Chronique n° 74 parue initialement dans France Catholique – N° 1311 – 28 janvier 1972

LA MORT ET LE RÊVE (*)

La science des rêves – 3

mercredi 13 avril 2011

Les expériences de l’Américain William Dement montrent que l’on dort surtout pour rêver (a) [1] . Un dormeur que l’on empêche de rêver se sent tout de suite très malheureux. Au bout de trois jours, il commence d’être très fatigué. Au bout de quatre à cinq jours, il est pris d’hallucinations même pendant la veille et trouve l’épreuve insupportable.

A quoi cela aboutirait-il si cependant, on poursuivait cette expérience ?

Mais les animaux rêvent-ils ?

Quand les hommes ont des idées d’expériences trop cruelles pour avoir le courage de se les imposer à eux-mêmes, cela finit toujours de la même façon : ils font ces expériences sur les animaux. Mais les animaux rêvent-ils ?

L’observation banale, quotidienne, nous invite à répondre oui. Qui n’a vu le chien endormi esquisser le jappement, la course, la bataille ? Mais l’observation banale ne constitue pas une preuve scientifique. La preuve ne peut venir que d’une expérience donnant un résultat certain.

Cette expérience, c’est encore Dement qui la fit. En 1958, ayant coiffé un chat des électrodes de l’électroencéphalographe, il constata que toutes les ondes électriques détectées dans le cerveau de l’homme existent chez le chat, y compris celles qui caractérisent le rêve. Il constata aussi que ces ondes s’accompagnent de tous les autres phénomènes observés chez l’homme : mouvements rapides des yeux sous les paupières fermées (les yeux suivent le spectacle du rêve), relâchement musculaire total.

Notons au passage, à cette occasion, un fait caractéristique de l’histoire de la pensée depuis trois siècles et que tous voyons se produire là dans toute sa pureté : l’investissement par la science expérimentale d’un problème jusque-là de nature philosophique.

Les animaux sont-ils doués de pensée ? Depuis Descartes et Malebranche, on avait beaucoup argumenté là-dessus. On avait en particulier « prouvé » avec des mots) que les comportements animaux peuvent intégralement s’expliquer par la mécanique : « Cela crie, disait Malebranche en rossant sa chienne, mais cela ne sent pas. » [2]

Survient Dement et son électroencéphalographe. Il ne prouve certes pas la pensée, qui est improuvable même chez l’homme (c’est le paradoxe de Turing [3] et, indirectement, la preuve que la pensée est de nature spirituelle). Mais il prouve que toutes les concomitances physiques de la pensée sont observables dans le cerveau du chat en l’absence de tout comportement extérieur, ce qui ne s’explique pas sans l’hypothèse d’une représentation intérieure [4]
. Exit Malebranche, que tout ami des bêtes espère fermement aller rosser un jour dans ce XVIIe siècle où il se croit à l’abri, n’ayant pas prévu la machine à remonter le temps !

Revenons au chat de Dement. L’expérience du jeune savant américain frappa profondément un autre jeune savant, français celui-là, le docteur (depuis professeur) Michel Jouvet, de la Faculté de médecine de Lyon [5]. Au cours d’une célèbre série d’expériences, Jouvet réussit à identifier chez le chat l’emplacement du cerveau responsable du déclenchement du rêve : c’est un petit noyau du pont, c’est-à-dire de la partie de l’encéphale qui rattache l’un à l’autre les deux cerveaux droit et gauche, le nucleus reticularis pontis caudalis (NRPC). Cette identification chez le chat vaut évidemment aussi pour le cerveau de l’homme, qui comporte les mêmes parties affectées aux mêmes fonctions, comme le montre l’observation clinique et l’expérience.

Ayant localisé l’organe déclencheur du rêve, Jouvet, avec son collaborateur le docteur Mounier, procéda à sa mise en panne. L’expérience consiste à trépaner le chat, à implanter deux électrodes dans le NRPC et à y envoyer un courant électrique qui produit une électrocoagulation, autrement dit une lésion irréversible. Le NRPC cesse alors de fonctionner (b), et l’on remet le chat en liberté.

