Chronique n° 192 parue dans France Catholique-Ecclesia −N° 1437 − 28 juin 1974

LA CULTURE QUI VIENT PAR LES AIRS

L’urgence d’un humanisme scientifique dans un milieu spirituel technico-scientifique

lundi 2 septembre 2013

Dans un précédent article, je déplorais l’absence presque complète en France d’esprits qui réfléchissent sur l’homme à partir des connaissances scientifiques (a) [1]. Voici, parmi les informations de ces dernières semaines, deux faits qui montrent l’urgence d’une telle réflexion.

Premier fait. − Ces jours-ci s’achève, à partir du satellite stationnaire américain ATS 1, la mise en place d’un réseau diffusant un enseignement supérieur sur pratiquement la moitié de l’océan Pacifique. Près de neuf cents étudiants dispersés à travers un bon nombre des coins les plus solitaires du monde (Tonga, Nauru, Nine, les îles Samoa, Fidji, Salomon, Cook, Gilbert, Ellice, la Micronésie, les Nouvelles-Hébrides) vont pouvoir suivre, venant de l’espace, des cours supérieurs de sciences, de mathématiques, d’anglais, dispensés par des professeurs choisis. Le réseau va également permettre des téléconférences entre experts pédagogiques et professeurs, qui sans se déranger participeront à des séances de formation ou discuteront l’amélioration des méthodes et des programmes.

C’est un nouvel exemple de culture descendant du ciel grâce aux progrès des techniques spatiales. Jusqu’ici, la culture naissait dans des milieux humains localisés : on parlait de culture « française » ou « germanique », ou « anglaise », ou « européenne », ou « occidentale ». Eh bien, c’est fini, ou en voie de finir.

La technique seule est américaine

La « communauté culturelle », ici, englobe Saïpan à l’Ouest, l’institut de technologie de Wellington, en Nouvelle- Zélande, l’Université d’Hawaï, l’Institut de technologie de Nouvelle-Guinée, etc. On dira qu’il s’agit d’enseignement, non de culture. Sans doute ! Mais quelle culture résiste à un enseignement ? Et n’oublions pas la petite indication portée au coin haut et à droite de la carte : « Centre de Contrôle de la NASA ». Certes, il ne s’agit que du contrôle technique. N’empêche ! Sans la NASA américaine, sans l’américaine Carnegie Corporation qui finance le programme, pas de satellite, pas de programme.

Et ne nous hâtons pas de conclure de là que, même dispersée, cette culture descendue du ciel est encore une fois celle d’un peuple, le peuple américain : l’Amérique ne contrôle que parce que la technique est américaine. Il s’agit d’une culture technique, qui se trouve être actuellement américaine. Elle pourra changer de mains sans changer de nature. Les trois principaux instruments de culture de la maison où grandissent mes enfants sont un piano japonais, une chaîne Hi-Fi allemande, un orgue électronique hollandais.

Le milieu spirituel où se forme l’humanité de demain est véritablement universel et de nature technico-scientifique. Si nous ne le voyons pas, nous sommes aveugles [2].

Deuxième fait, plus saisissant encore, un avertissement lancé récemment par un savant soviétique, le professeur Nikolaï Doubinine, directeur de l’Institut de génétique de l’URSS.

Attention dit-il en substance. La génétique progresse si vite depuis quelques années que d’ici la fin du siècle il sera possible de se livrer sur l’homme à n’importe quelle manipulation (b). On pourra déterminer à volonté les caractères héréditaires de l’homme. D’ici dix ans, pour commencer, on pourra choisir le sexe de l’enfant au moment de la conception. En Russie, selon Doubinine, cela se traduira vraisemblablement par la mise au monde d’une écrasante majorité de garçons, peut-être neuf garçons pour une fille !

La perspective de cette mâle marée fait d’abord sourire parce qu’on n’y croit pas [3]. C’est de la science à la Tintin. Mais ce que je veux précisément faire sentir, c’est qu’il ne suffit plus désormais d’avoir lu cela dans Tintin pour en être épargné : la preuve, c’est qu’on a réellement marché sur la Lune. Et le directeur de l’Institut de génétique de l’URSS n’est pas un personnage de bandes dessinées. Que se passera-t-il quand les parents choisiront le sexe de leurs enfants ? Les savants nous avertissent que c’est pour demain.

