Chronique n° 242 parue dans F.C. – N ° 1529 – 2 avril 1976

LA CATHÉDRALE ENGLOUTIE

La culture française ligotée par les cancres et mise au tombeau

lundi 7 octobre 2013

L’autre midi, un monsieur apparemment chargé par le gouvernement de faire des sous en vendant notre littérature aux étrangers expliquait ses malheurs à un journaliste de France-Inter.

– Cela devient de plus en plus difficile avec le recul de la francophonie, disait-il. À mesure que des États, jadis dépendants de nous, renoncent à notre langue, le marché se rétrécit.

– Mais, et les autres pays ? demandait le journaliste. Et les traductions ?

– Alors, là, c’est autre chose. Je ne sais pourquoi, les étrangers n’achètent que Hugo, Maupassant, etc., aucun auteur moderne.

Bref, le monsieur n’était pas satisfait de l’attitude du marché étranger vis-à-vis de nos livres, et trouvait à notre éclipse croissante vingt explications, pour le moins, qui ne m’étaient jamais venues à l’esprit.

Le recul de la francophonie : mais pourquoi recule-t-elle ? Alors, pour assurer un débouché à nos écrivains, il nous fallait des colonies ? Quelle curieuse théorie ! Où étaient les colonies de Dante, de Gœthe, de Tolstoï, de Shakespeare ? Est-ce dans les colonies de l’URSS que chaque livre de Soljénitsyne est vendu par millions ? Est-ce en tchèque que l’on a lu le Brave soldat Schveik ?

À écouter ce monsieur au nom oublié, il semblait que si aucun étranger n’a l’idée de lire Robbe-Grillet et Roland Barthes, c’est à cause du rapatriement de nos corps expéditionnaires.

J’avais déjà une fois, sans succès, posé cette question naïve à M. Etiemble, qui a tant fait pour défendre la langue française :

« Plutôt que de la défendre, pourquoi n’écririez-vous pas plutôt dans notre langue des livres que des millions de gens auraient envie de lire ? » Il n’a pas retenu ma suggestion.

J’ai des amis étrangers fervents de culture française. Hélas, c’est vrai, allez savoir pourquoi, qu’ils préfèrent Hugo à Sartre et Jean Genêt. L’un d’eux sait du Bellay par cœur. Il m’a récité un jour, de ce poète, un sonnet dont je n’avais jamais entendu parler parce qu’il ne répond à aucune théorie ou idéologie universitaire acceptée depuis... depuis du Bellay lui-même. C’est l’admirable sonnet néoplatonicien qui commence par le vers :

Si notre vie est moins qu’une journée

En l’éternel... [1]

Ou alors, s’ils aiment un Français contemporain, il s’agit de quelqu’un que l’intelligentsia française s’efforce d’ignorer. J’ai appris l’existence d’un certain Jacques Ellul, un jour, en feuilletant curieusement dans une librairie étrangère un gros livre signé de très grands noms étrangers (que je connaissais, eux !), et dont le titre était quelque chose comme « Hommage to Pr Jacques Ellul ». Curieusement, car je m’interrogeais sur la nationalité de ce personnage au prénom mystérieusement français ! [2]

Depuis, je lis avec admiration tout ce qu’écrit Jacques Ellul, non sans comprendre pourquoi il n’occupe pas parmi nos maîtres la place qui lui revient de droit, au premier rang : c’est un esprit religieux, il a démonté les mécanismes idéologiques qui épargnent à nos penseurs professionnels la fatigue de penser et alimentent leurs vociférations ordinaires, il n’est jamais grossier, il n’est agressif que contre les sottises et laisse en paix les sots.

Et j’oubliais : ce qu’il dit est clair ! Tout le monde le comprend ! Évidemment, rien de tout cela ne se pardonne.

Après quelque vingt ans de fréquentation (distante) des milieux français où se cooptent les membres du who’s who français de l’intelligence, j’ai cru pouvoir y discerner quelques traits [3].

