Traduit par Vincent de L

“L’option de Benoît” et la loi naturelle

Howard Kainz

mardi 12 décembre 2017

On entend beaucoup parler ces jours-ci de « l’option de Benoît » inspirée par le livre éponyme de Rod Dreher. Des catholiques, cernés par des « sans » (religion) et des gauchistes – et confrontés à des écoles publiques qui sexualisent les étudiants, des paroisses locales qui pêchent un catholicisme dilué, etc. -, sont à la recherche de formes diverses de communautés comme défense contre les courants anti-chrétiens.

Certains ont changé de paroisse ou de voisinage, ou ont même déménagé leurs familles vers des lieux proches de monastères bénédictins ! Certains peuvent trouver que thecatholicthing.org et autres sites catholiques similaires sur Internet constituent leur option de Benoît du « cyber-espace ».

L’idée générale est de prendre des mesures de préservation dans un monde envahi par le relativisme et le sécularisme, de trouver le soutien de personnes qui ont les mêmes idées, et de nous garder, nous et nos enfants, de succomber à un environnement social devenu fou furieux.

Rod Dreher a trouvé l’inspiration pour son livre dans un court paragraphe final du livre After Virtue (« Après la vertu ») de 1981 d’Alasdair Macintyre où l’auteur conclut, comparant notre époque avec la fin de l’empire romain du Benoît d’origine : « Cette fois… les Barbares n’attendent pas derrière les frontières, ils nous gouvernent déjà depuis quelque temps. Et c’est notre manque de conscience de cela qui constitue une partie de notre fâcheuse situation. Nous n’attendons pas un Godot mais un autre – sans doute très différent – Saint Benoît. »

Dans un entretien ultérieur, Macintyre confiait qu’il regrettait d’avoir écrit ce paragraphe, donnant ainsi de l’élan à l’impression qu’il plaidait une stratégie de repli.

Le livre de Macintyre reçut – et méritait – beaucoup d’attention. Je suis tombé dessus à une époque où je faisais des recherches pour mon livre Ethics in Contest (« L’éthique en débat »), et je fus impressionné par sa brillante critique des tentatives de formulation de théories éthiques viables découlant des Lumières, en particulier deux théories qui apparaissent encore dans les classes des facultés sous formes de révisions et de réincarnations : l’utilitarisme et l’impératif catégorique de Kant.

Une chose, en tout cas, dans laquelle Macintyre n’entre pas : ces deux théories influentes sont des tentatives des Lumières pour remplacer la théorie de la loi naturelle, qui jouissait auparavant d’une place de choix parmi les philosophes catholiques, ainsi que chez certains philosophes protestants.
Jeremy Bentham (1748-1832), le père de l’éthique utilitariste, déclare qu’il s’agit de la solution au « subjectivisme » de la loi naturelle : une grande multitude de gens parlent sans arrêt de la Loi de Nature, puis ils vous donnent leur sentiment [personnel] sur ce qui est bon et ce qui est mauvais ; et vous devez comprendre que ce sentiment représente autant de chapitres et de sections que la Loi de Nature… [La « Loi Naturelle » consiste] en autant d’artifices pour éviter l’obligation de faire appel à quelque norme externe, et pour amener le lecteur à accepter l’idée ou l’opinion de l’auteur comme une raison, et celle-ci est suffisante par elle-même.

Comme solution à la nécessité de disposer de « normes externes » totalement objectives pour l’éthique, Bentham offre son système « utilitariste », orienté vers la maximisation du bonheur pour le plus grand nombre, et constitué de cartes élaborées avec des évaluations numériques des plaisirs à prendre en compte. Plus tard, les utilitaristes ont raffiné les diagrammes originaux de Bentham et étendu ses notions de bonheur.

Emmanuel Kant (1724-1804) a proposé une autre remplaçante pour la loi naturelle, qui implique un retour au subjectivisme, mais qui elle aussi est apparemment universellement valable avec l’impératif catégorique : depuis que l’universalité de la loi selon laquelle des effets sont produits constituent ce qui est correctement appelé nature dans le sens le plus général (quant à la forme) – c’est-à-dire l’existence de choses pour autant qu’elle soit déterminée par des lois générales – l’impératif du devoir peut être exprimé ainsi : agis comme si la maxime de ton action devait devenir par ta volonté un loi universelle de la nature.

En d’autres termes, si vous voulez suivre la « loi de nature », formulez simplement vos maximes de telle façon que vous voudriez qu’elles deviennent universelles ; si vous ne le pouvez pas, vous vous éloignez de la loi naturelle. (Cette approche est similaire à la Règle d’Or « Ne fais pas au autres… » mais, Kant l’affirme, elle offre une formulation philosophique plus solide).

