L’intellectuel Ratzinger

mardi 3 mars 2009

27 FÉVRIER

On n’a peut-être pas relevé suffisamment la situation singulière de l’intellectuel Ratzinger dans le débat allemand, tel qu’il se déroule depuis plusieurs siècles. Il pourrait pourtant nous renseigner sur les sous-bassements de certaines polémiques actuelles. Dans la conférence prononcée à l’université de Ratisbonne le 12 septembre 2006, Benoît XVI, en centrant sa réflexion sur les rapports de la raison et de la foi, s’est principalement intéressé à trois crises de la pensée, qui concernent directement l’histoire de l’Allemagne. Il s’agit d’un programme de déshellénisation, c’est-à-dire de rupture d’avec l’héritage philosophique de la Grèce, qui a d’abord concerné Luther et la Réforme. La sola scriptura s’énonce comme un refus de l’enfermement philosophique de la parole biblique. Le kantisme, avec la fin de la métaphysique de l’être, se situera dans le même sillage. Seconde étape, celle de la théologie des dix-neuvième et vingtième siècles symbolisée par le seul nom de Adolf von Harnack. Même refus du Dieu des philosophes pour ne retenir que le retour à Jésus, homme simple et interprète d’un message moral philanthropique. La théologie est ramenée à une discipline purement scientifique ; il ne s’agit plus que d’histoire, telle que la discipline se définit alors. La question philosophique de Dieu est alors évacuée et l’on ne garde du christianisme qu’ « un misérable fragment ». Cela vaut aussi pour l’homme coupé de ses interrogations fondamentales. La troisième et dernière étape concerne le débat contemporain sur la pluralité des cultures qui obligerait, selon certains, à revenir au simple message du Nouveau Testament, pour que le christianisme puisse s’inculturer dans les autres aires culturelles sans leur imposer un bagage philosophique qui ne leur conviendrait pas.

La troisième étape est peut-être moins spécifiquement allemande, mais elle coïncide trop bien avec les conceptions d’Harnack pour qu’on ne discerne pas un lien direct de parenté ou de subordination. Par ailleurs, on ne doit pas oublier, ce que le Pape ne dit pas à Ratisbonne, mais qu’il doit avoir à l’esprit, à savoir la volonté de fabriquer un christianisme spécifiquement germanique. Ce qui suppose non seulement sa déshellénisation mais aussi sa déjudaïsation. Harnack, spécialiste de Marcion est lui-même imbu de marcionisme. Lorsqu’on veut comprendre le problème de beaucoup en Allemagne avec Joseph Ratzinger, il faut avoir tout cela en tête, qui d’ailleurs apparaît dans la polémique anti-ratzingérienne de Kurt Flasch publiée par Le Monde et dont j’ai déjà longuement parlé. Flasch dénonce « l’éloge d’une stérile raison de style grec, laquelle n’a d’ailleurs jamais existé et s’oppose à la plupart des penseurs chrétiens qui depuis Duns Scot (1268-1308) opèrent une séparation nette entre philosophie et théologie ». Il faut quand même être gonflé pour prétendre, au pays d’Albert le Grand et de Heidegger, que la raison grecque n’a jamais existé. Flasch omet de préciser aussi que le Pape a lui-même parlé de la coupure « volontariste opérée par Duns Scot à l’encontre de l’intellectualisme augustinien. La transcendance et l’altérité de Dieu sont placées si haut que même notre raison et notre sens du vrai et du bien ne sont plus un véritable miroir de Dieu, dont les possibilités abyssales, derrière ces décisions effectives, demeurent pour nous éternellement inaccessibles et cachées. À l’opposé, l’Église catholique a toujours tenu bon sur la notion d’analogie affirmée par le quatrième concile du Latran. Même si les dissimilitudes sont infiniment plus grandes que les similitudes, il y a possibilités d’atteindre un Dieu qui se révèle par son logos dans la création. Saint Paul parlait déjà de logiké latreia, « un culte qui est en harmonie avec la parole éternelle et notre raison (cf. : Rm 12,1) ».

Balthasar dans son dialogue avec Barth avait marqué fortement la différence catholique sur ce point. Il avait lu Przywara, le grand jésuite allemand qui avait aussi instruit Edith Stein sur cette grande question. Qu’on le veuille ou pas, l’Allemagne est divisée profondément depuis la Réforme, et les querelles philosophiques demeurent aujourd’hui prégnantes dans la culture la plus contemporaine. Habermas pourtant proche de Joseph Ratzinger sur des points essentiels s’est démarqué du discours de Ratisbonne : « Fides quarelens intellectum »- autant la quête de ce qui est raisonnable dans la foi est la bienvenue, autant ne me paraît être d’aucun secours la volonté d’écarter de la généalogie de la raison commune aux non croyants et aux croyants de toutes les religions, bibliques ou non, les trois vagues de déshellénisation qui ont contribué à forger la compréhension moderne d’elle-même à laquelle est parvenue la raison séculière. Jürgen Habermas, Entre naturalisme et religion, Gallimard, 2008). Le kantisme résolu du philosophe allemand explique largement son point de vue. Mais ce kantisme même trouve son site originel dans l’Allemagne du nominalisme et de la Réforme.