D’abord, on ne remarque rien de particulier. L’animal mange, boit, joue, ronronne, se livre à ses activités de chat. En, particulier, il dort. Mais l’EEG ne montre plus l’activité électrique caractéristique du rêve. Le relâchement total des muscles cesse également de s’observer, de même que les mouvements oculaires. Un jour se passe. Deux-jours, trois jours. Le chat, manifestement, est inquiet. A partir du quatrième jour, il commence d’être sujet à des hallucinations, exactement comme l’homme qui ne rêve pas : sa paupière est dilatée, et, de sa patte, il essaie d’attraper ou de chasser un objet imaginaire. Les hallucinations ne cessent alors de s’aggraver, l’animal dépérit, et, au bout de quelques semaines, irrémédiablement, il meurt. [6]

Il meurt de ne plus rêver ! L’expérience a été faite et refaite : l’animal qui cesse de rêver meurt. Il est aussi grave de ne pas rêver que de ne pas boire ou de ne pas manger. On peut être assuré que la même chose se passerait chez l’homme, et il est probable que certaines morts incompréhensibles jusqu’à Jouvet s’expliquent ainsi.

L’autopsie des chats morts de ne pas rêver ne révèle rien de particulier que des lésions des glandes surrénales. Sans entrer dans le détail, rappelons que l’activité des surrénales est liée aux états émotionnels. Il semble donc bien que la mort par privation de rêve survient de troubles organiques provoqués, non par des causes directement organiques (les surrénales ne sont pas sous la dépendance du NRPC), mais de causes psychosomatiques elles-mêmes consécutives à la douleur de ne plus rêver.

Par une expérience d’une géniale simplicité, Jouvet a d’ailleurs magistralement écarté l’hypothèse que la lésion du NRPC serait en tant que telle la cause de la mort.

Le petit chat est mort

Il a en effet réussi à empêcher un chat de rêver sans la moindre opération. Se souvenant que le chat n’aime pas l’eau et que le rêve entraîne un complet relâchement musculaire, il a tout simplement placé un pavé dans un bac plein d’eau, le pavé dépassant légèrement le niveau du liquide. Puis il a déposé un chat sur le pavé. Sur son île exiguë, la pauvre bête mangeait, buvait, ronronnait, dormait. Elle pouvait tout faire, sauf rêver, ses muscles se relâchaient et elle tombait à l’eau.

Résultat de cette cruelle expérience : la mort avec lésion des surrénales, exactement comme lors de l’électrocoagulation. Pourquoi le rêve est-il aussi indispensable à notre vie que la nourriture et la boisson ? Ne nous hâtons pas de répondre à cette extraordinaire question par un facile verbiage ; rappelons-nous que la presque totalité de nos rêves nous échappent et que, par conséquent, nous ne savons pas ce qu’est le rêve. Dans mes prochaines chroniques, je rapporterai d’autres expériences sur ce même sujet, avec des résultats tout aussi inattendus.

Aimé MICHEL

(a) Voir France Catholique n° 1310 du 21 janvier.

(b) M. Jouvet et D. Mounier : Effets des lésions de la formation réticulée pontique sur le sommeil du chat. (Comptes rendus de la Société de biologie, 154, 1960, pp. 2301-2305.)

(*) Chronique n° 74 parue initialement dans France Catholique – N° 1311 – 28 janvier 1972.

Les notes de (1) à (6) sont de Jean-Pierre Rospars


[1Cette chronique, troisième de la série, fait suite à celles des deux semaines précédentes La science des rêves et Le besoin de rêver.

[2Aimé Michel a consacré beaucoup d’efforts à s’opposer à cette conception de l’animal-machine tant dans ses chroniques de France Catholique (voir le chap. 6, « Pensée animale », de La clarté au cœur du labyrinthe, Aldane, Cointrin, 2008) que dans ses articles dans La vie des animaux et Atlas. Aujourd’hui son point de vue est largement partagé mais dans les années 70 il en allait différemment.

[3Sur le paradoxe de Turing voir la chronique n° 26, Propédeutique à la névrose, parue ici le 7 juin 2010.

