures” et souffriraient (ou jouiraient) à d’autres. Il ne s’agit là, encore une fois, que d’une hypothèse destinée à faire sentir combien nos divers niveaux de conscience sont assujettis aux conditions cosmiques au sein desquelles la vie à évolué jusqu’à nous et où notre vie mentale a pris la forme que nous lui connaissons. Cette forme nous apparaît comme allant de soi : en réalité, il n’en est rien. » (op. cit., p. 40).

[4Aimé Michel fournit des précisions sur les circonstances des découvertes qu’il relate qui ne se trouvent pratiquement jamais dans les articles scientifiques eux-mêmes, ni même dans la plupart des livres publiés depuis. Je me demandais d’où venait son information quand je suis tombé sur une note de son livre où il éclaire cette petite énigme : c’est, écrit-il, au livre d’Edwin Diamond, The Science of Dreams, qu’il est « redevable d’une bonne part des détails humains rapportés ici » (p. 75). Une autre part de ces détails provient peut-être d’entretiens qu’il a pu avoir avec Michel Jouvet et ses collaborateurs à Lyon.

Quoi qu’il en soit, William Dement donne une version un peu différente de la découverte des mouvements oculaires rapides où il n’est pas question de bébés : « En 1952, le Dr Kleitman s’intéressa aux lents mouvements de rotation des yeux qui accompagnent l’endormissement ; aussi, afin de déterminer s’ils étaient en rapport avec la profondeur ou la qualité du sommeil, décida-t-il de les faire observer toute une nuit. Il chargea Eugène Aserinsky, l’un de ses étudiants diplômé du département de physiologie, de surveiller les mouvements oculaires d’un dormeur. Peu après le début du sommeil, le jeune homme nota une toute nouvelle sorte de mouvements oculaires. Durant certaines périodes de la nuit, derrière leurs paupières baissées, les yeux se mettent à osciller furieusement dans toutes les directions. Durant ces phases inattendues, le mouvement des yeux différait d’une manière stupéfiante des mouvements habituels, lents et pendulaires qui étaient l’objet initial de l’étude. » (Dormir, rêver, Seuil, Paris, 1981, p. 46). Cette grande découverte a fait l’objet de deux articles signés E. Aserinsky et N. Kleitman : Regularly occurring periods of eye motility, and concomitant phenomena, during sleep, Science 118 : 273-274 (1953) et Two types of ocular motility occurring in sleep, Journal of Applied Physiology, 8 : 1-10 et 11-18 (1955). Mais selon Michel Jouvet cette découverte fut bien faite sur des enfants (Le sommeil et le rêve, Odile Jacob, Paris, 1992, p. 43).

[5Michael Dement fait bien comprendre en quoi cette découverte des mouvements oculaires rapides fut inattendue donc importante : « Il est difficile de comprendre aujourd’hui combien nous étions sceptiques. Ces mouvements des yeux, en tous points semblables à ceux de l’état de veille, n’avaient pour nous absolument aucun rapport avec le sommeil. A cette époque en effet, celui-ci était conçu comme un état de dépression neurale ou d’inhibition – de quiétude, de repos. Ce n’était en tout cas pas un état dans lequel le cerveau pouvait engendrer ces mouvements oculaires extrêmement bien coordonnés, souvent plus rapides et plus vifs que ceux exécutés par des sujets éveillés. Ceci fut la percée – la découverte qui fit passer le cours de la recherche sur le sommeil d’une enquête relativement paisible à un effort intense et passionnant poursuivi avec détermination dans les laboratoires et des cliniques du monde entier. Rien n’est plus stimulant pour un chercheur que de faire des découvertes en tous points différentes de celles auxquelles il s’était attendu. » (Dormir, rêver, op. cit., pp. 46-47). Il ne faut jamais l’oublier : nos préjugés sont l’un des pires obstacles à notre compréhension du monde. En matière de sommeil et de rêve (comme en tout autre domaine) les préjugés sont légions. Ainsi « le “sens commun” nous enseigne que le sommeil résulte de la fatigue, et la fatigue de l’activité ; mais cette relation entre sommeil et efforts physiques a été démentie par l’observation des grabataires cloués au lit vingt-quatre heures sur vingt-quatre et dont il ressort qu’ils ne dorment pas tellement moins que les autres. » (op. cit., p. 33)

