L’heure du catastrophisme ?

Le Journal de Gérard Leclerc

vendredi 8 mai 2009

26 MARS

Le paradigme catastrophiste finira-t-il par se substituer au paradigme progressiste ? Non seulement l’interrogation n’est pas illégitime, mais elle est puissamment appuyée par le climat de la crise et les objections graves opposées au rêve d’un achèvement de l’histoire, celui théorisé par Fukuyama. Il est vrai que je suis inspiré, en ce moment, par la lecture saisissante de Jean-Pierre Dupuy, maître extrêmement convainquant en catastrophisme. Il ne s’agit là nullement de se laisser aller à des prédispositions psychologiques du type : on est naturellement, spontanément, optimiste ou pessimiste. Il serait plus judicieux de s’interroger sur la dimension philosophique du problème. J’ai mille fois cité le mot de Bernanos sur les imbéciles joyeux et les imbéciles tristes que seraient optimistes et pessimistes. Il avait ravi le cardinal Lustiger, trop habité par le tragique de l’histoire pour ne pas se méfier des divers progressismes. Et là, nous sommes sur un terrain plus sérieux car il suppose une compréhension profonde de notre destin.

L’esprit des Lumières est foncièrement optimiste, persuadé du progrès certain de l’humanité dès lors que la science éclaire le chemin et donne la maîtrise des choses. Est-ce à dire que l’opposition, notamment ecclésiale, qui n’a cessé de le démentir, serait pessimiste ? L’idée d’une corruption de la nature, d’une perversion de l’humanité est inhérente à une certaine postérité augustinienne. Elle s’est trouvée brutalement contredite dans les années 50 et 60 par un néoprovidentialisme associé au dynamisme historique, celui qui caractérisait aussi le marxisme de l’époque. Le discours d’ouverture de Vatican II par Jean XXIII sembla apporter une caution supérieure à ce courant, bientôt associé à une véritable euphorie conciliaire. Le Pape n’y allait pas de main morte pour stigmatiser les pessimistes ! Faute d’avoir sous la main ce discours, j’en recherche un résumé dans l’article de Giuseppe Alberigo, publié dans le volume inaugural qui précède les deux tomes des textes des Conciles œucuméniques édités par le Cerf en 1994. Je le cite : «  Jean XXIII souhaite que "illuminée de la lumière de ce concile, l’Église augmente de richesses spirituelles et regarde sans crainte vers l’avenir" moyennant les mises au point nécessaires ; pour cela il faut scruter les signes des temps, en dépassant les insinuations émanant d’hommes, certes brûlants de zèle, mais manquant de largeur d’esprit, de discrétion et de mesure. Dans les temps modernes, ces gens ne voient que prévarication et ruines ; ils viennent vous dire que notre monde, par rapport à celui d’autrefois, a bien empiré.  » Le Pape se voyait obligé de «  dire son désaccord avec ces prophètes de malheur qui annoncent toujours des catastrophes, presque l’imminence de la fin du monde.  » Cette partie de l’allocution culminait dans la conviction que l’humanité entière se trouvait à un tournant de son histoire, qui revêtait au sens propre «  contre toute attente une signification providentielle donc absolument transcendante  ». La seconde partie du discours ne faisait que conforter l’optimisme prophétique de la première en proposant au Concile une attitude d’ouverture et non de condamnation et en indiquant une finalité qui joint l’unité des chrétiens à celle du monde.

Sur le moment - et je l’ai vécu - l’algarade contre les prophètes de malheur eut un effet considérable. C’est comme si le vieux pape avait «  explosé  » d’avance toute velléité de réaction antiprogressiste. Dans le débat contemporain, sur le présent et l’avenir, l’Église conciliaire prenait résolument le parti du mouvement, du progrès contre l’intégrisme et la tendance «  scrogneugneu  ». Dès lors les Ottaviani et consorts n’avaient qu’à bien se tenir. Le bazooka pontifical les avait abattus par avance. La suite montra que les choses étaient infiniment moins simples, puisque c’est au sein de la tendance (très largement) majoritaire que devaient avoir lieu les échange les plus vifs quant à l’optimisme et au pessimisme concevables dans le monde d’aujourd’hui. On s’aperçut vite que la notion - intéressante mais susceptible de tous les accommodements - que constituaient les fameux «  signe des temps  » pouvait produire des oppositions frontales, significatives d’appréciations historiques contradictoires. Il n’était pas si aisé de s’accorder sur la marche du monde, en positif et en négatif, et d’y insérer la mission de l’Église. Cela apparaît dans les notes conciliaires de Lubac et Ratzinger. En relisant Lubac, je suis saisi par sa sévérité à l’égard du courant pseudo avant-gardiste. Il a des formules terribles à l’égard de certaines de ses figures de proue, qui aujourd’hui encore passent pour les prophètes du renouveau d’alors. De tel cardinal de premier plan : «  Je ne peux m’empêcher d’avoir l’impression d’un esprit superficiel, prétentieux et d’une grande fatuité. Il ne me paraît rien comprendre au fond de la situation actuelle. Il semble ne rien percevoir de l’invasion de l’athéisme, etc.  »