[4L’étude expérimentale des rêves a contribué aux discussions sur ces « représentations intérieures », notamment par la découverte et l’analyse des comportements oniriques du chat. En 1979 (sept ans donc après la présente chronique) J.-P. Sastre et M. Jouvet sont parvenus à détruire sélectivement les neurones responsables de l’atonie musculaire (paralysie) dont on a vu la semaine dernière que c’était une caractéristique majeure du sommeil paradoxal. Dès lors le chat, tout en dormant, va exprimer des comportements caractéristiques : orientation, guet, attaque et poursuite de proies imaginaires, frayeur, combat etc. Cependant ce n’est qu’une indication mais pas une preuve que l’animal rêve au sens subjectif du mot. Comme le note Jouvet dans son premier livre « − ou bien le comportement onirique n’est que le déclenchement de comportements automatiques organisés et complexes sans phénomènes hallucinatoires comme ceux de l’imagerie onirique (le chat agirait alors comme un automate, ou comme l’animal-machine de Descartes) ; − ou bien il existe à la fois, chez le chat, une excitation de la sphère sensorielle (surtout visuelle) en même temps que surviennent des comportements adaptés à ces hallucinations (attaque, fuite, poursuite). (…) Ainsi, l’hypothèse de rêve d’action caractéristique de l’espèce féline (…) survenant au cours du sommeil paradoxal est plausible bien que difficilement réfutable. » (M. Jouvet, Le sommeil et le rêve, Odile Jacob, Paris, 1992, pp. 132 et sq. ; voir aussi pp. 187 et sq.). Des expériences ultérieures ont encore compliqué l’interprétation en montrant que les manifestations comportementales dépendaient de la plus ou moins grande finesse des destructions de neurones de la formation réticulée pontique.

La science des rêves a permis en second lieu de préciser l’apparition du rêve au cours de l’évolution. Selon Jouvet, « le bilan de la phylogenèse peut être résumé ainsi : s’il existe une alternance activité-repos (éveil-sommeil) chez les poissons, les amphibiens et les reptiles, il n’a pas encore été possible de découvrir, au sein du sommeil comportemental, l’existence d’un phénomène périodique identique ou similaire au sommeil paradoxal. Par contre, cet état est facilement reconnaissable chez les oiseaux et les mammifères. Il est donc admis que l’apparition du sommeil paradoxal au cours de l’évolution a coïncidé avec l’apparition de l’homéothermie. » (op. cit., p. 138). (L’apparition des homéothermes, animaux à sang chaud tels que les oiseaux et les mammifères, date de 150 millions d’années environ). Toutefois la durée du sommeil paradoxal varie beaucoup d’une espèce à l’autre dans des groupes d’espèces proches. Elle est corrélée à sa périodicité (en gros : toutes les 4 mn de sommeil chez la souris, toutes les 12 mn chez l’écureuil, 27 mn chez le chat, 60 mn chez le cheval, 90 mn chez l’homme, 100 mn chez l’éléphant d’après I. Arnulf, Science et Avenir hors-série, 1996). Il semble donc que la durée et la périodicité du sommeil paradoxal soit liée au logarithme de la masse de l’animal.

[5Michel Jouvet est né le 16 novembre 1925 à Lons-le-Saunier (Jura). Combattant volontaire durant la guerre, il fait ses études supérieures à la faculté de médecine de Lyon. Interne en 1951, il séjourne pendant un an, en 1955, à Los Angeles dans le laboratoire du professeur Horace Magoun, célèbre neurophysiologiste, spécialiste du tronc cérébral et de son rôle dans la veille et le sommeil. Docteur en médecine (1956), chargé de recherche au CNRS (1958), Jouvet devient chef du département de neurophysiologie fonctionnelle (1968) puis directeur d’une unité Inserm (1964-1998) associée au CNRS en 1971. Membre de plusieurs sociétés savantes il est élu membre de l’Institut de France (Académie des Sciences) en 1977.

Aimé Michel apprécie l’« esprit philosophique » de Jouvet. Il résume ainsi son œuvre : « Il a suffi de cinq ou six ans à la jeune école de Lyon, dont les professeur Jouvet est le chef de file, pour être en mesure de présenter déjà un bilan expérimental aussi remarquable par son ampleur que par la richesse de sa substance. C’est que les chercheurs de Lyon (Ruckebush, Valats, Michel, Klein, etc.), outre l’ingéniosité et la patience qui font les découvreurs, sont animés par un authentique esprit philosophique : loin de les rebuter, l’énigme les attire. » (Le mystère des rêves, Editions Planète, Paris, 1965, p. 249).