Le premier est que son niveau est très élevé : la preuve, c’est qu’ils ne jugent dignes de lecture qu’eux et leurs amis. L’inverse, hélas, est vrai, comme le regrettait ce monsieur dont j’ai oublié le nom : personne d’autre ne les lit. La situation s’est un peu améliorée depuis 68, car beaucoup de professeurs, étant honorés par la cooptation, ont maintenant la faculté (si l’on peut dire) de se mettre eux-mêmes au programme, ainsi que leurs amis, à la place de du Bellay. C’est ainsi que mon fils au lycée pâlit sur Wilhelm Reich et les commentateurs français de Wilhelm Reich. C’est une légère compensation au rapatriement des corps expéditionnaires : nous ne pouvons plus obliger les Africains à nous lire, mais il nous reste les étudiants français.

Un autre trait de ce milieu est son horreur pour tout écrivain capable de répandre des idées dans le public. Vous avez en France le droit d’exprimer toutes les idées qu’il vous plaira, à condition de n’être pas lu. Quel point commun par exemple entre ces deux exclus, Pauwels et Thibon [4], le premier antichrétien, quarante-huitard et scientiste, le second chrétien, homme de droite et humaniste ? Un seul point commun, mais inexpiable : ce sont deux grands écrivains qui répandent des idées dans le public.

On a le droit en France d’être un grand écrivain qui ne répand aucune idée, qui écrit magnifiquement des riens, comme Gide (voir ce qu’en dit H. von Keyserling dans son Analyse spectrale de l’Europe [5]). On a aussi le droit d’exprimer des idées, fussent-elles en conflit complet avec le conformisme régnant, à condition de n’être pas lu : par exemple René Guénon [6]. Mais écrire magnifiquement des choses qui transforment la foule selon des normes non planifiées idéologiquement, c’est un crime inexpiable, c’est une insulte aux cancres ésotériques qui détiennent les moyens d’expression « intelligents ». On a aussi le droit, et je dirai même qu’il est recommandé, dans le système qui tient la France intellectuelle, d’être Guy des Cars ou Madame Soleil : leur effet de contraste donne un mince relief aux pâlotins entre les mains de qui nous sommes, et qui sans eux seraient invisibles.

Ce système a malheureusement ses limites, comme le disait le monsieur de la radio : passé les frontières, cela ne marche plus. Du moins dans le public. J’ai vu de mes yeux, sur le bureau d’un chef du département de Civilisation française d’une université américaine, une thèse de lettres en deux énormes volumes, pesant peut-être un kilo chacun, écrite par une érudite américaine francisée jusqu’à l’os, et dont le titre était : « La notion d’Ambiguïté chez Albert Camus ».

– Mon Dieu ! lui dis-je, c’est donc cela, ici aussi, la France ?

– Ah, ah ! me dit le professeur américain. Homme de droite, hein ! Vous n’aimez pas Camus ?

Il y aurait eu trop à expliquer. Que j’avais bien connu Camus [7]. Que j’avais aimé sa grande voix, voix généreuse et inquiète. Qu’il avait été grand surtout dans ses brefs articles de journaux remuant chaque matin tout un pays. Que jadis chez nous le dernier mot revenait aux faiseurs de chansons, qui seuls expriment le génie d’un peuple. Que maintenant tout finit en thèses de deux kilos sur la Notion d’Ambiguïté, ce qui atteste la mise au tombeau du français parmi les grandes cultures mortes.

Une conjuration de zombies veille sur ses bandelettes, épaissit chaque jour la marée ténébreuse où elle dort dans sa cathédrale engloutie. Il faudra bien un jour ou l’autre qu’elle ressuscite ; cette culture française ligotée par les cancres. Un peuple ne vit pas longtemps avec un cerveau curarisé. À la fin, il s’éveille.

Aimé MICHEL

Chronique n° 242 parue dans F.C. – N ° 1529 – 2 avril 1976. Reproduite dans La clarté au cœur du labyrinthe, Aldane, Cointrin, 2008 (www.aldane.com), chapitre 14 « Histoire de France », pp. 382-384.


Notes de Jean-Pierre ROSPARS du 7 octobre 2013


[1Ce poème intitulé « L’idée » est extrait du recueil L’Olive (1550) :

Si notre vie est moins qu’une journée
En l’éternel, si l’an qui fait le tour
Chasse nos jours sans espoir de retour,
Si périssable est toute chose née,
 
Que songes-tu, mon âme emprisonnée ?
Pourquoi te plaît l’obscur de nos jours,
Si, pour voler en un plus clair séjour,
Tu as au dos l’aile bien empennée ?
 
