Traduit par Bernadette Cosyn

L’option dominicaine

par David Warren

mercredi 12 avril 2017

Ils avaient coutume de se nommer eux-mêmes « les chiens du Seigneur » (en raison du calembour rapprochant Dominicain et le latin Domini canes), ces moines noirs qui ont commencé à sillonner l’Europe il y a huit siècles. Ils étaient des mendiants de l’ordre des prêcheurs fondé par Dominique de Caleruega en Espagne, assujettis à une vie de stricte pauvreté, de prière, d’étude et d’enseignement ; à une guerre contre l’ignorance et l’hérésie. Ils se proposaient de reprendre la tâche des Apôtres.

Ils étaient, dans l’ensemble, un phénomène urbain. Bien qu’originaires de nombreux lieux obscurs, ils se focalisaient sur les villes nouvelles se développant autour des cathédrales et réoccupant d’anciens sites abandonnés, au début du treizième siècle.

Durant les siècles précédents, l’Europe occidentale avait été un paysage d’Arcadie, complètement décentralisé, sous le gouvernement local de monastères et de châteaux, de leurs abbés et de leurs seigneurs – imparfaitement unifiée par la religion chrétienne. Il y avait de petites cités, des proto-cités plutôt, en Italie, mais au-delà des Alpes, Paris était probablement la plus grande agglomération, avec une population de quelques milliers d’habitants. Tout cela était en train de changer.

C’était une époque révolutionnaire, dans l’Eglise et autour d’elle. A travers les strates du temps, nous reconnaissons toujours les Franciscains comme les Dominicains de cette période, qui rompaient avec la tradition monastique de la clôture ; mais beaucoup d’autres ordres ont été fondés dont il ne reste pas trace de nos jours.

Les moines et moniales ont été des contemplatifs, mais également des travailleurs dans leurs domaines agricoles, leurs innovations ont rayonné au-delà des murs monastiques et leurs denrées ont voyagé. Mais ils ne faisaient pas partie d’une économie intégrée.

De grandes cités existaient dans les royaumes musulmans et loin au-delà, apparaissant et disparaissant comme des champignons. L’Europe occidentale a été le lieu d’un silence extraordinaire et durable. La sécurité alimentaire, la protection contre des envahisseurs féroces, ont modelé le système féodal classique pour lequel nos écologistes se languissent encore. Une vie dure, rythmée par les saisons ; des gens pour qui changement rimait avec destruction. Leurs arts, comme leurs techniques, visaient directement l’objectif, sans fioriture – exceptés dans les monastères où l’héritage des âges passés était jalousement préservé.

Saint Dominique lui-même, homme de haute naissance issu d’une région désertique de Vieille Castille, proche des frontières de la Reconquista, a été formé dans la tradition érémitique augustinienne, remontant à l’Afrique du Nord classique mais regardant vers la transformation du treizième siècle.

Deux livres démodés de ma propre bibliothèque, « Saint Dominique et son oeuvre » de Pierre Mandonnet (1944) et « Saint Dominique et son époque » par M.-H. Vicaire (1964), procurent des récits captivants de son époque et de sa mission, qui dépassent de simples données. Car ces auteurs présentent une amplitude, une profondeur, un caractère, absents chez les érudits d’aujourd’hui.

En racontant l’histoire du fondateur de leur ordre, ces auteurs sont forcés de dépeindre cette époque de transformation où Dominique allait servir. Cette fameuse lutte contre les hérétiques albigeois couvre maintenant d’un voile notre vision historique. Le labeur héroïque de Dominique lui-même, et de sa première cohorte – débattant avec les hérétiques sur leur propre terrain au risque de leur vie – est en soi un prélude efficace au récit. Mais depuis le début l’intention était plus fondamentale.

