LA CONSCIENCE ET LE GROUPE (*)

samedi 7 août 2010

« Quand ton esclave commence à être trop vieux pour travailler, disait le bon Caton, modèle de vertu romaine, conduis-le au marché et vends-le. » Que devient le vieil esclave séparé de sa famille, si elle n’a pas été elle aussi préalablement vendue ? Le bon Caton ne le dit pas. Son but, en donnant ce conseil, n’est que d’établir une raisonnable économie familiale. Pendant des siècles, le monde romain lut les préceptes de Caton, en louant son bon sens et sa vertu. Puis d’autres siècles passent, les sentiments de l’Evangile se répandent et même les non-chrétiens trouvent maintenant la « vertu » catonienne abominable.

L’habitude est une seconde nature

N’avaient-ils donc pas de cœur ces hommes en tout semblables à nous qui, pendant si longtemps, ont considéré d’un œil indifférent ce qui nous fait horreur ? Avant de supposer, peut-être devrions-nous nous interroger sur la place réelle qu’occupent dans notre cœur à nous les horreurs du Pakistan [1]]]

La vérité, c’est que l’habitude est une seconde nature. Les préceptes moraux sont une chose, les sentiments en sont une autre – même quand les préceptes de l’Evangile furent devenus familiers à tout le monde, l’indifférence à la douleur d’autrui persista tant que le conformisme fut à l’indifférence. En fait, le conformisme est le plus puissant de nos moteurs sociaux. Comme le dit drôlement Jérôme Gauthier, l’homme ne recule jamais à se faire mouton pour hurler avec les loups. Voici une série d’expériences faites récemment par des psychologues et qui montrent jusqu’où peut aller notre docilité à la pression de groupe.

L’Américain S. Asch [2] prend une dizaine de ses étudiants et leur demande de jouer discrètement les compères dans le test qu’il se propose de faire passer à ses autres étudiants. Chacun de ces derniers, testé séparément, arrive dans le laboratoire et y trouve les dix compères, qu’il croit dans la même situation que lui. Les compères, cependant, se débrouillent pour ne lui laisser que le bout de la table.

Tout le monde s’assied et l’épreuve commence. Asch suspend au mur deux tableaux représentant respectivement, celui de gauche une simple ligne verticale et celui de droite trois lignes verticales. Le problème, explique Asch à son auditoire, consiste à deviner laquelle des trois lignes du tableau de droite a même longueur que la ligne du tableau de gauche. La solution, quoique ne sautant pas aux yeux (les lignes n’ont pas la même épaisseur, ce qui, d’abord, trouble un peu le jugement), ne peut faire l’ombre d’un doute une ligne de droite, et une seule, est de même longueur que la ligne de gauche.

Les étudiants ont le droit de discuter. Ils discutent donc, puis Asch les invite à se prononcer l’un après l’autre, en commençant par le haut de la table opposé à celui où est assis l’étudiant qui fait l’objet du test. Chacun désigne la ligne de droite qu’il affirme être identique à la ligne de gauche. L’ordre étant ce qu’il est, c’est donc l’étudiant testé qui se prononce en dernier lieu. Cela fait, on recommence un autre test identique. On recommence 18 fois, avec des figures différentes, la solution étant toujours facile et relativement évidente. Après quoi, tout le monde est renvoyé et Asch compte les coups au but.

Seulement, grâce à la complicité de ses compères, l’épreuve a été truquée. Il a été en effet entendu que lors des deux premiers tests les compères se prononceraient en leur âme et conscience, mais que dans 12 autres tests convenus d’avance (sur 18) ils choisiraient une solution fausse, tous la même. Dès lors, mettons-nous à la place de l’étudiant testé. Il commence par passer deux épreuves montrant sa parfaite conformité de jugement avec ses dix camarades.

Docilité au groupe

A la troisième épreuve, les dix camarades (qui continuent d’être d’accord entre eux) se trouvent soudain en désaccord avec lui, un désaccord que même la discussion ne fait pas disparaître. Et cela se reproduira ensuite deux fois sur trois jusqu’à la fin de l’expérience. Que fera-t-il ? Comment se prononcera-t-il finalement ? A qui et à quoi fera-t-il confiance ? A sa première impression ou bien au jugement du groupe ?

Les résultats sont très édifiants. Ils montrent que dans 37% des cas, en moyenne, l’étudiant testé fait confiance au jugement du groupe plus qu’au sien. Certains sont plus conformistes, d’autres moins, mais exceptionnels sont ceux qui ne tiennent aucun compte de l’opinion ambiante. La docilité augmente avec la solitude sujet et le nombre de ceux qui s’opposent à lui. Il suffit que deux sujets (contre 10) se trouvent d’accord pour que le nombre de leurs erreurs diminue de moitié.

Un sujet isolé arrive à son maximum d’erreurs dès qu’il se trouve opposé à quatre ou cinq membres de son groupe. Même quand il refuse de reconnaître pour vraie une erreur manifeste, il est très malheureux et inquiet de son dissentiment. J’ai sous les yeux une photo prise lors d’une expérience de ce genre (a). L’étudiant testé est en train de se prononcer. Son visage hagard exprime un profond désarroi.

