L’oraison problème politique

par Gérard Leclerc

jeudi 19 avril 2012

De cette campagne électorale qui va encore durer quinze jours au-delà des éliminatoires du premier tour, il nous faudra bien tirer quelques leçons. Je parle ici des chrétiens particulièrement engagés, qui ont tenté d’incarner leurs exigences propres dans des choix qui n’étaient pas évidents. C’est surtout la conjoncture, au sens fort du terme, qui commande nos réflexions et nos préférences pour un programme ou pour un candidat. Et cette conjoncture est à la fois économique et sociétale. Le sociétal a souvent pâti de la prédominance de l’économie dans une Europe déstabilisée. Mais nous nous trouverons dès demain devant des échéances redoutables. Le bouleversement anthropologique que signifiera l’extension du mariage civil aux couples homosexuels va requérir de notre part une riposte stratégique qu’il faudra mûrir. De même la transgression de l’interdit du meurtre dans le cas du suicide assisté constituera un ébranlement moral qu’il nous faudra parer dans le cadre d’un affrontement philosophique majeur.

Mais mon sentiment est qu’il nous faudra aller plus loin encore, et je suis poussé à ouvrir les horizons, à la relecture d’un petit livre tout à fait essentiel qu’écrivit le cardinal Jean Daniélou, peu de temps avant sa mort, en 1974. Les éditions du Cerf ont eu l’heureuse initiative de rééditer L’oraison problème politique et je ne saurais trop conseiller sa lecture en une période d’intenses remises en question. J’en citerai simplement quelques lignes : « Il n’y a pas de civilisation qui ne soit religieuse. Inversement, une religion de masse n’est possible que soutenue par la civilisation. Or, il nous semble qu’aujourd’hui, trop de chrétiens acceptent la juxtaposition d’une religion personnelle et d’une société laïque. Une telle conception est ruineuse tant pour la société que pour la religion. »

Voilà des propos qui détonnent aujourd’hui, où même les chrétiens se raccrochent au mot de laïcité comme à un talisman susceptible de régler tous les problèmes et en admettant implicitement qu’il convient de séparer radicalement la politique qui relèverait d’un domaine commun laïque et la religion qui relèverait de la seule conscience privée. Daniélou nous assène que c’est une erreur fondamentale, car si la laïcité donne une indépendance souhaitable à l’État, elle ne répond en rien à l’inspiration nécessaire qui soulève une civilisation et donne des raisons de vivre aux masses populaires. N’y aurait-il pas de révisions déchirantes à envisager, celles que proposent aujourd’hui un mouvement comme radical orthodoxy ?

Chronique lue sur Radio Notre-Dame le 19 avril 2012.

Messages

  • C’est une bien bonne nouvelle que cette réédition du livre du père Jean Daniélou. Sa lecture m’avait puissamment réconforté lorsque je l’avais lu, et il répondait à mes inquiétudes. La nécessaire distinction du spirituel et du temporel ne saurait devenir une séparation qu’en rendant vain tout véritable projet de civilisation et en renforçant un sécularisme destructeur du religieux comme du politique.

    Le mouvement Radical Orthodoxy, du reste multiforme, me paraît poser lui-même un problème en certaines de ses propositions. Si je me réfère par exemple à William Cavanaugh et à sa vision de la "liturgie comme acte politique", je m’interroge. Une certaine prééminence eschatologique peut autant conduire à une regrettable dépréciation du politique que l’hypermoralisme sécularisé d’inspiration "droit-de-l’hommiste" qui tient lieu de politique aujourd’hui. Cavanaugh a certes raison de récuser toute privatisation du christianisme. Mais sa thèse sur la "pratique eucharistique" comme fondement d’une "géopolitique" de "la Cité de Dieu qui embrasse tous les lieux et les temps" (cf. Eucharistie et mondialisation, Ad Solem, 2001, p. 93-124), a l’inconvénient de faire l’impasse sur une double médiation qui me paraît pourtant nécessaire : du côté spirituel, la médiation de la culture de chrétienté à laquelle le père Daniélou était si justement attaché, et, du côté temporel, la médiation du politique proprement dit dont la spécificité doit être préservée.

    Il est d’autant plus important de bien mettre ces questions au point que, face au "bouleversement anthropologique" auquel nous assistons - de longue date préparé par un nominalisme et un matérialisme triomphants - nous devons nous disposer, comme Gérard Leclerc le dit avec force et très justement, à un "affrontement philosophique majeur".