Que se passera-t-il demain ?

Et le choix du sexe, ce n’est qu’un début ! Un autre savant, américain cette fois, le professeur Amitai Etzioni, de l’Université Columbia se demandait récemment (c) ce qui se passerait lorsque les parents pourraient choisir les caractères génétiques de leurs enfants « comme on choisit un caniche ou un berger allemand ». Oui, que se passera-t-il alors ? Or, cela aussi, c’est pour demain, nous disent ceux qui savent. Si de telles questions ne démontrent pas l’urgence d’un humanisme scientifique, que signifie le mot « urgence » ? Citons encore Doubinine pour conclure :

« Nos relations avec la nature ont montré que nous savons l’abîmer et qu’il est difficile de réparer ces dommages... Aussi, avant de procéder à des transformations biologiques de la personne humaine, nous devrons penser à leurs conséquences éthiques et sociales. »

Aimé MICHEL

(a) F.C., 31 mai 1974. A ce propos, M. Georges Chan, ancien élève de l’École polytechnique, me rappelle que Louis Armand fut un humaniste scientifique éminent. C’est vrai, et j’ai eu la chance de connaître un peu ce grand esprit. Il existe une société des Amis de Louis Armand, 14, rue Jean-Roy, Paris-15e, qui pourra donner toutes précisions sur son œuvre.

(b) Informations Unesco No 662, page 6.

(c) Amitai Etzioni : Genetic Fix (Mac Millan, Londres, 1973).

Chronique n° 192 parue dans France Catholique-Ecclesia −N° 1437 − 28 juin 1974


Notes de Jean-Pierre ROSPARS du 2 septembre 2013


[1Aimé Michel renvoie ici à la chronique n° 188, Science et culture – Le XXe siècle n’est pas français, mise en ligne le 23.05.2011, qu’il a écrite un mois auparavant. « Nous autres Français du XXe siècle, y remarque-t-il, nous avons bien une vie en commun. Mais elle nous vient d’autres pays, surtout d’Amérique. Le monde technologique et scientifique où nous baignons n’est pas né d’un rêve français. » C’est peut-être l’intériorisation de ce fait, rendu bien plus perceptible aujourd’hui qu’il ne l’était il y a bientôt quarante ans, qui rend les Français si pessimiste sur leur avenir.

Il ajoute : « Être cultivé en France en 1974, cela n’implique pas plus que jadis avoir une culture scientifique », ce qui explique « l’absence presque complète en France d’esprits qui réfléchissent sur l’homme à partir des connaissances scientifiques ». Absence « presque complète » seulement, puisqu’il cite le nom de Jacques Ellul (bien qu’il soit, dit-il, « un étranger parmi nous ») et qu’il y adjoint maintenant celui de Louis Armand. Mentionnons aussi Jean Fourastié qui a a curieusement échappé à l’attention d’Aimé Michel, bien qu’il ait beaucoup écrit à la même époque sur « l’humanisme scientifique » ; Fourastié était lui aussi un admirateur de Louis Armand.

[2C’est ce qu’on appelle aujourd’hui mondialisation ou globalisation, mais en s’en tenant généralement à son aspect économique et marchand, sans apercevoir ses aspects technico-scientifiques, donc culturels qu’Aimé Michel ne craint pas de qualifier de « milieu spirituel ». A titre d’exemple, il évoque « un piano japonais, une chaîne Hi-Fi allemande, un orgue électronique hollandais » mais on n’en est même plus là aujourd’hui. Prenons l’appareil le plus emblématique de la période actuelle, le smartphone : on dispose pour l’un d’entre eux (l’iPhone 3G d’Apple) d’une étude de juin 2009 qui indique sa provenance (elle se trouvait sur le site www.isuppli.com mais en a été apparemment retirée). A lire les indications fournies au dos de l’appareil « Designed by Apple in California. Assembled in China » on pourrait croire qu’il provient de ces deux pays seulement. Il n’en est rien. L’étude citée mentionne 5 pays plus un agrégat « reste du monde » intervenant dans la fabrication de l’iPhone ainsi que leurs participations en valeur (le coût total de l’appareil étant 179,1 dollars). Ce sont par importance croissante : le Japon (33,8%), le reste du monde (26,8%), l’Allemagne (16,8%), la Corée du Sud (13%), les Etats-Unis (6%), la Chine (3,6%). On peut en tirer plusieurs enseignements propres à faire réfléchir :

1° La valeur ajoutée créée en Chine est faible. L’appareil n’est donc nullement « made in China » mais « made in world », ce qui n’est pas du tout la même chose. « Les choix de localisation des différents segments de la production sont effectués en fonction de la spécialisation économique des pays, ou, dit autrement, de leurs avantages compétitifs ».