Le philosophe Claude Debru rejoint 25 ans plus tard le constat d’Aimé Michel avec d’autres mots : attitude globale, intuition, concept. Il estime qu’« au terme de quelques années de travaux, Michel Jouvet entouré de son équipe lyonnaise a jeté les fondements de la physiologie du sommeil paradoxal. Il ne s’est pas approprié un domaine exploré ailleurs, avant lui. Il a tracé un sillon original dans la physiologie du sommeil, combinant la problématique des mécanismes de la plasticité nerveuse, qui était devenue la sienne, avec la tradition française de physiologie expérimentale et les techniques apprises lors de son séjour chez Horace Magoun à Los Angeles. Surtout, il a abordé le sommeil en biologiste. D’emblée, il a adopté une attitude globale, considérant l’ensemble des phénomènes et paramètres et cherchant à les intégrer sous un concept unique. Sa démarche a été à la fois intuitive et conceptualisante. Ces premiers travaux sur le sommeil paradoxal sont une belle leçon de pénétration intellectuelle. » (Neurophilosophie du rêve, Hermann, Paris, 1990, pp. 78-79).

Cependant il ne faudrait pas croire que les idées de Jouvet aient été tout de suite adoptées : des scientifiques éminents à l’époque comme Frederic Bremer, Nathaniel Kleitman, Henri Gastaut et John Eccles ont commencé par critiquer la notion de sommeil paradoxal. Son interprétation par Jouvet comme troisième état de vigilance ne s’est donc pas imposée immédiatement.

[6Dans son livre Aimé Michel précise que le chat meurt « au bout de quelques semaines et de trois mois au plus ». Cette conclusion dramatique n’est exacte ni pour l’homme ni pour le chat. « Il est bien connu, écrit Jouvet, que la privation instrumentale de sommeil paradoxal SP (par la méthode de la “piscine”, chez le rat ou chez le chat, ou en réveillant un sujet humain dès qu’il présente les premiers signes du SP) est suivie par des phénomènes suivants : d’une part, le “besoin de SP”, qui se traduit par l’apparition d’épisodes de SP de plus en plus fréquente (presque chaque minute après une privation de SP de 24 heures chez le chat). D’autre part, le rebond, c’est-à-dire une augmentation relative de la quantité de SP après l’arrêt de la privation. La durée du rebond est proportionnelle à la durée de la suppression et tend à “rembourser” en partie (50 à 80%) la “dette de SP” qui a été “contractée” pendant la suppression. » (p. 193). Ce « remboursement » peut aller jusqu’à l’hallucination, chez le chat comme chez l’homme. « A certains moments, écrivent Jouvet et Mounier, on pouvait observer chez eux [les chats opérés] un comportement de type hallucinatoire : ils levaient la tête, les yeux dilatés, fixant un point dans une direction déterminée en essayant de chasser un objet imaginaire avec la patte. » (Pour l’homme privé de phase paradoxale, voir la fin de la note 5 de la chronique précédente). Toutefois, C. Debru note explicitement que « les modifications physiologiques et comportementales observées au cours de la privation [de SP] ne mettaient pas en danger la vie de l’animal. » (op. cit., p. 296).

Aimé Michel s’est donc trompé en soutenant que Jouvet avait montré que « la privation de rêve retentit dans le biologique jusqu’à provoquer la mort » (Le mystère des rêves, op. cit., p. 249). Quelle a pu être l’origine de son erreur ? A l’appui de son propos il donne comme référence l’article de Jouvet et Mounier paru en 1960 dans les C. R. de la Société de Biologie (voir sa note b ci-dessus). Les deux auteurs y décrivent leurs fameuses expériences sur le comportement de chats opérés par électrocoagulation de la formation réticulée pontique. A la fin de l’article, ils notent que « le temps de survie accordé dans ce groupe d’expériences fut trop bref pour que nous ayons pu analyser en détail les autres troubles entrainé par la privation de P.P. [phase paradoxale] ». Aimé Michel semble avoir omis le mot « accordé » et compris à tort que la mort provenait de la privation de sommeil paradoxal alors qu’en réalité les chats furent sacrifiés au bout de 10 à 12 jours pour effectuer un contrôle histologique des lésions.

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