[6Le mystère des rêves est un livre en deux parties. La première en cinq chapitre, précédée d’une préface, est intitulée « Naissance de la science des rêves ». Écrite par Aimé Michel sa matière correspond en gros aux présentes chroniques. La seconde partie intitulée « Le dossier fantastique du rêve », également en 5 chapitres, est la traduction d’un livre allemand écrit par Wilhelm Moufang et William O. Stevens. Elle présente de nombreux exemples bien documentés de rêves inspirés, symboliques, télépathiques, prémonitoires, doubles etc. L’ouvrage s’achève par une réflexion d’Aimé Michel « Entre le possible et l’improbable » où il tente de répondre à la question « qu’est-ce donc que le rêve ? Quel est son rôle, quelle est sa place dans l’organisation du monde vivant et du monde pensant ? ». Ce Mystère des rêves paru en 1965 est, à ma connaissance, le premier livre de vulgarisation en langue française consacré à la science des rêves, alors toute nouvelle puisqu’elle est née en 1953. Aimé Michel fut, comme à son habitude, très prompt à en percevoir l’importance. Il fut aussi l’un des premiers, sinon le premier, a faire connaître les recherches du Pr. Michel Jouvet à un large public.

[7Ce fameux rêve de « Maury guillotiné » est rapporté par le grand érudit Louis-Ferdinand Alfred Maury (1817-1892), professeur au Collège de France, dans son livre célèbre Le sommeil et les rêves (1861, 4e éditions 1878). Maury rêve de la Terreur, comparaît devant un tribunal révolutionnaire, est jugé et condamné à mort. Il est conduit en charrette à l’échafaud, lié à la planche, « le couperet tombe ; je sens ma tête se séparer de mon tronc, je m’éveille en proie à la plus vive angoisse, et je me sens sur le cou la flèche de mon lit qui s’était subitement détachée, et était tombée sur mes vertèbres cervicales, à la façon du couteau d’une guillotine. Cela avait eu lieu à l’instant, ainsi que ma mère me le confirma, et cependant c’était cette sensation externe que j’avais prise (…) pour point de départ d’un rêve où tant de faits s’étaient succédé. Au moment où j’avais été frappé, le souvenir de la redoutable machine, dont la flèche de mon lit représentait si bien l’effet, avait éveillé toutes les images d’une époque dont la guillotine a été le symbole. »

Cette interprétation d’un temps accéléré dans le rêve est fort incertaine. Pour Dement il s’agit d’un « mythe » (op. cit., p. 75) qui résulte d’une coïncidence : Maury avait commencé à rêver de la Terreur bien avant la chute du chevet de son lit. Jouvet note en outre que ce rêve souvent cité est « apocryphe car il fut écrit plus de cinquante ans après » (Le sommeil et le rêve, op. cit., p. 67 ; si Jouvet a raison, le rêve n’est rapporté que dans l’édition de 1878 et Maury aurait eu moins d’une dizaine d’années lorsqu’il fit son rêve ; mais pour Claude Debru le décalage est de dix ans seulement, op. cit., p. 36). Le neurobiologiste Jean-Pol Tassin pense quant à lui que le rêve ne dure que quelques secondes. Le rêve se formerait au moment du réveil par la brusque libération de neuromédiateurs bloqués pendant le sommeil paradoxal, ce qui « ferait brusquement basculer le fonctionnement cérébral d’un mode analogique très rapide, non accessible à la conscience, à un mode cognitif plus lent, permettant la construction du rêve (L. Schalchli : Les rêves, « La Recherche » n° 376, juin 2004). Cette interprétation est en contradiction avec les expériences de Dement qui montrent une bonne corrélation entre la durée (connue) du sommeil paradoxal et l’estimation de la durée du rêve fondée sur le récit du sujet qu’on vient de réveiller, ainsi que sur les cas d’incorporation au rêve d’un stimulus (un jet d’eau froide) provoqué par l’expérimentateur.

[8La date imprimée était 1968. Elle résulte probablement d’une erreur de transcription car le livre a été imprimé en août 1965. Je l’ai donc corrigée.

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