  • Nous voici replongés dans un dangereux mélange "politique et religion", si prégnant à droite depuis la Révolution française. A droite toute, malgré les conséquences attendues sur la justice sociale, sur le respect du prochain, du pauvre aussi et sur des valeurs tirées de l’Evangile. Je constate seulement que notre archevêque parisien s’est bien gardé d’une telle dérive, et son prédécesseur avait eu, si mes souvenirs sont bons, la même attitude. Vous me semblez leur fausser compagnie, ce qui est votre droit, faites-le au nom de La France catholique, mais ne le faites pas au nom de la religion catholique.

    • Il ne s’agit aucunement de mélanger politique et religion, temporel et spirituel, mais de ne pas les séparer pour les mieux distinguer. Il y va, en effet, de la civilisation qui ne saurait atteindre, sans la fécondation de la foi chrétienne, au plus haut degré d’humanité possible (même si nous savons, avec le père de Lubac, qu’il n’y eut et n’y aura jamais de civilisation pleinement chrétienne), et de la politique elle-même qui n’a de sens que comme service du bien commun, donc d’une civilisation qui préserve ses fondements humains.

      Or, nous assistons, depuis le quatorzième siècle au moins, à un processus de sécularisation qui s’est accéléré dans les temps modernes et dont, en effet, les Lumières et la Révolution française constituent un moment décisif. Et ce processus "séculariste" - qu’avait bien décrit Jacques Maritain dans Religion et culture ainsi que dans Humanisme intégral - atteint aujourd’hui les bases mêmes de notre civilisation au point d’aboutir à une révolution anthropologique sans précédent. Si, dans ces conditions, le christianisme ne consacrait pas ses efforts à une nouvelle évangélisation, il trahirait une part essentielle de sa vocation qui est de féconder, par la culture de chrétienté qu’il conserve comme dans un écrin pour l’humanité entière, les diverses civilisations. Cette culture de chrétienté inclut en effet la loi morale naturelle que la Révélation a certes confirmée et permis d’expliciter, mais qui relève de la raison en la plénitude de ses capacités métaphysiques."C’est un devoir pour l’Église, écrivait le cardinal Lustiger, de maintenir une exigence qu’elle a reçu mission de proclamer pour le bien des hommes, d’autant qu’une telle exigence morale peut être vécue dans une participation à l’acte de délivrance que Dieu opère par le Messie qu’il envoie aux hommes. Cette ’expérience’ mystique est salutaire dans le domaine éthique, dans celui de la conduite des libertés individuelles comme dans le champ social. La grâce de Dieu est donnée à l’homme pour atteindre, fût-ce au prix de la souffrance, l’idéal proposé d’En-Haut. Il serait parfaitement hypocrite de prétendre imposer par des normes sociales et coercitives ce qui ne peut être atteint que par la puissance du don de Dieu reçu par la liberté. On ne prescrit pas la sainteté par la loi civile ! En revanche, on doit s’interroger quand une société rend socialement normatives et donc légales des conduites contraires à la dignité de l’homme" (Le Choix de Dieu, Paris, Ed. de Fallois, 1987, p. 305).

      Tel est l’enjeu civilisationnel des années à venir. La distinction nécessaire du spirituel et du temporel devient une séparation mortifère lorsqu’elle se ferme les yeux devant le drame humain que cet enjeu représente. Il est heureux que, avec courage et lucidité, des catholiques comme Gérard Leclerc osent nous le rappeler.

    • Gérard Leclerc n’ose rien, il s’incline du côté où penche sa pensée depuis des décennies, déclinant toujours les mêmes tendances politico-religieuses. Quant à vos "pieuses" citations des grands Maritain ou Lubac, qu’en dire sinon qu’elles sont complètement sorties de leur contexte. C’est commode de faire parler les morts, mais ces deux-là, que je respecte, et compte tenu de leurs conduites de leur vivant, je ne les vois guère pencher de votre côté dans ce jour d’élection. Mais, grâce à Dieu et progressivement depuis 1789 ou 1870 - sauf parenthèse 1940-44, chacun en France, y compris vous-même, est devenu libre de penser, et de pencher du côté où il souhaite, sans risquer l’anathème.

    • Merci d’avoir toléré mes "pieuses" références que j’ai la naïveté de croire plus que jamais actuelles. Merci également de ne point vouloir m’anathématiser et de me bénir de l’onction de la sainte Révolution pour m’accorder, comme à Gérard Leclerc, la liberté de penser et d’incliner dans une direction qui ne s’accorde pas à votre jugement.

    • Chouette la dernière réponse d’Yves Floucat !

  • Jésus Christ a enseigné avec des paraboles :étude critique de la société de son temps ; et lorsque les disciples ne comprenaient pas Il s’impatientait : "que vous êtes longs à comprendre !" quelles paraboles nous offrirait-Il aujourd’hui ?

Un message, un commentaire ?


Les forums restent ouverts durant 15 jours après la date de publication

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.