Ne pas avoir raison tout seul

Depuis les premières expériences de S. Asch (a), ces résultats ont été confirmés dans les pays les plus divers (Brésil, Liban, Rhodésie, Chine nationaliste) (b). Ils permettent de mesurer la malléabilité humaine. Ils expliquent, en particulier, ce que l’on appelle la « bonne conscience » : ce que je fais est sûrement bien, ce je pense est sûrement vrai, puisque mon groupe social le fait. Sic Roma facta est, comme aurait pu dire Caton. [[Cette expérience de S. Asch n’est pas sans rappeler celle de S. Milgram, dont on a beaucoup reparlé ces derniers temps à la suite d’une émission de télévision qui en reprenait le principe. Ce n’est pas par accident. En effet, Stanley Milgram (né et mort à New York, 1933-1984), fut l’étudiant en thèse de Solomon Ach à l’université de Harvard de 1954 à 1960. Considéré comme l’un des psychologues les plus importants du XXe siècle, Milgram fit, à l’université de Yale de 1960 à 1963, les expériences sur la soumission à l’autorité qui le rendirent célèbre.

En voici le principe. Sous couvert d’étudier l’efficacité de la punition dans l’apprentissage, le sujet est censé appliqué des décharges électriques d’intensité croissante à l’élève en cas d’erreur de celui-ci. L’élève est en réalité un acteur qui simule des réactions de souffrance : il gémit à 75 volts, se plaint de la douleur à 120 V, hurle à 135 V, supplie qu’on le libère à 150 V, lance un cri violent à 270 V, enfin annonce qu’il ne répondra plus à 300 V. Dans la majorité des cas le sujet hésite dès 150 V mais l’expérimentateur le rassure en lui disant qu’il ne sera pas tenu pour responsable des conséquences puis, si le sujet menace d’arrêter l’expérience, lui demande de continuer. L’expérience s’arrête à la 4e intervention de l’expérimentateur ou lorsque le sujet a infligé 3 fois la décharge maximum (450 V).

Lors des premières expériences 25 des 40 sujets appliquèrent à trois reprises les chocs de 450 V. Tous les participants atteignirent les 135 V et la moyenne des chocs maximaux fut de 360 V. Tous s’interrompirent pour questionner l’expérimentateur et beaucoup manifestèrent une nervosité extrême. Milgram répéta l’expérience 19 fois (636 sujets au total) avec des variantes de manière à analyser les facteurs en jeu. Il en conclut que les résultats ne s’expliquaient pas par l’agressivité des sujets mais par leur soumission à l’autorité. Ces expériences surprenantes, confirmées dans de nombreux autres pays par la suite, provoquèrent un vif débat chez les psychologues et dans l’opinion publique. On leur reprocha notamment d’être fondées sur un mensonge, si bien qu’en 1962 l’adhésion de Milgram à l’Association américaine de psychologie fut suspendue.

Des débats similaires ont suivi le documentaire Le Jeu de la mort, produit par France Télévisions en 2009 sous la responsabilité scientifique de l’universitaire Jean-Léon Beauvois, spécialiste en psychologie sociale. Il met en scène un faux jeu télévisé (La Zone Xtrême) qui reproduit l’expérience de Milgram en remplaçant l’expérimentateur investi de l’autorité scientifique par une présentatrice de télévision. Le taux d’obéissance y atteint 81%. Il est présenté par son producteur Christophe Nick comme une critique de la télé réalité. Lors du débat qui suit la diffusion du documentaire le 17 mars 2010 sur France 2, Christophe Hondelatte accuse Alexandre Lacroix, rédacteur en chef de Philosophie Magazine et partenaire du documentaire, d’avoir fait une diatribe anti-télévision. Quelques jours plus tard, les députés socialistes et anciens ministres, Paul Quilès et Marie-Noëlle Lienemann, soutenus par Vincent Peillon, portent plainte contre les auteurs du documentaire ainsi que le directeur des programmes de France Télévision, pour « “provocation directe à la commission d’atteintes volontaires à la vie et à l’intégrité de la personneˮ réprimée par la loi de 1881 sur la liberté de la presse ».. Ils considèrent que ce documentaire « dénué de tout intérêt scientifique » n’est « qu’une banalisation choquante de la violence ».

Aimé MICHEL

(a) Scientific American : 1955, nov., vol. 1993, pp. 31-35.

(b) J. Whittaker et R. Meade : Social pressure in the modification and distorsion judgement : a cross cultural study (International Journal of Psychology, 1967, vol. 2, p. 109).

Les notes de (1) à (3) sont de Jean-Pierre Rospars

(*) Chronique n° 42 parue initialement dans France Catholique – N° 1284 – 23 juillet 1971.