Comme les jeunes migraient vers les nouvelles universités urbaines – installées sous le contrôle des anciens séminaires épiscopaux (Chartres a été un aimant avant Paris) – un nouvel ordre intellectuel, profane, a commencé d’émerger. Lire la vie d’un étudiant du treizième siècle à Paris (et ailleurs), c’est rencontrer de nombreuses caractéristiques qui n’ont jamais changé, de l’arrogance rebelle de la jeunesse jusqu’à la beuverie et l’appel répété à des prêts étudiants. Combien souvent les travailleurs des villes ont haï et craint ces jeunes intellectuels comme étant des délinquants dangereux et malins.

Les Dominicains ont mis en place une norme de sérieux et de véritable zèle intellectuel. Ils étaient astreints à une vie exemplaire sous une discipline limpide. Ils étaient également dirigés vers la poursuite de la vérité, et dans l’héritage d’Albert le Grand, Thomas d’Aquin, Marguerite de Hongrie, Catherine de Sienne, nous trouvons une persévérance intrépide qui incarne l’idéal de l’ordre. La lumière de la Foi était partout couplée avec la lumière de la Raison, contre des forces potentiellement très sombres.

Nous voyons cela sur nos campus de nos jours, mis à part que ce sont les forces obscures qui dominent. La Foi est méprisée et conspuée avec des slogans, comme l’étaient souvent les premiers Dominicains. Les Dominicains se sont obstiné. Loin de faire retraite quand ils rencontraient de l’hostilité, ils écoutaient et réfutaient. Les hommes, surtout les jeunes, peuvent être des animaux, mais ils peuvent être aussi appelés à la conversion, et une caractéristique frappante du treizième siècle est l’échelle et la rapidité de l’expansion dominicaine.

Elle répondait à une faim spirituelle. Elle affrontait le doute dans des formes nouvelles et puissantes, alors que l’Europe commençait à retrouver le savoir païen par le biais des philosophes arabes et des réfugiés byzantins. Tout ce qui était bon chez Aristote et les Anciens a été assimilé et christianisé par les Dominicains et d’autres qu’ils ont inspirés. Ils ont établi que la « philosophie éternelle » était par sa nature même compatible avec la doctrine catholique et nous ont aidés à mieux la comprendre.

L’approche dominicaine consistait à aller au charbon. C’était un engagement intellectuel positif et fort. Le Christ a envoyé ses Apôtres sur des routes ouvertes ; Il ne leur a pas dit de se terrer et d’attendre. Il a suscité des enseignants, jusqu’à la mort. Le monde a besoin qu’on lui dise la joie de Notre Sauveur. Il a besoin d’être sauvé du Démon et de lui-même. Il a besoin de savoir qui est son Créateur. Il a besoin d’analyser toutes choses.

Saint Dominique lui-même était d’une grande érudition. Sa méthode n’était pas étriquée. Les méthodes scolastiques que les Dominicains ont innovées englobaient toutes les questions, trouvaient méthodiquement des réponses.

J’aurais peine à rejeter les Pères du Désert ou tout ce qui a suivi dans les traditions bénédictines ; tout ce qu’ils ont accompli et préservé. Comme grâce à Rod Dreher, « l’option bénédictine » est devenue une possibilité, laisser moi ajouter que j’applaudis. (NDT : l’option bénédictine est le titre d’un livre destiné à aider les chrétiens à vivre dans le monde déchristianisé actuel)

Pourtant, je voudrais juxtaposer une « option dominicaine », dans un contraste resplendissant. Comme chrétiens, nous ne devrions jamais tourner le dos à nos voisins dans le besoin. Et la Vérité est quelque chose d’indispensable. Il y aura toujours des obstacles pour la diffuser, nous devons les analyser et les vaincre.

David Warren est ancien rédacteur du magazine Idler et chroniqueur de Ottawa Citizen. Il a une profonde expérience du Proche-Orient et de l’Extrême-Orient.

Illustration : Saint Dominique par Fra Angelico, 1436 [panneau de côté du retable de Pérouse]

Source : https://www.thecatholicthing.org/2017/03/31/the-dominic-option/

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