Messages

  • Merci une fois de plus à Gérard Leclerc de sa réflexion pénétrante.
    Je joins ci-après un commentaire du cardinal Ruini sur la critique Habermas du discours de Ratisbonne que je trouve éclairant et que G. Leclerc connaît sans doute. L’intellectuel Ratzinger se refuse à un dialogue de la foi et de la raison qui consisterait pour la première à abdiquer devant la raison "séculière". Serait-il le premier "Radical Catholic", ou plutôt la véritable "Radical Orthodoxy" ne consisterait-elle pas à être, radicalement, Catholique romain avec Benoît XVI ?

    Annexe - Texte du cardinal Ruini (extraits)

    CONTRE UNE RAISON ENFERMÉE DANS UNE "ÉTRANGE PENOMBRE"
    Revenons maintenant à l’article de Habermas pour examiner le point central de son désaccord avec le discours de Ratisbonne et, plus largement, avec l’organisation générale de la pensée et de l’enseignement de Benoît XVI. Habermas recherche avec beaucoup de sincérité personnelle et intellectuelle une convergence entre la raison séculière et "éclairée" et la raison théologique mais, en réalité, il conçoit cette convergence sur des bases nettement déséquilibrées. En effet, alors que la raison théologique devrait accepter l’autorité de la raison séculière post-métaphysique, cette dernière, sans pour autant s’ériger en juge des vérités religieuses, n’accepte "en dernier ressort" comme "raisonnable" que ce qui peut être exprimé dans ses propos et refuse donc, en fin de compte, les vérités religieuses dans leur principe transcendant (le Dieu qui se révèle) et dans leur contenu substantiel et décisif. De même, "Jérusalem" est considérée comme faisant partie, à côté d’"Athènes", de la genèse historique de la raison séculière, mais pas comme étant effectivement raisonnable. En dernière analyse, Habermas ne sort pas de cet "enfermement" sur elle en quoi Josef Ratzinger voit la limite de la raison quand elle est seulement empirique et calculatrice. La perspective de Josef Ratzinger-Benoît XVI est bien autrement ouverte. En effet, à Ratisbonne et plus largement dans d’autres textes, il soutient avec énergie que, à l’origine de l’univers, il y a le Logos créateur. Il se base sur l’examen des structures et des présupposés de la connaissance scientifique et en particulier sur la correspondance intangible entre les mathématiques – qui sont une création de notre intelligence – et les structures réelles de l’univers. En effet, si cette correspondance n’existait pas, nos prévisions mathématiques et nos technologies ne pourraient pas fonctionner. Cette correspondance implique que l’univers lui-même soit structuré de manière rationnelle et elle pose la grande question de savoir s’il ne doit pas y avoir une intelligence originelle, source commune de cette réalité "rationnelle" et de notre rationalité. […] Cependant il est pleinement conscient du fait que non seulement ce genre de considérations et d’arguments va au-delà du domaine de la connaissance scientifique et se placent au niveau de l’enquête philosophique, mais que même sur le plan philosophique, le Logos créateur n’est pas l’objet d’une démonstration apodictique, mais reste "la meilleure hypothèse", une hypothèse qui demande à l’homme et à sa raison "de renoncer à une position de domination et de risquer celle de l’humble écoute". Concrètement, en particulier dans le climat culturel actuel, l’homme ne parvient pas à s’approprier complètement, par ses seules forces, cette "meilleure hypothèse". Il reste en effet prisonnier d’une "étrange pénombre" et des incitations à vivre selon ses propres intérêts, sans tenir compte de Dieu et de l’éthique .Seule la révélation – l’initiative de Dieu qui se manifeste à l’homme dans le Christ et qui l’appelle à s’approcher de Lui – nous rend vraiment capables de sortir de cette pénombre. C’est justement la perception de cette "étrange pénombre" qui fait que l’attitude la plus répandue parmi les non-croyants d’aujourd’hui ne soit pas l’athéisme – perçu comme quelque chose qui dépasse les limites de notre raison autant que la foi en Dieu – mais l’agnosticisme, qui suspend le jugement à propos de Dieu dans la mesure où on ne peut pas connaître celui-ci rationnellement.

  • Concernant le livre "Torture et Eucharistie" de William Cavanaugh, on peut regretter que les réseaux de libraires s’en fassent peu l’écho. - Ainsi, la Procure l’a exclu de son catalogue. C’est d’autant plus curieux qu’elle avait annoncé ce livre bien avant sa parution effective.

  • Merci à Gérard Leclerc pour la profondeur et la justesse de son analyse. Il est aussi très judicieux d’appeler l’attention sur le livre de W. Cavanaugh. A ce sujet et en relation avec son texte, j’aimerais également proposer à sa réflexion l’exceptionnel ouvrage du Prof. Jean Borella, "La crise du symbolisme religieux} }", paru en 1990 à L’Age d’Homme et réédité tout récemment aux Editions l’Harmattan dans une version revue, mise à jour et augmentée, qui va au coeur même de la problématique esquissée dans l’article ci-dessus et tente -me semble-t-il avec succès- de rendre compte du divorce moderne de la philosophie et de la foi. J’ajoute que sa pensée a influencé des auteurs comme le P. Aidan Nichols et Catherine Pickstock qui ne sont pas étrangers au courant de "Radical Orthodoxy".

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