Chronique n° 30 parue dans FC – N° 1271 – 23 avril 1971

LA GRÈVE DU SAVOIR

lundi 30 août 2010

Aimé Michel a déjà évoqué ici même la perspective d’une « apocalypse molle ». C’est une variation sur ce même thème qu’il nous propose ici, en imaginant que l’humanité puisse abandonner sa culture. [1]

Par les temps qui courent, il est difficile de résister à la fascination des civilisations disparues et de ne pas entendre, en y pensant, le cri que les Latins prêtaient au corbeau « Cras ! Cras ! Demain ! »

Demain, ce pourrait être notre tour. Inconcevable il y a vingt ans, la fin de notre civilisation est devenue une évidente possibilité historique depuis que l’on voit la jeunesse se détourner d’elle. Car pour subsister, cette civilisation a besoin de la foule de ses savants et de ses techniciens. Que ceux-ci lui fassent un jour défaut, et ce sera l’effondrement. [2]

Les œuvres les plus récentes du philosophe et physicien anglais, sir Karl Popper, en démontrant avec une remarquable clarté le fonctionnement de la pensée moderne, nous font prendre conscience de son effrayante fragilité (a).

Trois mondes encastrés

La thèse fondamentale de Popper, c’est que le monde où nous vivons est fait de trois mondes encastrés l’un dans l’autre. Il y a d’abord le monde des phénomènes, c’est-à-dire le monde physique, celui des étoiles, de la terre, de notre corps, y compris notre cerveau.

Il y a ensuite le monde subjectif, nos perceptions, notre pensée, nos émotions, nos rêves, nos plaisirs et nos douleurs.

Il y a enfin le monde des connaissances enregistrées dans les bibliothèques, et qui fait l’objet de l’enseignement. C’est ce « patrimoine » que l’on se plaît encore, par habitude, à qualifier d’« universel ». Tout homme est personnellement présent dans les trois mondes de Popper. Il est dans le premier par son corps, dans le second par son esprit, dans le troisième par sa culture [3]. Mais alors que les deux premiers dureront autant que la nature humaine, le troisième doit affronter les périls de l’histoire. Il peut un jour disparaître comme une nuée emportée par le vent.

Cette disparition, Popper montre qu’elle peut survenir de diverses façons et à divers niveaux. Par exemple, toutes nos machines peuvent tomber progressivement en panne à mesure que serait abandonnée l’étude de la technologie. Cependant, note-t-il, si les bibliothèques survivaient (et aussi, bien entendu, notre capacité d’apprendre), une nouvelle civilisation pourrait être ultérieurement enfantée à partir des vestiges de la nôtre, après beaucoup de souffrances et une éclipse plus ou moins longue. Mais nos bibliothèques aussi pourraient être détruites. Ce serait alors la perte totale du « patrimoine » qu’il faudrait plus tard reconquérir au prix des mêmes millénaires d’efforts dont nous l’avons payé.

La plausibilité d’un tel événement permet à Popper de montrer l’existence réelle et indépendante du troisième monde qui, sans avoir l’éternité des Idées platoniciennes, peut néanmoins subsister hors de l’homme, hors de toute pensée, dans une planète entièrement retournée à la barbarie ou même désertée par l’homme. Un être venu de Sirius et pénétrant dans la Bibliothèque nationale ne tarderait pas à retrouver, grâce aux figures, la clé de toutes les langues humaines et de là à ressusciter notre culture disparue. Cette histoire a souvent été racontée par les écrivains de science-fiction avec une assez redoutable vraisemblance.

Dans le schéma de Popper, le travail intellectuel de l’homme moderne consiste à utiliser le deuxième monde (celui de la pensée) pour déchiffrer le premier (le monde des phénomènes) et en donner une interprétation qui crée la substance du troisième. Et l’homme moderne a ceci de particulier dans le cours de l’histoire que le troisième monde excède désormais formidablement les capacités de toute pensée.
Comment croît-il, ce monde du « patrimoine » ? Par ce que l’on appelait jusqu’ici, plutôt pompeusement, la « transmission du flambeau » : les dépositaires de la culture, c’est-à-dire les maîtres, savants et professeurs, la transmettaient à leurs successeurs, augmentée de leur apport personnel. La transmission s’opérait par l’enseignement et les successeurs n’avaient qu’une idée, faire mieux que leurs maîtres, les surpasser. Il ne serait venu à l’idée de personne, il y a seulement un quart ide siècle, que cette mécanique pût un jour se détraquer.