Là est le bien que tout esprit désire,
Là le repos où tout le monde aspire,
Là est l’amour, là le plaisir encore.
 
Là, ô mon âme, au plus haut ciel guidée,
Tu y pourras reconnaître l’Idée
De la Beauté, qu’en ce monde j’adore.

[2Sur Jacques Ellul voir Les fruits de la science et de la technique (15.10.2012) et La culture qui vient par les airs (02.09.2013).
Quant à la librairie étrangère dont il est question ici c’est très probablement celle des Presses Universitaires de France qui était, si ma mémoire est bonne, rue Soufflot à Paris.

[3Voir aussi la chronique n° 331, L’éternel péché des clercs dans La clarté (op. cit., chapitre 21, p. 531) et Jean Sévillia : Le terrorisme intellectuel de 1945 à nos jours, coll. Tempus, Perrin, Paris, 2004.

[4Sur Gustave Thibon voir la note 5 de la chronique Le travail manuel – D’où diable nous vient ce préjugé qu’il n’est d’étude que livresque ? (10.09.2012).

[5Voici ce que dit H. von Keyserling de Gide dans son Analyse spectrale de l’Europe :

« Les Français ne sont pas une nation philosophique, ni une nation véritablement politique, ni même une nation essentiellement artistique, mais, en revanche, ils sont la nation littéraire par excellence. Nulle part, dans le monde moderne, la littérature, il s’en faut de beaucoup, ne joue un rôle aussi grand qu’en France. La France est le seul pays où l’art d’écrire soit vieux d’environ sept cents ans. Les écrivains reconnus, relativement peu nombreux, vivent uniquement pour soi : mais il faut que chacun les ait lus et, en dernière instance, ce sont eux qui décident. Et ici, chaque nuance est appréciée. Je m’étonne qu’André Gide, qui pourtant est, somme toute, un esprit moyen, paraisse avoir pour la génération actuelle une importance qui dépasse le besoin spécifique des jeunes Français de satisfaire aux besoins de leur “complexe du père” en donnant du “cher maître”. On me répondit qu’André Gide avait introduit certaine nouvelle façon de conter et de poser les problèmes qui n’existait pas auparavant. De même la position éminente (tout à fait disproportionnée) d’un autre écrivain que j’avais toujours connu peu important vient de ce qu’il avait trouvé, comme causeur, des nuances jusqu’alors ignorées. Dans ce sens “miniature” aucun peuple ne distingue mieux l’originalité que le peuple français. Mais, d’autre part, c’est cela aussi qui explique pourquoi aucun peuple n’a moins que les Français le sens de l’originalité véritable. Balzac, par exemple, par rapport à qui tous les esprits français depuis le XVIIIe siècle jusqu’à nos jours sont à peu près comme des coccinelles par rapport à un continent, est à peine apprécié dans sa patrie. »

Le comte Hermann von Keyserling (1880-1946) appartenait à une veille famille allemande installée dans les pays baltes. Son Journal de voyage d’un philosophe (1919) connut un très grand succès ; presque toute son œuvre postérieure a été traduite en français et il a écrit trois de ses ouvrages directement en français. Ses analyses du monde moderne (dont le livre cité, puis Psychanalyse de l’Amérique et Méditations sud-américaines) ont vivement intéressé les intellectuels européens de l’entre deux guerres.

Cette préférence de l’intelligentsia (des cognoscenti dit Lewis) pour les écrivains qui « écrivent magnifiquement des riens » au détriment de ceux qui « répandent des idées dans le public » n’est pas propre à la France, voir la dernière note de la chronique mise en ligne la semaine dernière, L’inconscient domestiqué.

[6René Guénon (1886-1951), né à Blois d’une famille bourgeoise catholique, venu à Paris pour préparer une licence de mathématiques, s’en détourna pour des recherches spirituelles auxquelles il consacra la majeure partie de sa vie. Il fréquenta de nombreuses sociétés ésotériques et fut initié à l’islam soufi. Ayant perdu sa femme en 1928 et désormais sans attaches familiales, il s’établit au Caire, s’y remaria, y mena la vie d’un musulman dévot et y mourut.