La critique de Macintyre fut un très important catalyseur pour mon intérêt envers la loi naturelle, que les éthiciens modernes ont ignorée ou remplacée.
Mais pourquoi cette théorie de la loi naturelle est-elle largement ignorée par les éthiciens ? C’est dû à la distinction « être – devoir être » soulignée par David Hume (1711-76). Elle est toujours une « norme d’or » pour les éthiciens contemporains. La distinction de Hume (« la guillotine de Hume ») interdit toute déduction d’un « doit être » de quelque chose de factuel, comme la nature humaine1. Les philosophes catholiques John Finnis et Germain Grisez ont essayé de développer une théorie de la « nouvelle loi naturelle » qui évite cette « guillotine ». Mais beaucoup d’autres – moi inclus – trouvent que ces efforts ne sont pas convaincants et sont même « non nécessaires » du fait que les interprétations de Hume sont fallacieuses.

Macintyre n’examine pas la loi naturelle dans After Virtue, mais il examine la version thomiste de la loi naturelle, dans le tome 2 d’Éthique et Politique. Dans le chapitre 4 “Thomas d’Aquin et l’ampleur du désaccord en morale”, il se concentre sur l’analyse classique par l’Aquinate (ST Ia-IIae 94, 2) des trois “préceptes” de la loi naturelle : préservation de la vie et de la santé, éducation et nourriture de notre progéniture, et recherche de la vérité et de relations sociales raisonnables.

Macintyre discute également des « préceptes secondaires » en référence aux « préceptes primaires » de Thomas d’Aquin, et des désaccords pratiques qui surviennent dans leurs applications. Il conclut que « l’ensemble des préceptes de conformité, pour lesquels il y a une condition préalable à une enquête partagée raisonnable sur la manière dont nos désaccords pratiques doivent être résolus, a le même contenu que ces préceptes que l’Aquinate identifie comme ceux de la loi naturelle. »

Une remarquable conclusion : dans des tentatives partagées d’établir des conditions préalables pour traiter des désaccords de valeur, nous arriverons au vestibule des préceptes classiques de Thomas d’Aquin !

Peut-être pouvons-nous prendre cette vision du dialogue dédié comme la nouvelle version de l’« option de Benoît », hautement intellectualisée.
Selon cette ligne d’argumentation, les prétendants éthiques établissent des préceptes méthodologiques pour surmonter les désaccords et arrivent finalement (et étonnamment) bon gré mal gré aux trois préceptes de Thomas d’Aquin sur l’auto-préservation, le soin de la progéniture et le caractère raisonnable.

La brillante critique faite par Alasdair Macintyre des tentatives variées de la philosophie moderne de parvenir à des « règles » pour déterminer ce qui est éthiquement correct ou erroné a constitué pendant ces dernières décennies une stimulation majeure pour la montée en puissance de « l’éthique des vertus ».

En général, l’éthique des vertus évite les tentatives d’invention de règles qui gouvernent les questions éthiques spécifiques, mais se concentre sur les vertus, les « habitudes d’excellence », qui devraient conduire aux bonnes décisions et actions des hommes de bien. Désaccentuer, voire mépriser, les règles particulières est fréquent parmi les « éthiciens de la vertu ». L’accent sur la vertu par certains éthiciens de la vertu fait penser à des personnes qui sont « spirituelles mais pas religieuses », et prétendent rechercher la spiritualité, qui est le but commun de la plupart des religions, mais qui dédaignent les règles de certaines religions pour promouvoir le progrès spirituel.

Mais, ainsi que je l’avais indiqué dans un précédent article, suivre les premiers préceptes presque évidents de la loi naturelle de Thomas d’Aquin fournit un ensemble de conseils fiables pour les innombrables problèmes éthiques qui surgissent quotidiennement (et qui promeuvent également la vertu). Ces préceptes peuvent sortir après de longs dialogues entre des intellectuels sincères, ainsi que le propose Macintyre. Mais pourquoi la préservation de la vie, le soin de la progéniture, etc. ne peuvent-ils pas servir de points de départ pour de telles discussions ?

Source : https://www.thecatholicthing.org/2017/08/19/the-benedict-option-and-natural-law/


Saint Benoît par Giambattista Piazzetta, c. 1750 [Église de San Nicolò al Lido, Venise]


Howard Kainz est professeur émérite de philosophie à l’Université Marquette. Ses publications les plus récentes comprennent Natural Law : an Introduction and Reexamination (2004) (« Loi naturelle : introduction et réexamen »), Five Metaphysical Paradoxes (The 2006 Marquette Aquinas Lecture) (« Cinq paradoxes métaphysiques”, la conférence Thomas d’Aquin 2006 de Marquette), The Philosophy of Human Nature (2008) (« La philosophie de la nature humaine ») et The Existence of God and the Faith-Instinct (2010) (« L’existence de Dieu et l’instinct de la foi »).

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