C’est pourtant peut-être ce que nous voyons se produire sous nos yeux : une partie de la jeunesse rejette avec mépris ce « flambeau » qu’on lui tend. Elle n’en veut plus. Une partie importante du corps « enseignant » l’encourage dans ce refus. Et il s’agit d’un phénomène mondial, que la diversité des régimes politiques ne fait que montrer ou cacher plus ou moins. « L’Université sociale, écrit A. Wolfe, professeur de science politique (sic) à l’Université d’Etat de New York, n’a rien à faire avec la poursuite abstraite des études. Son but est d’utiliser la connaissance obtenue par l’étude en vue d’obtenir la révolution. Donc, l’Université ne doit pas reconnaître à ses membres le droit de faire ce qu’ils veulent sous prétexte de liberté, académique : elle leur enjoint au contraire de s’engager totalement dans la révolution. Par exemple, un cours sur le contrôle des émeutes devrait être exclu de l’Université, alors qu’un cours sur les méthodes de combat de rue serait parfaitement approprié (b). »

Les nouveaux docteurs

Il est certain qu’une « société » encadrée par des docteurs ès combats de rue nous changerait un peu de celle où nous avons grandi. Qui travaillerait pendant que ces savants d’un nouveau genre se livreraient à leurs « travaux pratiques » ? Question tout à fait subalterne et qu’on se sent honteux de poser. Si ces messieurs doivent un jour devenir nos maîtres, nous pouvons leur faire confiance : c’est nous qui travaillerons. Et ne nous avisons pas alors de descendre dans la rue : la révolution ne tolérera pas ces provocations réactionnaires.

Aimé MICHEL

(a) Karl R. Popper : Epistemology without a knowing subject (Logic, methodology and Philosophy of Sciences, III, North Holland Publishing Company, Amsterdam 1968).

- On the theory of the objective mind (Akten des XIV Internationalen Kongresses für Philosophie, vol. I, Vienne 1968).
(b) A. Wolfe : The Myth et the free scholar (University Review, State University of New York, 1969, vol. II, p. 3-7).

(*) Chronique n° 30 parue initialement dans France Catholique – N° 1271 – 23 avril 1971.

Les Notes de (1) à (3) sont de Jean-Pierre Rospars


[1Voir la chronique n° 2 L`eugénisme ou l`Apocalypse molle, parue ici le 27 juillet 2009 et les trois suivantes où Aimé Michel s’interroge sur les diverses fins du monde possibles. L’« Apocalypse molle » est aussi le titre du recueil de lettres d’Aimé Michel écrites à Bertrand Méheust et rassemblées par ce dernier (Editions Aldane, Cointrin, 2008).

[2Aimé Michel pensait aux gauchistes mais ce détournement prend aujourd’hui un cours différent. Les jeunes Occidentaux se détournent de la science que ronge un mal interne. Dans La marque du sacré (Carnets Nord, Paris, 2009, p. 60, sur ce livre voir la note f de la chronique n° 20 Le « jugement dernier » : nous avons les moyens de notre extermination, publiée ici le 4 janvier 2010), Jean-Pierre Dupuy remarque : « [L]a science et la technique (…) attirent de moins en moins les jeunes dans nos contrées. A ce rythme, il n’y aura bientôt plus de scientifiques ni d’ingénieurs en Europe et aux Etats-Unis, ils seront tous en Inde, en Chine et au Brésil, même si, pendant un certain temps encore, ils auront été formés dans les universités américaines par des professeurs de leur propre pays. La science et la technique détermineront plus que jamais nos vies et nos pensées alors même qu’il n’y aura plus chez nous personne pour les produire et encore moins les penser. » Si comme le pense Aimé Michel « La science seule peut donner aux hommes, s’ils sont assez sages pour l’utiliser à cette fin, le moyen de nous sauver » (chroniques n° 129, L’attentat contre la biosphère, in La clarté, chap. 11, p. 311, et n° 136, Les fruits de la science et de la technique), alors la rupture de ce barrage à la montée des périls pourrait accélérer l’apocalypse.

[3Pour apprécier ce texte d’Aimé Michel, voici comment Karl Popper présente lui-même son importante théorie des trois mondes dans L’Univers irrésolu. Plaidoyer pour l’indéterminisme (trad. Renée Bouveresse, Hermann, Paris, 1984, p. 95 et sq.) :

« C’est je pense, signe d’un grand bon sens que d’accepter la réalité ou l’existence du Monde 1 des corps physiques. Ainsi que le montre la fameuse réponse du Dr. Johnson à Berkeley, on peut dire qu’un corps physique, tel un rocher, qu’il existe parce qu’on peut lui donner des coups de pied ; si l’on donne des coups de pied à un rocher suffisamment fort, on s’aperçoit qu’il peut vous les rendre (…) ou, pour généraliser un peu, je propose de dire que quelque chose existe ou est réel dans la mesure où, et uniquement dans la mesure où, il peut y avoir une interaction entre ce quelque chose et les membres du Monde 1, c’est-à-dire avec des corps durs et physiques. (…)

La proposition dont je souhaite défendre la véracité et qui me semble aller un peu au-delà du bon sens est que, non seulement le Monde 1, physique, et le Monde 2, psychologique, sont réels, mais que le Monde 3, abstrait, l’est également ; réel tout comme le Monde 1 physique des rochers et des arbres : les objets du Monde 2 et du Monde 3 peuvent donner des coups de pieds aux objets physiques du Monde 1, et ils peuvent également en recevoir.

