FC 1242 – 2 octobre 1970

L’évanouissement du spirituel

par le R.P. Louis Bouyer

samedi 24 décembre 2011

On se rappelle sans doute le fameux manifeste de Jacques Maritain : « Primauté du spirituel ». Hélas ! dans le catholicisme contemporain, en France pas exclusivement, mais peut-être encore plus qu’ailleurs, c’est plutôt un évanouissement, une évaporation, pour ne pas dire une élimination pure et simple du spirituel qui paraît à l’ordre du jour.
Je connais un Carmel, des plus vivant d’ailleurs, où les religieuses ont eu à subir, des années durant, un aumônier qui ne cessait de leur dire : « A quoi servez-vous ? Que signifie votre existence ? C’est un contre-témoignage ! Sortez donc de votre cloître. Mêlez-vous au monde. Faites campagne avec les chrétiens de ce temps pour la paix au Vietnam, pour la révolution prolétarienne, pour quelque chose qui ait un sens aux yeux de l’homme d’aujourd’hui ! etc. »

La plainte des laïcs

C’est une chose admise, dans la plupart de nos publications, que toute « spiritualité » doit être qualifiée de « vague spiritualité » si elle ne débouche pas aussitôt dans une prise de parti politique. Les prêtres qui consacrent le plus clair de leur temps (il y en a encore quelques-uns tout de même) à annoncer la Parole de Dieu, à célébrer la messe et les autres sacrements, à pratiquer la direction spirituelle, à visiter les malades sont considérés simplement comme des « fonctionnaires cultuels » des gens qui « ne travaillent pas ». Et si par hasard on objecte que ce n’est pas l’affaire du prêtre que de jeter de l’huile sur le feu dans les conflits sociaux, que d’attiser les passions partisanes, en politique intérieure ou étrangère, on vous réplique aussitôt : « Alors ! vous voulez reléguer le prêtre à la sacristie ? » – supposant comme une évidence, semble-t-il, qu’à l’Eglise, le prêtre n’a plus rien à faire…

En face de cela, pourtant, c’est une plainte qu’on peut dire quasi unanime de la part des laïcs : « Plus moyen d’obtenir de nos prêtres ni la formation doctrinale dont nous sentons plus que jamais le besoin, ni aucun conseil pour la vie de prière, ni moins encore une orientation dans la vie intérieure en général !… Dès qu’on leur parle de ces choses, ils s’impatientent : C’est de l’évasion que vous cherchez ! Voilà tout ce qu’ils savent nous dire ! »
Il serait bien erroné de croire que ces plaintes, ce sont seulement des chrétiens, comme on dit « de vieille chrétienté », qui les formulent. Au contraire, on les entend chaque jour dans la bouche des jeunes ou des militants eux-mêmes les plus « engagés », qui sont d’ailleurs très souvent de ceux qui jugent le plus sévèrement et qualifient sans détour de « néo-cléricalisme » cette prétention des prêtres « dans le vent » de s’occuper de tout, de trancher sur tout… sauf sur ce dont ils sont supposés être les spécialistes.

Tout récemment, en Amérique, j’assistais à une discussion sur ce sujet entre un groupe de jeunes prêtres, d’ailleurs fort intelligents et sympathiques, et un laïc : professeur de médecine dans une grande université et, par ailleurs, fort connu pour ses positions les plus avancées, aussi bien en politique tout court qu’en politique « ecclésiale ». Ces jeunes clercs – si désireux de faire oublier leur cléricature aux laïcs – n’en revenaient pas de ce que ce laïc, pourtant des plus « radicaux », leur disait avec le sourire, mais sans « mettre sa langue dans sa joue », comme on dit là-bas : « Il y a une chose que vous n’arrivez pas à comprendre : c’est que, pour vous, les curés, la religion, au moins théoriquement, vous y êtes plongés toute la semaine. Alors, le dimanche, quand vous voyez tous les laïcs venir à vous, cela vous semble merveilleux de pouvoir leur parler de leurs affaires. Seulement, justement parce qu’ils y sont plongés à longueur de semaine, ce qu’ils attendent de vous, c’est que vous leur parliez d’autre chose… »

Naturellement, avec tout le conformisme du non-conformisme contemporain, le mot « escapism », équivalent de notre « évasion », jaillit aussitôt de la bouche de chacun de nos clercs en mal d’ouverture ! Mais ce laïc, pourtant pas « inéduqué », suivant l’expression non moins rituelle, était coriace. Il tapa sur la table et se fâcha presque. « Non ! dit-il, vous parlez comme des gamins ! »

Le point d’appui nécessaire

Le spirituel que nous attendons de vous, ce n’est pas une évasion, pour nous, hors de nos responsabilités dans ce monde. C’est, tout au contraire, le point d’appui dont nous sentons le besoin urgent pour tout levier efficace, capable d’arracher le monde à la vase où il s’enfonce chaque jour un peu plus, et nous avec lui. Si vous n’êtes plus capables de nous fournir ce point d’appui, nous n’avons pas besoin de vous, vous ne nous intéressez pas !
De fait, pour tout prêtre qui ne s’est pas volontairement bouché (ou crevé !) les yeux, le besoin de prière, le besoin de Dieu autour de nous, chez les chrétiens, mais aussi chez les incroyants, n’avait pas été depuis bien longtemps non seulement si réel, mais si conscient, si explicite. Que les prêtres, à un pareil moment, refusent d’entendre cet appel, cela passe l’imagination ! Mais, s’ils continuent à s’y refuser, qu’ils le sachent bien : c’est à d’autres qu’on s’adressera.

Louis BOUYER

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