Guénon s’est fait connaître comme théoricien de l’ésotérisme, c’est-à-dire d’une connaissance métaphysique secrète, intuitive, universelle et salvatrice, d’origine non humaine et transmise depuis les origines de maître à disciple (la tradition). Cette philosophia perennis n’est pas une philosophie, au sens moderne de ce mot, car il ne s’agit pas d’y exposer ses propres idées ; elle ne doit pas non plus être confondue avec l’occultisme, les théosophismes, le spiritisme que Guénon critique vivement. Par contre, l’ésotérisme ne doit pas s’opposer aux croyances et pratiques religieuses exotériques mais, au contraire, s’employer à en mettre en valeur le noyau intérieur de vérités cachés des livres sacrés et traditions orales. Pour Guénon, en effet, les grandes formes traditionnelles, en nombre limité (tradition chinoise, hindouisme, bouddhisme, judaïsme, christianisme, islam, traditions africaines, chamanisme sibérien, traditions indiennes d’Amérique, mystères de l’Antiquité) convergent toutes vers le même noyau de vérités fondamentales. A ses yeux, chacune de ces voies est légitime et, pour ne pas s’égarer, on ne peut et on ne doit suivre que l’une d’entre elle, mais jusqu’au bout, là où toutes se rejoignent. En ce sens l’ésotérisme est indissociable d’un exotérisme religieux qui en constitue les fondations, propres à une époque et à une civilisation. Comme les chemins au flanc de la montagne, les différentes voies, aussi inconciliables qu’elles puissent paraître, se rejoignent au sommet.

Guénon tenait le monde moderne pour aberrant. Deux de ses livres les plus connus, La Crise du monde moderne (1927) et Le Règne de la quantité et les signes des temps (1945) dénoncent la destruction de tous les facteurs spirituels et sociaux de la cohérence collective qui font de l’individu un être isolé, déraciné, interchangeable, déshumanisé. Guénon s’oppose à l’idée de progrès indéfini de l’humanité. Pour lui l’Âge d’or est au début, non à la fin. En outre le monde passe par des cycles successifs ; selon lui, nous vivons la phase terminale et de plus en plus sombre d’un cycle dont la fin coïncidera avec le début d’un nouveau cycle. Quant au devenir des individus, il est traité dans Les Etats multiples de l’être (1933) : au-delà de l’état humain l’initié peut accéder à un état supra-humain puis à un état inconditionné affranchi des limites de l’espace et du temps.

[7Aimé Michel m’a raconté sa première rencontre avec Albert Camus. En 1944 il était candidat à un concours d’ingénieur du son organisé par Pierre Schaeffer. Camus y était examinateur. Au cours de l’entretien Camus demanda au candidat ce qu’il pensait d’un des ses romans. Aimé Michel, qui ignorait qui était son examinateur, fit la moue et lui expliqua qu’un roman ce n’est pas cela. Camus ne lui en tint pas rigueur et, je l’appris bien plus tard de son épouse, intervint en sa faveur lors des difficultés de recrutement occasionnées par son infirmité (un examen médical précédait le recrutement des fonctionnaires).

Dans Les antennes de Jéricho (Stock, 1978, pp. 185-186), Schaeffer explique l’esprit de ce concours non conventionnel. Il s’agissait de découvrir, outre des scriptes et des metteurs en ondes, « des ingénieurs du son qui aient l’oreille musicale et le savoir-faire technique ». « Pour ces trois catégories professionnelles, j’avais conçu une épreuve commune, une sorte de course au trésor : il fallait, pour atteindre l’objectif, mettre en œuvre des qualités complémentaires de sang-froid, de bon sens et d’imagination. L’épreuve accumulait des contretemps et des incohérences, celles-là même qui surviennent infailliblement dans la vie, et dans la vie professionnelle notamment. (…) Quant aux ingénieurs du son, par exemple Jacques Poullin, Aimé Michel, Maurice Cazeneuve et Arnaud de Chassipoulet, qui franchirent le barrage, ils se montrèrent, malgré leurs diplômes disparates, également doués. Ils firent par la suite de brillantes carrières divergentes. »

Sur Pierre Schaeffer voir les chroniques n° 141, Du crustacé aux mass media (18.10.2010) et n° 146, Nous autres crétins – Lettre ouverte à M. Maurice Druon, ministre de la Culture (22.12.2010).

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