Quoique je propose, avec le Dr. Johnson, Alfred Landé et d’autres réalistes de bon sens, de considérer le Monde 1 comme le modèle même de la réalité, je ne suis pas moniste mais pluraliste. Un immatérialisme moniste ou un phénoménalisme niant l’existence du Monde 1 et n’admettant que les expériences comme existantes, donc uniquement le Monde 2, fut plutôt à la mode jusqu’à très récemment. Aujourd’hui, le point de vue contraire est beaucoup plus à la mode. Je veux dire le point de vue selon lequel seul le Monde 1 existe. Cette façon de voir est appelé le matérialisme moniste, ou physicalisme, ou behaviourisme philosophique. Plus récemment, cette théorie a été appelée aussi théorie de l’identité, parce qu’elle affirme que les expériences mentales sont en réalité identiques aux processus du cerveau. Les différentes formes du monisme seront remplacées ici par un pluralisme : la thèse des trois mondes. (…)

Mon argument principal en faveur de l’existence du Monde 2 des expériences subjectives est que nous devons normalement appréhender ou comprendre une théorie du Monde 3 avant de pouvoir l’utiliser pour agir sur le Monde 1 (…). L’efficacité de cet argument dépend clairement du Monde 3. Si le monde 3 existe et s’il est tenu au moins partiellement autonome et si, de plus, les plans faits dans le Monde 3 affectent le Monde 1, l’existence du Monde 2 me semble alors inéluctable. »
Popper distingue alors les processus de pensée subjectifs qui appartiennent au Monde 2 et le contenu objectif des pensées qui constituent le Monde 3. Nous avons déjà rencontrée cette distinction importante dans deux chroniques précédentes (n° 14 Matière et mémoire 1971, parue ici le 3 septembre 2009, et n° 36 Le sourd-muet, le sage et le savant, le 8 mars 2010). Ainsi un mathématicien qui propose un théorème faux pourra se rendre compte de son erreur grâce aux « coups de pied reçus de la structure logique du Monde 3 ». Pour Popper les objets du Monde 3 existent et sont autonomes. Il prend l’exemple des nombres entiers dont nous avons découvert qu’ils sont constitués de nombres pairs et de nombres impairs. Or « quoique nous puissions penser, aucun processus de pensée ne peut changer ce fait du Monde 3 ». Il établit ensuite que cette partie autonome du Monde 3 est « réelle » car elle peut agir sur le Monde 1, au moins par le truchement du Monde 2. Il en prend pour exemple « la façon dont nous faisons des changements dans le Monde 1 lorsque nous construisons, par exemple, des réacteurs nucléaires, ou des bombes atomiques, ou des gratte-ciels, ou des terrains d’aviation selon des plans et des théories du Monde 3. »
Le mathématicien André Lichnerowicz (voir la chronique n° 63, L’esprit de système contre la science, publiée ici le 19 avril 2010) donne beaucoup d’importance aux « coups de pied reçus de la structure logique du Monde 3 ». Dans un entretien avec Jacques Nimier (Entretiens avec des mathématiciens − L’heuristique mathématique, IREM, 1989, www.pedagopsy.eu), il déclare :

« Ce que je trouvais extrêmement agréable en mathématiques, c’était que je me cognais durement ; l’art de faire des mathématiques, aussi bien comme écolier que comme mathématicien, consiste souvent à “sécherˮ la moitié du temps. Quand on se cogne, on se cogne, mais quand on a vu une difficulté, triomphé d’elle, eh bien on est sûr d’y être arrivé. Il y a une certaine objectivité. Avec l’âge, j’ai appris que ce n’était pas seulement cette objectivité qui était importante, il y a à l’intérieur des mathématiques un jugement de valeur qui vous dit si certaines mathématiques sont belles et fécondes, ont une valeur ... mais, de toutes façons, elles sont ou elles ne sont pas. Ce qui est beaucoup plus difficile pour d’autres activités intellectuelles.

- N : Il y avait un certain plaisir, autrement dit, à se cogner contre quelque chose.

- L : C’était un très grand plaisir de se cogner.

- N : Pourquoi ?

- L : Pourquoi... parce que vous ne vous battez pas avec des fantômes... Vous vous battez avec votre esprit fonctionnant dans les réalités et quand les choses ne vont pas, vous vous en apercevez durement. Ce qui est un motif de sécurité et non pas d’insécurité.

- N : Se battre avec son esprit, autrement dit.

- L : Se battre avec son esprit, dans la mesure où votre esprit est l’esprit de tout le monde. Le fait que votre esprit ait vocation universelle est probablement très sécurisant.

- N : Pourquoi ?

- L : Pourquoi ?... (silence)... Parce que vous n’êtes pas victime de mythes ou de fantasmes... que vous savez mal apprécier. Ce sont les mathématiques qui ont d’ailleurs donné à l’humanité la notion même de probité intellectuelle. »

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