2° La France ne figure pas dans la liste, on peut donc craindre que sa participation soit inférieure à 3%. Par contre, l’Allemagne tire très bien son épingle du jeu en fournissant les antennes, les appareils photos, les émetteurs-récepteurs et les récepteurs GPS. Ce n’est qu’un exemple de la perte relative de compétitivité industrielle de la France depuis une dizaine d’années.

3° « La mesure traditionnelle du commerce international, basée sur le prix des biens échangés, indique que les États-Unis versent 1 901,2 millions de dollars par an à la Chine pour les importations d’iPhones 3G. (…) Une mesure des échanges commerciaux internationaux fondés sur la valeur ajoutée éviterait ce biais. » (Cette citation et la précédente proviennent de L’industrie française décroche-t-elle ? de Pierre-Noël Giraud et Thierry Weil, La documentation française, Paris, 2013, pp. 33-35).

[3On croit bien davantage aujourd’hui à ces manipulations génétiques, depuis que les organismes génétiquement modifiés ont fait leur entrée aux actualités de 20 heures. Comme on pouvait s’y attendre ces manipulations génétiques suscitent des réactions bien différentes suivant leurs applications.

Quand il s’agit de notre assiette, les OGM paraissent universellement vilipendés. Il est vrai que les premières plantes ainsi produites ont été modifiées pour garantir aux semenciers leurs droits de propriété en obligeant les agriculteurs à acheter de nouvelles graines chaque année (gène Terminator de Monsanto, abandonné sous les pressions en 1999) ou pour résister aux herbicides en vue d’un désherbage plus facile, ou encore pour résister aux insectes par introduction dans le génome de la plante d’un gène produisant une toxine bactérienne (maïs Bt). Malgré tout les craintes de l’opinion à l’égard des OGM se sont développées surtout à la suite de la crise de la vache folle en 1996, qui n’avait pourtant aucun lien direct avec les OGM (cette épizootie était due à l’incomplète stérilisation d’extraits protéiques). Peut-être l’accueil du public sera-t-il plus favorable à des variétés transgéniques réduisant les besoins en eau ou en engrais azotés ? Peut-être se convaincra-t-il que les risques associés au transfert d’un seul gène étranger bien caractérisé (transgenèse) peuvent être moindre que ceux des brassages génétiques mal contrôlés des méthodes de croisement utilisées antérieurement ?

Par contre quand il s’agit des applications médicales l’acceptation est meilleure. Ainsi des levures ont été modifiées pour produire des hormones stéroïdiennes (oestrogènes, progestérone, testostérone, corticoïdes, etc.) à partir de cholestérol, ce qui a nécessité le transfert des gènes de plusieurs enzymes et l’inactivation de gènes des levures. La transmission de la maladie de Creutzfeld-Jakob (semblable à la maladie de la vache folle) aux enfants traités par l’hormone de croissance a cessé dès lors qu’on a disposé d’une hormone produite par des OGM au lieu de celle extraite d’hypophyses prélevées sur des personnes décédées. Des milliers d’hémophiles ont été atteints du SIDA à la suite de transfusion d’extraits provenant de sang contaminé : cela ne se serait pas produit si l’on avait disposé plus tôt de facteurs antihémophiliques produits par des OGM. 

Les réflexions et débats qu’Aimé Michel appelaient de ses vœux a donc eu lieu avec un décalage d’une vingtaine d’années et il se poursuit depuis lors, mêlant des éléments techniques, scientifiques, politiques et moraux souvent difficiles à démêler. Dans le cas des plantes transgéniques ce n’est pas seulement les craintes soulevées par une alimentation trafiquée qui est en jeu mais aussi une révolte contre l’uniformisation des habitudes alimentaires et la mainmise d’entreprises multinationales sur les techniques agricoles et le monde rural.

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