Traduit par Bernadette Cosyn

L’erreur radicale de notre époque

par Anthony Esolen

lundi 13 mai 2019

L’égalitarisme est l’erreur radicale de notre époque. Si nous ne l’attaquons pas à la racine, nous découvrirons que nous n’avons plus aucune valeur culturelle ou spirituelle à conserver.

La position du conservateur, qu’il soit libéral ou autrement en politique, suppose l’inégalité. Un homme devrait aimer sa patrie davantage qu’il n’aime un autre pays, ainsi il la défend contre la disparition. Certaines œuvres culturelles sont meilleures que d’autres et exigent que nous en prenions spécialement soin.

Quand nous aimons d’un cœur reconnaissant, l’image de Dieu en nous brille plus clairement. Par sa gratitude, la créature ressemble au Créateur, qui donne gratuitement à travers un abîme infini d’être, qui n’a besoin de rien, et qui ne demande rien à part l’amour. La gratitude reconnaît l’excellence du donneur et du don, et se réjouit des deux.

« L’égalité, dit C.S. Lewis dans Le poids de la gloire, est un terme quantitatif et par conséquent l’amour souvent l’ignore. L’autorité exercée avec humilité et l’obéissance acceptée avec joie sont les lignes le long desquelles nos esprits vivent. » L’égalité « est une médecine, non une nourriture. »

L’égalité politique peut être nécessaire parce que les hommes sont tombés, et il y a également, dit Lewis, un sens dans lequel nous sommes égaux sous le regard de Dieu, dont l’amour ne dépend pas de notre rang social ou de notre acuité intellectuelle. Séparé de Lui, et en comparaison avec Lui, notre valeur est la même : nulle. Dans l’Eglise, dit Lewis, « nous recouvrons nos vraies inégalités et nous sommes ainsi rafraîchis et stimulés. »

Où Lewis a-t-il pu pêcher une telle idée ? Dans toute la pensée chrétienne et l’art chrétien, et dans une vue équilibrée de ce que tous les gens ont pensé être bon, meilleur et parfait. Chez Dante par exemple.

Quand Dante est dans la plus basse sphère du Paradis, celle de l’humeur inconstante (allégorie pour ceux qui n’ont pas respecté leurs vœux sacrés), il demande à sa belle-sœur Piccarda si elle désire une place plus haute, pour aimer davantage, voir davantage et être davantage chérie. Il pense en termes de compétition : c’est l’envie et non l’amour qui réclame l’égalité. Piccarda sourit « comme une jeune fille dans l’éblouissement du premier amour » et réplique :

« Frère, la vertu de charité

apporte la quiétude à notre volonté,

ainsi nous désirons ce que nous avons,

et n’aspirons à rien d’autre.

Si nous ressentions un désir ardent de monter,

un tel désir créerait une discordance

d’avec Sa volonté qui sait, et nous veut ici.

Ca ne peut pas marcher, comme tu peux voir :

rappelle-toi la nature de l’amour, souviens-toi que le Ciel

c’est vivre nécessairement dans l’amour.

Car il est de l’essence de cette béatitude

de faire sa demeure dans la Volonté divine,

qui conforme nos volontés à la Sienne.

Si bien que, tout en demeurant d’un endroit à l’autre

à travers ce royaume, c’est à notre satisfaction

parce que cela réjouit le Roi dans le désir duquel

nous trouvons notre propre désir.

Dans Son désir est notre paix. »

Pourquoi voudriez-vous qu’il en soit autrement ? Je contemple les cieux et je ne vois pas un quadrillage régulier d’étoiles équidistantes et de même magnitude. Une telle chose chaque nuit nous rendrait fous. Je vois à la place ce que Hopkins voyait et aimait quand il contemplait la création faite par Dieu :

Toutes choses inverses, originales, rudimentaires, étranges,

Tout ce qui est changeant, tacheté, qui sait comment ?

Avec rapidité, lenteur, douceur, aigreur, scintillement, faiblesse ;

Lui dont la bonté est immuable :

Louez-le.

C’est comme le carrousel de personnes distinctes dans le Corps du Christ. Aussi Hokins loue Saint Alphonso Rodriguez, l’humble jésuite, dont les intenses luttes contre le mal étaient intérieures et cachées :

Pourtant Dieu (qui façonne montagnes et continents,

la Terre, tout ce qui existe ; Lui qui avec foisonnement constant,

Multiplie les violettes nervurées et les grands arbres)

Pourrait remplir la carrière de conquêtes pendant qu’elles sont allées

Ces années sans nombre en un monde sans événement

Dont Alphonse a gardé la porte à Majorque.

La diversité des ministères au sein de l’Eglise implique l’inégalité, tout comme la diversité des membres du corps. Il est impossible d’être membre sans inégalité et hiérarchie ; un corps ne peut être un corps que par la vertu de l’amour mutuel qui soude les membres, un amour exprimé par une gouvernance et une obéissance désintéressées. « Moi aussi je suis un homme soumis à une autorité » dit le centurion à Jésus, et ainsi il sait à la fois ce que sont commander et obéir.

Il est comme le maître d’équipage dans « La tempête » qui montre sa prompte obéissance aux commandements du capitaine en les relayant aux marins et en les encourageant dans leur travail. Il est comme les chérubins adolescents de Milton, Ithuriel et Zéphon, qui obéissent à leur chef Gabriel et se voient accorder le privilège de découvrir Satan, tapi tel un crapaud près de l’oreille d’Eve endormie.

Satan, jouant la carte de l’orgueil, les rabaisse pour ne pas l’avoir reconnu sur-le-champ. Ils devaient être bas dans la hiérarchie des anges. Ithuriel ne défend pas son statut. Il réplique que Satan, désobéissant, ne brillera plus de son ancienne gloire. Un homme grandit quand il s’incline devant plus honorable que lui. L’orgueil et l’envie flétrissent. Satan le sait, en dépit de lui-même :

Pour répondre au chérubin et à sa sévère réprimande,

Grave dans sa jeune beauté, additionnée de grâce

Inébranlable ; le diable se tenait confus

Et ressentait combien la bonté était impressionnante,

Voyait comme la vertu était modelée charmante

Il vit, et prit le deuil de sa perte.

Je suppose que rien de cela n’est sujet à controverse, excepté pour le féminisme particulier à notre époque. Il est vraiment particulier ; il n’a pas apporté de santé à la famille ni à l’Eglise ; il n’a pas rendu notre politique plus humaine ou moins amère ; il fait actuellement de Sodome l’égale de Jérusalem.

Aucun corps sans hiérarchie. Tous sont-ils docteurs ? Tous sont-ils prophètes ? Pas de hiérarchie sans obéissance : la vertu de tenir compte de ce que votre supérieur souhaite, de l’assimiler et d’en faire un principe de votre action. Si je suis admis dans le royaume de Dieu, loin de moi l’idée de demander l’égalité avec Pierre et Paul. J’y perdrais la moitié de ma joie.


Anthony Esolen est conférencier, traducteur et écrivain. Il dirige le Centre pour la Restauration de la Culture Catholique à l’Université Thomas More de Lettres et Sciences Sociales et Humaines.

Illustration : « Satan sursaute au contact de la lance d’Ithuriel » par Henri Fusseli, 1776 [Musée d’Art de Cleveland]

Source : https://www.thecatholicthing.org/2019/02/09/the-radical-error-of-our-time/

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