L’évolution de Charlie Hebdo

par Gérard Leclerc

jeudi 11 janvier 2018

Le troisième anniversaire du massacre de l’équipe de Charlie Hebdo et de l’hypercasher de Vincennes est l’occasion de réflexions moroses. Comment s’en étonner ? Au souvenir des drames s’ajoute le bilan de ce qui a suivi, notamment en fait de mobilisation nationale contre le terrorisme et pour la liberté d’expression. C’est Philippe Lançon, ce magnifique journaliste rescapé de la tuerie, qui confiait ces jours-ci son scepticisme quant à la formule mobilisatrice d’il y a trois ans : Je suis Charlie. Ce cri était l’expression spontanée d’une colère mais il était souvent ambivalent. Par ailleurs, le temps passant, les terroristes sont toujours présents sur le terrain, ne serait-ce que par la menace qu’ils continuent d’exercer sur la rédaction de Charlie. Celle-ci vit sous protection policière constante dans ce qui ressemble un peu à un bunker. Qui plus est, elle dépense des sommes considérables pour assurer sa protection. La moitié, je crois, de son budget.

Alain Finkielkraut remarquait récemment que le journal fondé à l’origine par Cavanna, Choron et les autres s’était trouvé investi, contre lui-même, d’une mission qui n’était pas du tout la sienne. Comment les fondateurs auraient-ils pu imaginer, eux les anarchistes absolus, qu’ils allaient être associés à la défense des institutions et au soutien à la police ? C’est plus qu’un paradoxe. C’est une contradiction ontologique qui ne s’explique que par les enjeux de civilisation auxquels une équipe de joyeux drilles s’est trouvée liée et qui a abouti à son sacrifice. Je crois d’ailleurs que Cavanna était en désaccord avec l’engagement que ses successeurs avaient assumé, en publiant les caricatures de Mahomet. C’était, au-delà de la dérision, prendre parti dans ce qui est une guerre, une guerre mondiale.

L’ironie provocatrice du premier Charlie pouvait choquer la bienséance ordinaire. Elle ne portait pas à conséquence trop grave, encore qu’elle pouvait susciter un climat particulier de désengagement, avec une saveur nihiliste. Nous n’en sommes plus là aujourd’hui. Les éditoriaux de Charlie ne sont pas très drôles, ils constituent souvent des manifestes qui provoquent des divisions, notamment à gauche. On l’a vu à propos de la polémique sur Mediapart et Edwy Plenel. Depuis trois ans, nos problèmes ne se sont pas arrangés et ils ne prêtent que rarement à rire.

Chronique diffusée sur Radio Notre-Dame le 11 janvier 2018.

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