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Deux livres à commander :

Aimé Michel, « La clarté au cœur du labyrinthe ». 500 Chroniques sur la science et la religion publiées dans France Catholique 1970-1992. Textes choisis, présentés et annotés par Jean-Pierre Rospars. Préface de Olivier Costa de Beauregard. Postface de Robert Masson. Éditions Aldane, 783 p., 35 € (franco de port).

À payer par chèque à l’ordre des Éditions Aldane,
case postale 100, CH-1216 Cointrin, Suisse.
Fax +41 22 345 41 24, info@aldane.com.

Aimé Michel : « L’apocalypse molle », Correspondance adressée à Bertrand Méheust de 1978 à 1990, précédée du « Veilleur d’Ar Men » par Bertrand Méheust. Préface de Jacques Vallée. Postfaces de Geneviève Beduneau et Marie-Thérèse de Brosses. Edition Aldane, 376 p., 27 € (franco de port).

À payer par chèque à l’ordre des Éditions Aldane,
case postale 100, CH-1216 Cointrin, Suisse.
Fax +41 22 345 41 24, info@aldane.com.


[1Il s’agit d’une allusion à la répression qui s’est abattue quelques mois auparavant sur le Pakistan oriental. Depuis la partition de l’empire britannique des Indes en 1947, le Pakistan est un État divisé en deux entités : le Pakistan occidental, qui correspond au Pakistan actuel, et le Pakistan oriental, le Bengladesh actuel, beaucoup plus peuplé. Ces deux entités partagent la même identité musulmane mais sont séparées par la langue, la culture et 1600 km de territoire indien. Depuis l’origine, les Pakistanais orientaux, qui sont Bengalis, se plaignent de la domination des Penjabis et de la non reconnaissance de leur langue. Ce combat culturel et linguistique se transforme en une lutte politique menée par la Ligue Awami créée en 1949 par le cheikh Mujibur Rahman dont l’audience croît sous l’effet des répressions des gouvernements militaires successifs. Aux élections législatives de mars 1971, où la partie orientale se voit reconnaître son importance démographique, la Ligue Awami remporte la majorité, avec 160 sièges contre 81 au Parti du Peuple du président Zulfikar Ali Bhutto, et revendique la formation du gouvernement. Z.A. Bhutto refuse et interdit la Ligue le 25 mars. Le lendemain, Ziaur Rahman, officier rebelle de l’armée pakistanaise, déclare l’indépendance du pays au nom de M. Rahman. L’armée, majoritairement composée de Penjabis, conduit une répression de grande ampleur au Pakistan oriental, aggravée par des épidémies de choléra ; il en résulte entre 500 000 et 3 000 000 de victimes parmi les civils bengalis (à comparer aux 250 000 à 500 000 victimes du cyclone du 13 novembre 1970, voir la chronique n° 106, Les enfants-loups du Pakistan, La clarté, p. 201, parue ici le 6 avril 2009). La résistance indépendantiste est vite matée mais le Pakistan oriental proclame son indépendance le 27 mars. Près de 10 millions de Bengalis fuient la répression et se réfugient en Inde. Le gouvernement indien, appuyée par l’URSS, soutient le mouvement indépendantiste tandis que la diplomatie américaine menée par Henry Kissinger sous la présidence de Richard Nixon, appuie le Pakistan. Le 3 décembre 1971, l’aviation pakistanaise attaque préventivement plusieurs bases aériennes indiennes. L’armée indienne lance alors une offensive sur le Pakistan oriental. Un porte-avions américain, l’USS Enterprise, est envoyé dans le golfe du Bengale pour intimider le gouvernement indien. Le 15 décembre l’armée pakistanaise, isolée, capitule. Le Pakistan, vaincu et très affaibli, reconnaît l’indépendance du Bengladesh et signe avec l’Inde « l’accord de Simla » l’année suivante. (Sources : Rapport n° 336 du Sénat, 24 juin 2002, établi à la suite d’une mission en Inde et au Pakistan du 3 au 10 mars 2002, repris en partie dans le dossier « Inde-Pakistan, 60 ans d’affrontements » sur www.ladocumentationfrançaise.fr ; Dossier « Troisième guerre indo-pakistanaise » sur Wikipedia).

[2Solomon E. Asch, né à Varsovie en 1907, émigré aux Etats-Unis en 1920, mort en Pennsylvanie en 1996, a fait ses célèbres expériences sur le conformisme dans les années 50. Elles ont fait l’objet de plusieurs articles notamment « Studies of independence and conformity : I. A. Minority of one against a unanimous majority », Psychological Monographs, 70 : n° 416, 1956. Asch donne un bref compte rendu de ses travaux dans un article intitulé « An experimental investigation of group influence » dans Symposium on preventive and social psychiatry, 1958 , pp. 17-23 dont le PDF en libre accès peut être obtenu par Google Livres. Après l’expérience et l’explication complète de celle-ci, la plupart des sujets incriminent leur « mauvaise vue » : ils se dédouanent ainsi de leur responsabilité en attribuant leur décision à une cause indépendante de leur volonté.

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