Je n’éprouve nul plaisir à ce genre de citations, mon souci consiste à comprendre ce qui a bien pu se passer dans ces années que j’ai vécues à la fois dans une confiance profonde et une méfiance aux aguets. Que le bon pape Jean ait voulu secouer son monde, je l’admets volontiers et en devine assez bien les motifs. S’il avait réuni ce concile, ce n’était pas pour l’endormir dans un doux ronron. Il s’agissait de faire prendre conscience à cette assemblée de sa tâche historique. C’est vrai que le monde avait changé, que l’accélération, dont a si bien parlé Daniel Halévy, se précipiterait encore. Alors, ce n’était pas le moment de rêver au passé, ou plutôt «  de désirer le passé en regrettant l’avenir  », ce qui a été reproché à Chateaubriand. Le péril d’un ressassement dans des problématiques inappropriées n’était nullement illusoire. Il convenait donc de donner le coup d’envoi, ne serait-ce qu’en utilisant la décharge électrique. Cependant, je ne puis m’empêcher d’exprimer, si longtemps après, une réserve forte qui ne m’a jamais quitté. En effet, la volonté d’exorciser le passéisme et de prévenir contre un message négatif et unilatéralement pessimiste était justifiée. Mais elle ne mesurait pas assez le danger certain d’un ralliement au vent dominant et aux idéologies régnantes. Il m’est arrivé de dire qu’à s’en prendre aux prophètes de malheur, on serait obligé d’expurger très largement la Bible. C’était sérieux. D’ailleurs la fin de la décennie 60 se chargerait de marquer l’obsolescence de ce qu’on avait pris pour l’avant-garde et il faudrait en rabattre sur tant de triomphalisme.
Et que dire maintenant, où Jean-Pierre Dupuy peut écrire au début de son dernier livre : «  Ce livre dans l’ombre portée par l’avenir catastrophique qui semble aujourd’hui être le destin de l’humanité  » ? À dire vrai, je résiste, pour ma part, de toutes mes forces à un tel catastrophisme, éloigné à tous égards de ma sensibilité. Autant, j’étais heurté autrefois par un progressisme qui me paraissait faire fi du tragique, autant je refuse d’envisager le pire comme la seule destinée du monde présent. Mais je suis obligé de prêter l’oreille, par simple rectitude morale, aux avertissements des prophètes de malheur. Or ceux-ci sont proprement terrifiants : «  Nous ne sommes plus qu’à 5 minutes de minuit, minuit signifiant conventionnellement le moment où l’humanité se sera annihilée elle-même  ». Dupuy explique qu’une horloge de l’apocalypse a été mise en place en 1947 par un groupe de physiciens atomistes, choqués par ce qui s’était passé à Hiroshima et Nagasaki. Depuis, cette horloge n’a cessé d’être rectifiée en avance ou en retard. Les dernières rectifications vont dans le sens d’un rapprochement inéluctable de la fin, principalement à cause du changement climatique. Ce ne sont pas des fantaisistes qui président à ce type d’évaluation mais des savants particulièrement respectables.

Évidemment on n’est nullement tenu de croire sur parole les autorités, fussent-elles les mieux informées. J’ai vu sur un plateau de télévision Alain Minc contestant formellement le noir tableau de Jean-Pierre Dupuy. On conçoit à quel point celui qui défendait il n’y a pas si longtemps le thème de «  la mondialisation heureuse  » pouvait être ulcéré même si la crise l’a obligé à revoir ses prévisions.

Des gens comme Claude Allègre contestent aussi formellement les thèses du réchauffement. N’empêche que le débat présent indique à lui seul que nous avons changé d’époque et que nos certitudes historiques, politiques, économiques sont à revoir de fond en comble. La certitude la plus fragilisée concerne la confiance dans le recours à la technique comme capable de remédier à tout, en particulier aux dégâts qu’elle a elle-même provoqués. N’est-ce pas à cause des avancées technologiques que nous serons en mesure de réparer les destructions de notre environnement ? Eh bien il pourrait s’agir de notre dernière illusion. Car, désormais, nous sommes confrontés à un défi inimaginable que la fable de l’apprenti-sorcier avait pourtant annoncé. La course déchaînée aux technologies avancées, loin d’être la solution, pourrait bien être dès à présent, le problème suprême.
Jean-Pierre Dupuy enfonce le clou : «  S’abandonner à l’optimisme scientiste qui compte uniquement sur la technique pour nous sortir des impasses où nous a mis la technique, c’est courir le risque d’engendrer des monstres qui nous dévoreront.  » Et de nous avertir à propos de nanobiotechnologies. Nous nous trouverons de plus en plus devant l’incontrôlabilité de systèmes que nous aurons produits... Et non content d’annoncer le pire, Dupuy n’hésite pas à revêtir l’habit des prophètes de malheur que j’évoquais plus haut. Car il cite les textes apocalyptiques de l’Écriture et notamment celui de Marc (XIII, 1-37) : «  Prenez garde, restez éveillés, car vous ne savez pas quand ce sera le moment  ». Et d’indiquer cette précision indispensable : annoncer le processus de la catastrophe ce n’est pas se laisser fasciner par lui, c’est au contraire prendre ses distances pour le dominer. On parlera donc d’un catastrophisme éclairé. C’est le titre d’un précédent essai de Dupuy publié en 2002. J’en resterai là pour le moment, avec le dessein de poursuivre la réflexion, car il y a bien autre chose à méditer encore dans La Marque du sacré (éd. Carnets Nord). Cela nous fait du bien d’être provoqué par un auteur qui, pour le coup, n’usurpe nullement le qualificatif de «  dérangeant  » dont on use si souvent à contre-emploi.

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