L’université en procès ?

par Gérard Leclerc

mercredi 1er juillet 2020

Siège principal de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS)
© Celette / CC by-sa

Est-il vrai, comme le veut Le Monde qu’Emmanuel Macron s’est aliéné les sciences sociales, en s’en prenant au monde universitaire ? Tout est parti de quelques phrases prononcées en privé par le président de la République et rapportées par le quotidien du soir : « Il – le monde universitaire – a encouragé l’ethnicisation de la question sociale, en pensant que c’était un bon filon. Or, le débouché ne peut être que sécessionniste. Cela revient à casser la République en deux. » On comprend qu’une telle assertion ait provoqué un bel émoi du côté des intéressés, d’abord ceux qui se sont sentis visés à juste titre, et les autres qui ont estimé injuste le caractère général de l’accusation. Il n’empêche que le président a posé une question judicieuse et que, sur ce point précis, j’ai de bonnes raisons de penser qu’il a été bien conseillé.

À plusieurs reprises, j’ai moi-même dénoncé le danger d’une racialisation de la société, encouragée par ceux qui, prétendant combattre les discriminations raciales, imposent, de facto, une lecture des rapports sociaux en terme d’ethnicité. On va jusqu’à énoncer le principe d’un suprémacisme naturel à l’homme blanc. Cela nous donne une idéologie, souvent importée des universités américaines, qui n’est pas sans conséquences directes sur certains comportements et certaines manifestations. Bien sûr, on peut s’insurger contre le lien établi entre la contagion universitaire et le mouvement déclenché autour de la mort d’Adama Traoré. Mais on est bien obligé de relever des analogies troublantes.

Par ailleurs, il serait parfaitement hypocrite d’ignorer qu’il existe des tropismes idéologiques qui caractérisent une époque. Hier, Raymond Aron pouvait dénoncer l’opium des intellectuels, alors qu’une inspiration marxiste travaillait tout le milieu de l’intelligentsia. Aujourd’hui, il est aussi évident que tout le secteur des sciences sociales demeure largement dépendant de l’influence de Pierre Bourdieu et de son analyse des faits de société en terme de domination et d’exclusion. Sans doute y a-t-il des oppositions, des débats à l’intérieur des disciplines en cause, et il y a lieu de garder à la vie intellectuelle sa pleine autonomie. Mais il n’est pas possible de ne pas réagir face à des menaces précises, et le label scientifique que l’on s’accorde ne saurait paralyser de justes ripostes, surtout lorsqu’il s’agit d’orientations d’extrême importance pour l’avenir de nos sociétés.

Chronique diffusée sur Radio Notre-Dame le 1er juillet 2020.

Messages

  • L’enseignement général est malade, de toute évidence si l’on peut qualifier d’asymptomatique les effets induits de la menace qui la poursuit.

    - Lorsque l’on lit les déclarations publiques du Commissaire Européen à l’Innovation, la Recherche, la Culture, l’Education et la Jeunesse, à savoir que "60 % des élèves du primaire aujourd’hui auront des métiers d’avenir que l’on ne connait pas encore", on est sommé de comprendre, faute de l’expliquer.

    - Lorsque l’on remonte de ces fondamentaux l’échelle des formations successives qui s’enchaînent les unes les autres, on présage qu’un déficit éducatif et scolaire dans ce cycle qui aura des conséquences fâcheuses pour les élèves, lycéens et étudiants.

    - Lorsque l’on perçoit que tout enseignement est greffé au numérique de base pour neuf emplois sur dix, l’heure vient d’une projection dans le futur totalement inédite, sans balises de protection et livrée à l’aventure.

    - Lorsque en sus la requalification en de nouveaux métiers inconnus au cours d’un plan de carrière est impératif, ajoutée à une mobilité en Europe quasi obligée, on peut s’interroger sur la métamorphose mentale qu’il faudra à tous les chérubins, les pousses du futur, pour s’adapter, s’enrichir et découvrir sans hésiter les voies ouvertes à imaginer.

    - Lorsque la question est posée au Commissaire Européen chargé de l’Emploi et des Droits sociaux "que seront les métiers de ce futur inconnu", le témoin en charge du dossier avoue son incapacité de répondre et propose les hypothèses ouvertes de l’avant qui ne sera pas l’hier, et de demain qui devra innover en ce cas.

    La période de transition numérique et environnementale ayant ses contraintes, ses règles et ses ambitions, il sera demandé à chacun la requalification continue du métier, des savoirs et des enseignements.

    Alors l’Université est à la croisée de ces routes avouées de l’imprévisible.

    Elle engagera l’avenir de la jeunesse en quête d’assurance, de sécurité et de promesse.
    Vaste sujet qui demeure pérenne à notre chroniqueur habitué. Il n’aura pas de mal à saisir ces thèmes référencés de la formation, de l’éducation, de sens du vivre commun qui détermineront un avenir possible, probable et impérieux !

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